L’Afrique, deuxième marché mondial de la téléphonie mobile

Article  par  Claire HEMERY  •  Publié le 16.12.2011  •  Mis à jour le 08.08.2012
[ACTUALITÉ] Au quatrième trimestre 2011, on dénombre 649 millions de cartes SIM en Afrique. Les opérateurs continuent d’investir et d’inventer de nouveaux services, qui sont autant de réponses aux problématiques de développement du continent.

L’Afrique ne compte que 140 millions d’internautes, soit un taux de pénétration d’Internet de 13,5 %[+] NoteAu 30 juin 2011. Source : Internet World Stats. X [1]. Elle est ainsi régulièrement prise en exemple de la désormais célèbre fracture numérique Nord-Sud. Mais l’essor spectaculaire de la téléphonie mobile sur le continent nuance ce diagnostic. D’après GSMA[+] NoteFondée en 1995, Global System for Mobile Communications Association, du nom de la norme numérique GSM, représente les intérêts de près de 800 opérateurs de 220 pays.X [2], l’association représentant les intérêts des opérateurs mobiles dans le monde, on dénombre 649 millions de cartes SIM en Afrique au 4ème trimestre 2011, ce qui en fait le deuxième marché mondial de la téléphonie mobile derrière l’Asie[+] NoteL’Asie représente trois milliards de cartes SIM en 2011.X [3], et celui qui connaît le plus fort de taux de croissance depuis dix ans : soit 30 % par an en moyenne.

Source : GSMA, 2011.
 
« Terre promise » des télécoms comme on peut le lire parfois, l’Afrique attire donc une compétition de plus en plus féroce, à mesure que la pénétration, désormais de plus de 50 %, augmente. Outre la guerre que se livrent les opérateurs pour conquérir ou fidéliser les potentiels clients, il est établi que cet outil de communication a un impact considérable sur le développement économique et social. Adaptée au contexte africain, l’innovation dans le secteur de la téléphonie mobile est foisonnante : y sont créés de nouveaux services et imaginés de nouveaux usages. Tel un laboratoire géant, le continent ne peut plus être réduit à la simple analyse de ses équipements informatiques et connexions Internet pour en déduire qu’elle est victime de la fracture numérique.

Source : GSMA, 2011.


Se référer à l’Afrique comme un tout pour parler du marché de la téléphonie mobile serait une erreur. Avec 54 pays, un milliard d’habitants, et de fortes disparités politiques, économiques et sociales, le continent ne connaît pas un développement homogène dans ce secteur. Se détachent 25 pays (désignés A25 sur la carte ci-dessus), qui comptabilisent à eux seuls 91 % des connexions mobiles, en tête desquels figurent le Nigéria, l’Égypte et l’Afrique du Sud. Si le groupe sud-africain MTN reste le plus gros opérateur du continent, la concurrence est rude : aux côtés des opérateurs africains, tels l’Égyptien Orascom Telecom, se bousculent des opérateurs d’envergure internationale comme l’Indien Barthi Airtel, qui a racheté en 2010 le groupe koweïtien Zain, le Français Orange (ex-France Télécom) et le Britannique Vodafone avec ses filiales Vodacom en Afrique du Sud et Safaricom au Kenya. Plusieurs facteurs ont permis l’émergence d’un marché aussi attractif : son ouverture aux investisseurs étrangers au cours de la libéralisation des années 1990 puis le développement de téléphones et d’offres bon marché par des fabricants et opérateurs « qui ont su adapter le produit et les services à la société telle qu’elle est. À partir de l’année 2000, ils ont complètement changé de modèle économique ; plutôt que de réaliser une marge élevée sur un petit nombre d’utilisateurs, ils ont privilégié un nouveau modèle, basé sur la réalisation d’une faible marge sur un nombre élevé d’abonnés, avec une politique commerciale adaptée à la faiblesse des revenus »[+] Note@Source : Annie Chéneau-Loquay, Modes d’appropriation innovants de la téléphonie mobile en Afrique, Ministère des Affaires étrangères et européennes, Union internationale des télécommunications, 2009@X [4]. Ainsi s’imposent en Afrique les services pré-payés par carte, qui représentent 96 % des connexions[+] NoteIls ne représentent que 82 % des connexions en Amérique latine et 52 % en Europe. Source : GSMA, 2011.X [5] et permettent aux usagers de mieux contrôler leurs dépenses et davantage de flexibilité.  Le marché se caractérise par la prédominance des échanges voix et texte (appels et SMS) et des terminaux mobiles low cost. Nokia mène le jeu avec ses téléphones portables de base, « feature phone ». La notoriété croissante du Blackberry de RIM, qui attire les jeunesses dorées nigériane et sud-africaine, ne suffit pas à galvaniser le marché du smartphone. Selon François Bourboulon, rédacteur en chef Numérique des Échos, «  la vraie explosion à court terme pourrait concerner le segment intermédiaire, celui du « smart feature phone », un téléphone encore bon marché mais capable d'accueillir des applications javas permettant notamment de mieux profiter des services de messagerie instantanée et des réseaux sociaux, de plus en plus populaires. » L’industrie du mobile en Afrique, qui suscite tant d’appétence et de convoitise, est aussi devenue une source importante de rentrées fiscales pour les États (7 % en moyenne selon l’Union internationale des télécoms) et représente avec 56 milliards de dollars de revenus 3,5 % du PIB africain. L’écosystème mobile équivaut à plus de 5,4 millions d’emplois, directs et indirects.



Mais l’âge d’or est passé. Toujours florissant et attractif, le marché du mobile africain se trouve néanmoins à un tournant s’il veut tenir ses promesses. Pour compenser la baisse du chiffre d’affaires par utilisateur (ARPU, Average Revenue Per User), observée depuis quelques années déjà[+] NoteL’ARPU est passé de 20 dollars par mois en 2005 à 14 dollars en 2007, puis à 11,5 dollars en 2009, selon le cabinet Informa Telecoms & Media. Il se situe autour de 10 dollars en 2011.X [6], les opérateurs doivent diversifier leur offre au-delà de la téléphonie vocale. L’Internet mobile constitue désormais une nouvelle opportunité de croissance pour les opérateurs en Afrique. Cependant, le déploiement des réseaux large bande (3G, HSPA, LTE et 4G), permettant un haut, voire très haut, débit de transmission, ne dépend pas que du bon vouloir et des investissements des acteurs privés. Si aujourd’hui, on dénombre 84 millions de connexions mobiles Internet en Afrique, et un accroissement des revenus tirés des services de data mobile, l’opportunité de marché demeure sous-exploitée en raison d’une mauvaise gestion du spectre. La défaillance des autorités nationales de régulation, leur manque de transparence ou leur faible indépendance à l’égard des gouvernements limitent aujourd’hui la croissance du secteur[+] NoteJosé Do-Nascimento, chercheur à l’Université Paris-Sud, l’explique par « trois éléments constitutifs du paysage politique africain : la confusion des pouvoirs, les conflits d’intérêts et les connivences d’intérêts ». X [7]. GSMA déplore ainsi une allocation des fréquences insuffisante, et appelle à davantage de régulation concernant l’attribution des licences et les politiques tarifaires. Des études spécifiques ont en effet démontré l’impact de la gestion du spectre sur l’économie des télécommunications au Kenya ou encore au Nigéria. Il est pourtant certain que l’avenir de la téléphonie mobile en Afrique passera par le développement du haut-débit, qui devrait notamment étendre la couverture en zone rurale, décongestionner les réseaux et pallier des connexions filaires Internet déficientes. Du point de vue des opérateurs, l’Internet mobile représente toutefois de nombreux défis, compte-tenu d’un marché dominé par le prépayé et les terminaux low cost, et de la nécessité de produire des contenus en langue locale.
 

 

Si les opérateurs s’intéressent tant à l’Afrique, c’est aussi parce que la téléphonie mobile s’y invente. Le contexte spécifique des pays africains stimule de nombreuses innovations, qui sont autant de réponses aux problématiques de développement du continent et de sources d’inspiration pour d’autres marchés. Figure de proue de ces nouveaux services, le mobile banking (m-banking ou encore m-paiement) a connu un succès fulgurant. Initié en 2004 par la compagnie sud-africaine Wizzit, le service de paiement et de transfert d’argent via la téléphonie mobile a acquis une notoriété internationale avec M-Pesa, lancé en 2007 par Safaricom, , et la Commercial Bank of Africa. Plus de 14 millions de personnes utilisent désormais M-Pesa (pesa signifie « argent » en Swahili), qui a fait des émules : Orange Money en 2008 par l’opérateur français qui revendique désormais trois millions de clients, ou encore Visa, qui a annoncé le 16 novembre 2011 le lancement de son service de banque mobile en partenariat avec MTN. Quarante millions de clients au total, tous opérateurs confondus, ont été convaincus par ces prestations de m-banking – une réussite qui s’explique aisément par la très faible bancarisation des Africains (selon la Banque mondiale, 20 % seulement disposent d’un compte en banque), faute de ressources et d’accès aux infrastructures (5 agences pour 1 000 habitants en moyenne). Avec ces nouveaux services, la téléphonie mobile a acquis ses lettres de noblesse en devenant un vecteur d’inclusion financière.

À l’évidence, les sociétés africaines et leurs problématiques propres engagent les opérateurs à mettre en place des stratégies spécifiques et adaptées. Le site Afrinnovator résume l’idée en une formule efficace : « utility beats coolness ». Les utilisateurs du mobile en Afrique sont avant tout sensibles à la pertinence des services proposés, c’est-à-dire qu’ils doivent répondre à des besoins réels, rester bon marché et accessibles quel que soit le matériel utilisé. On observe ainsi la multiplication et la popularité des prestations liées au développement social et économique. Dans son rapport sur les modes d’appropriation innovants du téléphone mobile en Afrique, la chercheuse Annie Chéneau-Loquay rapporte de nombreux exemples, témoignant de ce mouvement. Le téléphone portable apparaît comme « un accélérateur de flux marchands et financiers ». Dans le secteur de l’agriculture et de la pêche notamment, les professionnels recourent à la technologie mobile pour s’informer sur les marchés, organiser leur approvisionnement, négocier les prix de leurs produits, et pour les travailleurs en mer, sert parfois « de GPS de fortune ». Plus largement, dans tous les secteurs d’activité, la téléphonie mobile est perçue comme un élément stimulant pour l’économie.



Ses vertus n’ont pas tardé à intéresser les acteurs du développement social, qu’ils soient entrepreneurs, associatifs ou institutionnels. Les domaines de la santé et de l’éducation ont vu apparaître de nouveaux outils, avec l’émergence du m-health (applications permettant l’accès aux dossiers de patients, la surveillance de la conformité des médicaments, des consultations et des réponses aux urgences, ou encore des campagnes de sensibilisation) et du m-learning (alphabétisation et amélioration de l’accès au savoir et à l’information). Quand, en Europe et en Amérique du Nord, les téléphones portables sont presque exclusivement dédiés au divertissement, ils sont auréolés en Afrique du rôle de levier pour le développement. Il était donc logique de voir naître des usages humanitaires de l’outil. Le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies a par exemple lancé un projet pilote de transfert monétaire, avec MTN Mobile Money, pour donner aux populations les plus démunies d’Abidjan (Côte d’Ivoire) les ressources nécessaires à leurs achats de nourriture.

Motivées par ce même constat de l’intégration totale du téléphone mobile dans la vie quotidienne en Afrique, des initiatives citoyennes engagées ont également choisi ce support pour créer des systèmes de monitoring électoral, alimentés par le crowdsourcing des utilisateurs mobiles. Initié en 2007 au Kenya par Ushahidi (« témoin » en Swahili), le principe a été pérennisé et réutilisé au Soudan, en Éthiopie, en Égypte, en Tanzanie, en Côte d’Ivoire et au Libéria. Dans son article « Du Coca au Nokia ? Smart power, philanthrocapitalisme et téléphonie mobile », Laurence Allard, maître de conférences à l’Université Lille-III, raconte : « Ainsi au Ghana, une association baptisée CODEO, a établi dès 2008, des rapports par SMS sur le déroulement du vote. Ces rapports envoyés par le biais du téléphone portable, plus répandu en Afrique que l’ordinateur, pointent les fraudes (pas de possibilité de voter, bulletins pour des candidats qui manquent...) mais aussi des irrégularités pendant la campagne (harcèlements, illégalité de certaines actions, haine raciale...) et surtout, ils permettent de signaler les problèmes de violence post-électorale, allant des arrestations aux meurtres. »

Deuxième marché mondial de la téléphonie mobile, l’Afrique représente donc un grand laboratoire de l’innovation du secteur. Le contexte et les usages spécifiques en font un terrain de jeu très divertissant pour des opérateurs et fabricants qui intègrent justement l’idée que l’utilité sociale et économique est un argument plus stratégique que celui du divertissement pour conquérir pleinement le marché, séduire leur clientèle et trouver un soutien auprès des organisations internationales. Emblématiques de cet écosystème singulier où intérêts commerciaux et objectifs de développement convergent, les m:labs sont des incubateurs et centres de formation consacrés au mobile, fondés et financés par Nokia, le gouvernement finlandais et … InfoDev, programme de la Banque mondiale. Les premiers ont ouvert au Kenya et en Afrique du Sud.


--
Crédits photos : ICT4D.at / Flickr ; DavidDennisPhotos.com / Flickr ; AdamCohn / Flickr ; Bill Zimmerman / Flickr. 

Pour en savoir plus

 
« Innovations et nouvelles technologies en Afrique », Perspectives économiques en Afrique, 2009.
 
  
Wireless Technology for Social Change : Trends in Mobile Use by NGOs, UN Foundation -Vodafone Group Foundation Partnership, 2008.
 
 in « Vers un monde 2.0 ? », Carnets du CAP, Ministère des Affaires étrangères et européennes, n°014, printemps-été 2011.
 
Annie Chéneau-Loquay, Modes d’appropriation innovants du téléphone mobile en Afrique, Ministère des Affaires étrangères et européennes, Union internationale des télécommunications, décembre 2010.
 
Jose Do-Nascimento, « Le développement du téléphone portable en Afrique », in François Xavier Verschave, Djilali Benamrane, Bruno Jaffre(dir.), Télécommunications entre biens publics et marchandises, Éditions Charles Leopold Mayer, Novembre 2005.
 
Antoine Labey, « Téléphonie mobile : un succès africain », InaGlobal, 22 septembre 2011.
 
J.M. Ledgard, « Digital Africa », Intelligent Life Magazine (The Economist), Printemps 2011.

Madanmohan Rao, Mobile Africa Report 2011. Regional Hubs of Excellence and Innovation, Mobile Monday, 2011.
 
Mark D. J. Williams, Rebecca Mayer, and Michael Minges, Africa’s ICT Infrastructure. Building on the Mobile Revolution, The World Bank, 2011.
Revenir au sommaire
  • 1. Au 30 juin 2011. Source : Internet World Stats.
  • 2. Fondée en 1995, Global System for Mobile Communications Association, du nom de la norme numérique GSM, représente les intérêts de près de 800 opérateurs de 220 pays.
  • 3. L’Asie représente trois milliards de cartes SIM en 2011.
  • 4. @Source : Annie Chéneau-Loquay, Modes d’appropriation innovants de la téléphonie mobile en Afrique, Ministère des Affaires étrangères et européennes, Union internationale des télécommunications, 2009@
  • 5. Ils ne représentent que 82 % des connexions en Amérique latine et 52 % en Europe. Source : GSMA, 2011.
  • 6. L’ARPU est passé de 20 dollars par mois en 2005 à 14 dollars en 2007, puis à 11,5 dollars en 2009, selon le cabinet Informa Telecoms & Media. Il se situe autour de 10 dollars en 2011.
  • 7. José Do-Nascimento, chercheur à l’Université Paris-Sud, l’explique par « trois éléments constitutifs du paysage politique africain : la confusion des pouvoirs, les conflits d’intérêts et les connivences d’intérêts ».
Vous souhaitez nous apporter un complément, rectifier une information ? Contactez la rédaction