Internet : la fracture des infrastructures

Article  par  Claire HEMERY  •  Publié le 13.10.2011  •  Mis à jour le 22.04.2015
Câble sous-marin sectionné
[ACTUALITÉ] Plus d'un million de kilomètres de câbles de fibre-optique sillonnent le fond des océans pour connecter les continents entre eux. Internet nécessite des infrastructures physiques coûteuses dont la répartition géographique demeure inégale.
En 2011, le nombre d’internautes dans le monde a dépassé le chiffre symbolique des deux milliards : 2 095 006 005, soit 30 % de la population mondiale. Le stock d’adresses IP disponibles[+] NoteNuméro d’identification de tout matériel informatique lui permettant de communiquer avec d’autres, via l’Internet Protocol, norme commune pour la création du réseau Internet. Ce protocole de communication a été élaboré en 1974 par Vint Cerf et Robert Kahn.X[1] a été officiellement épuisé en février 2011, contraignant l’adoption d’une nouvelle version du protocole : l’IPv6. Le nombre croissant de personnes et de matériels connectés (croissance précipitée par le boom des terminaux mobiles se connectant à Internet et par le développement de la télévision numérique) masque néanmoins des disparités flagrantes. En comparant la répartition géographique des internautes et celle de la population mondiale, on observe une évidente disproportion. Le taux de pénétration[+] Note« The Internet Penetration Rate corresponds to the percentage of the total population of a given country or region that uses the Internet ». (Source : Internetworldstats.com)X[2] est alors plus pertinent pour mesurer l’accès à Internet.  


Source : Internetworldstats.com / (octobre 2011)

La cartographie des câbles sous-marins, dont la plus récente et informée est parue en septembre 2011, sur le site de TeleGeography, société américaine d’études et de conseils en télécommunication, révèle la saturation d’infrastructures au Nord et leur défaillance au Sud. Internet, qu’on se représente communément comme l’espace sans territoires, le virtuel absolu, dépend cependant bien d’infrastructures physiques. La quasi-totalité du réseau s’appuie ainsi sur les câbles sous-marins et terrestres, une petite minorité seulement étant relayée « dans les airs » par satellite. Pour Gilles Puel et Charlotte Ullmann « L’accès à cette technologie n’a rien d’universel : des lieux sont très bien connectés, d’autres à l’écart »[+] NoteGilles Puel et Charlotte Ullmann, « Les nœuds et les liens du réseau Internet : approche géographique, économique et technique », L’Espace Géographique, 2006/2, Tome 35.X[3]


Carte interactive des câbles sous-marins (Source : Telegeography)

Internet a pu se développer mondialement grâce au réseau préexistant de câbles sous-marins, déployé dès les années 1830 pour les communications télégraphiques puis téléphoniques à partir de 1956. C’est la technologie de fibre-optique qui ouvre l’ère océanique d’Internet avec en 1988, le premier câble de fibre-optique transatlantiqueposé par un groupement de sociétés constitué de AT&T, France Telecom et British Telecom.. Nommé TAT-8 (Pour « 8th TransAtlantic Telephone cable »), il reliait les États-Unis, le Royaume-Uni et la France jusqu’en 2002. Plus d’un million de kilomètres de câbles de ce type ont depuis été installés au fond de l’eau. Indispensable pour soutenir l’essor d’Internet, la fibre-optique offre en effet un débit d’informations bien supérieur à celui des câbles de cuivre coaxiaux, supportant une large bande passante, dont dépend la vitesse de la connexion, et est par ailleurs moins sensible aux perturbations électromagnétiques.  
 
Alors que les pays dits « occidentaux » ont immédiatement bénéficié de ces technologies coûteuses, grâce aux investisseurs attirés par des marchés prometteurs, les pays en développement ont subi l’indifférence de ces mêmes investisseurs. Sur les 229 câbles qui sillonnent le fond des océans, une dizaine doit encore atteindre leurs destinations finales d’ici la fin de l’année 2011, 2012 ou 2013 selon les cas. La plupart des câbles desservant le Nord de la planète ont été mis en service dans les années 1990, tandis qu’il en reste aujourd’hui plusieurs en construction, notamment ceux pour connecter l’Afrique, le continent le plus pénalisé par ces inégalités d’équipement.
 

 
Le continent africain représente le principal chantier restant des câbles subaquatiques, dont les plus gros investisseurs sont les opérateurs de télécommunications, conscients des nouvelles opportunités commerciales. Orange, Vivendi, Vodaphone et Barthi rivalisent sur ce marché où seulement quelques opérateurs africains comme le sud-africain MTN, le nigérian Globacom et l’égyptien Orascom continuent de se maintenir. Ainsi, le maillage des infrastructures répond davantage à la stratégie d’implantation des opérateurs-fournisseurs d’accès à Internet qu’aux besoins réels des populations : Laurent Checola note ainsi, pour Le Monde, que « le câble LION, qui passe par Madagascar, l'île Maurice et la Réunion, ne dessert que des zones où l'opérateur Orange est présent. ». Il explique par ailleurs qu’ « avec un faible trafic entre les pays du continent, l'Afrique peine aussi à s'imposer dans les accords de peering (appairage) avec les grands fournisseurs d'accès internationaux. Car dans l'économie d'Internet, les partages de trafic gratuits ne se font qu'entre réseaux de taille égale. »
 
L’enjeu de l’accès à Internet haut-débit dépasse celui du chiffre d’affaires des opérateurs télécoms : véritable facteur de développement économique, le numérique en Afrique demeure en construction. L’accessibilité dépend dans un premier temps des câbles immergés mais ensuite du coût et de la vitesse de la connexion, et de l’équipement en matériel informatique. La fracture reste en cela une réalité, malgré les raccordements effectués ou en cours.
 
Reconnu comme droit fondamental dans un rapport de l’ONU en juin 2011, l’accès à Internet dépend enfin de sa neutralité. Pour mesurer la réalité de cet accès, la cartographie des infrastructures ne suffit donc pas, il faut en effet lui juxtaposer celle des entraves à la libre circulation des données. 

Carte des Ennemis d'Internet 2011 (Source : Reporters sans frontières)
--
Crédit photo : herzogbr / Flickr 
  • 1. Numéro d’identification de tout matériel informatique lui permettant de communiquer avec d’autres, via l’Internet Protocol, norme commune pour la création du réseau Internet. Ce protocole de communication a été élaboré en 1974 par Vint Cerf et Robert Kahn.
  • 2. « The Internet Penetration Rate corresponds to the percentage of the total population of a given country or region that uses the Internet ». (Source : Internetworldstats.com)
  • 3. Gilles Puel et Charlotte Ullmann, « Les nœuds et les liens du réseau Internet : approche géographique, économique et technique », L’Espace Géographique, 2006/2, Tome 35.
Vous souhaitez nous apporter un complément, rectifier une information ? Contactez la rédaction