Le feuilleton radio, les avatars d’un genre ancien à l’heure du numérique

Article  par  Hervé GLEVAREC  •  Publié le 18.12.2015  •  Mis à jour le 18.12.2015
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Après avoir connu son heure de gloire avant-guerre, on aurait pu croire le feuilleton radiophonique ringardisé, éclipsé par l'engouement pour les séries télévisées. C'était sans compter sur le succès de Millenium, diffusé et podcasté par la radio publique, ou encore du Donjon de Naheulbeuk, né sur le web.

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Alors que les séries télévisées ont le vent en poupe, on parle peu des feuilletons radiophoniques et de leur audience. Le feuilleton radiophonique bénéficie de la diffusion permise par internet et de l'essor des séries télévisées[+] NoteH. Glevarec, La sériephilie. Sociologie d'un attachement culturel et place de la fiction dans la vie des jeunes adultes, Paris, Ellipses, 2012.X [1], à la manière de la série audio américaine Serial, qui conte la contre-enquête de la journaliste américaine Sarah Koenig en 2014, et débute par un « Précédemment, dans Serial... » en écho à la série 24 H.

 Ce genre un peu désuet n’a jamais tout à fait pâti de la désaffection du public  En 2012, le feuilleton de France Culture, Millenium, était la troisième émission la plus téléchargée de la station. La station a même créé un site dédié aux fictions. Il se dit que ce succès a été porté par l’adaptation radio du roman à succès Millenium mais on peut se demander si ce n’est pas plutôt la diffusion des podcasts qui a révélé, grâce au nombre de téléchargements, que ce genre a priori un peu désuet n’avait jamais tout à fait pâti de la désaffection du public ou perdu tout public, mais au contraire, que le développement des podcasts et de l’usage des smartphones a permis un renouveau du feuilleton et de son audience. Le feuilleton radiophonique ferait alors partie de ces pratiques qui n'ont pas à être évaluées selon une hiérarchie de l'audience quotidienne la plus grande mais selon le nombre d'individus qu'elles touchent sur la longue durée.

Un genre qui se confond avec l’histoire de la radio

enregistrement du feuilleton radio les Maîtres du mystèreLe feuilleton radiophonique a connu son heure de gloire entre les années 1930 et 1960. C’est alors un rendez-vous quotidien pour les auditeurs qui ont le choix entre une très grande variété de genres : la chronique familiale avec La Famille Duraton (1937-1962, sur Radio Cité puis sur Radio Luxembourg), le policier avec Les Maîtres du mystère (1952 -1974 sur France Inter), le récit sentimental avec Noëlle aux Quatre Vents (1965-1969 sur France Inter) ou Hélène et son destin (1960-1965 sur Europe 1) et l’humour avec Signé Furax (1956-1960 sur Europe n°1).
 
Dans les années 1940, écouter un feuilleton radiophonique est, aux États-Unis, une pratique populaire. La chercheuse Herta Herzog sera une des premières à rendre raison de cette pratique par les femmes qui les écoutaient[+] NoteHerta Herzog, "What do we really know about daytime serial listeners" in Paul Lazarsfeld and Franck Stanton (eds), Radio Research, 1942-1943, New York : Duel, Sloan and Pearce, 1944, pp. 3-33.X [2]. Aux femmes de faible niveau scolaire les plus disposées à les écouter quotidiennement, les séries fournissent un contact avec les affaires humaines. Ces femmes ont moins d'expériences alternatives que les femmes diplômées. Herta Herzog considère trois types de gratification expérimentée par les auditrices :
 
1. « une décharge émotionnelle » (elles se sentent mieux de savoir que d'autres ont aussi les mêmes problèmes qu'elles),
 2. des conseils : « si vous écoutez ces programmes et que quelque chose se présente dans votre vie, vous savez ce qu'il faut faire à ce sujet » est un commentaire typique, exprimant la volonté des femmes d'utiliser ces programmes comme des sources de conseils, écrit Herta Herzog, en l'occurrence comment être avec les autres, comment « manier » son mari, comme élever ses enfants,
3. un enseignement tiré de situations irréalistes mises en scène dans le feuilleton : comment prendre les choses, penser positivement, rejeter le blâme sur les autres ou encore posséder des formules toutes prêtes comme « ne frappez pas vos enfants, privez-les de quelque chose. »
 
À partir des années 1980, le feuilleton s'efface des antennes privées, à quelques rares exceptions. Europe 1 a produit en 2013 un feuilleton de trente épisodes de sept minutes, La malédiction des trois corbeaux, écrit par Gérard Miller, sa fille Coralie Miller et son gendre Nicolas Terrier. Jouée par les animateurs d'Europe 1, il conte, de façon humoristique, une histoire de virus qui modifie la personnalité des individus dont celle du président de la République joué par Pierre Bénichou. Les radios associatives produisent aussi des feuilletons de façon ponctuelle. Antoine Rouaud écrit et réalise des feuilletons de science-fiction : par exemple, La ligne, diffusée sur Radio Prun'.

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Radio France, pilier de la fiction radiophonique

Le feuilleton radiophonique, et plus généralement la fiction à la radio, a été jusqu'à peu le privilège de la radio publique et de l'une de ses chaînes, France Culture et, dans une moindre mesure, France Inter. Radio France continue d'être un des principaux acteurs de la création radiophonique, mais, à la faveur du développement de l'internet, d'autres acteurs comme Arte radio et des créateurs-diffuseurs en ligne se sont ajoutés à la liste des producteurs de contenus "radiophoniques" disponibles au téléchargement. Ce qu'a produit de plus manifeste la nouveauté d'internet est la fin du quasi-monopole de la radio publique sur la production de fictions et de feuilletons radiophoniques. Pour autant, dans le monde radiophonique hertzien, Radio France reste le groupe de radios qui produit des fictions radiophoniques et qui se doit d'en produire.
 
La radio publique a un cahier des charges qui lui enjoint de soutenir "la création à travers la fiction radiophonique grâce à une politique de commandes a des auteurs contemporains." Radio France doit s’attacher à "susciter des créations originales spécialement destinées à la radio. France Culture produit et diffuse environ sept heures hebdomadaires de fiction dans les domaines du théâtre, de la littérature, du polar, de la poésie et de la jeunesse. Avec une forte proportion de commandes d’inédits. La chaîne fait travailler un nombre très important d’artistes dramatiques pour la réalisation de ces fictions. France Culture diffuse, en outre, un feuilleton quotidien du lundi au vendredi. Certaines des fictions ont été mises à disposition sur un site internet dédié lancé en 2013.
 
Radio France procède à l'achat de nombreux textes originaux, comme celui de Camille Kohler, La vie trépidante de Brigitte Tornade (série diffusée dans l’émission dédiée aux fictions, La Vie moderne), qui donnera lieu ensuite à publication, les textes de Marie Desplechin, Amalia Escriva, Yann Coridian ou encore Bertrand Leclair ou d'adaptations d’auteurs comme Claire Bretécher (Les Frustrés), Franz Kafka (Le Procès), Stieg Larsson (Millenium 3). Les fictions diffusées sur France Culture en 2015 le sont dans les émissions Fiction, Mauvais genres, Théâtre et Cie, les Nuits de France Culture (rediffusions), les Bonnes feuilles (nouvelles et poésies lues par leur auteur) et l'Atelier fiction. Les émissions La Vie moderne (7-8 minutes) et le Feuilleton (24 minutes) accueillent plus particulièrement la forme feuilletonnesque. La fiction radiophonique s'inscrit dans le cadre du soutien à la création.
 
Les données de consultation en ligne et de téléchargement en septembre 2015 laissent apparaître des taux qui vont de 20 395 consultations pour le Feuilleton à 36 726 consultations pour La Vie moderne, ce qui met cette forme devant les autres types de fiction radiophonique (tableau 1). La comparaison entre les données d'écoute continue et celles de reprise de l'écoute laisse penser que, si la lecture discontinue existe, c'est l'écoute continue qui reste caractéristique de cette pratique.

Le téléchargement d'émissions de fictions en septembre 2015 met le feuilleton largement devant les autres formes fictionnelles avec 256 170 podcasts effectués durant le mois. Une fois ces téléchargement effectués, l'usage et la fréquence de leur écoute reste encore un aspect ignoré.

 
Tableau 1 : Visites, lectures et téléchargements des fictions de France Culture en septembre 2015
 
Arte Radio indique, elle de son côté, 417 000 écoutes par mois en 2014.
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Numérisation et nouvelles formes du feuilleton

La numérisation des produits culturels à travers le mp3 et l'existence du réseau internet se sont conjuguées pour donner naissance à des plateformes de téléchargements de séries audio. À Radio France, des plateformes issues du web ou des sites de diffusion se sont ajoutés à la diffusion hertzienne. Le site France Culture Fictions héberge dorénavant les fictions produites sur l'antenne, prolongeant ainsi leur diffusion initiale.
 
Arte Radio, webradio qui dépend d'Arte France, est spécialisée dans la production de sons à télécharger. Le feuilleton fait partie de ses productions originales, qui ont pour caractéristiques d'être le fait d'amateurs comme de professionnels et de couvrir une diversité de genres. Ainsi, Crackopolis est une série documentaire, de Jeanne Robet, diffusée en 2014 qui raconte l'histoire d'un fumeur de crack. Le transilien de Nicolas Guadagno appartient à la catégorie des feuilletons humoristiques. Il a été produit en 12 épisodes et diffusé en 2015. On trouve aussi le genre du feuilleton sonore à destination des enfants avec Guillemette, de Julie Bonnie, qui conte, à la première personne, la vie d'une petite fille.

 
 
À côté de la radio publique et d'Arte Radio dont la production est à la fois professionnelle et éclectique, il existe des plateformes internet de téléchargement de sagas audio. Si celles-ci ont pu démarrer sur un mode potache, elles se sont transformées en véritables sites dédiés à la série audio. C'est le cas de la série Le donjon de Naheulbeuk, créée en 2000, qui a ensuite été transposée sous forme de bande dessinée et de roman, à la suite du succès de la saga audio. Il s'agit d'aventures fantastiques, souvent loufoques. On trouve aussi des sites de téléchargement de ce qui est désigné comme des « sagas mp3 » comme le site http://www.netophonix.com/ qui sont des histoires « se déroulant dans un univers le plus souvent imaginaire, diffusée sur Internet sous la forme d'un ou plusieurs fichiers sonores historiquement encodés au format mp3 ». Les auteurs distinguent les « aventures mp3 » (le feuilleton à la manière du Donjon de Naheulbeuk, d'Adoprixtoxis, des Aventuriers du Survivaure), « les séries mp3 » (transposition des séries télévisés unitaires), « les monos mp3 » (à la façon des Deux minutes du Peuple de François Pérusse) et « les bootlegs mp3 » (des emprunts à d'autres séries). Les épisodes sont courts, de l'ordre de quelques minutes. Mais les créations longues existent aussi.
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Sociologie des auditeurs

L'audience des fictions radiophoniques de la radio publique demeure faible, de l'ordre de 0,1 % à
0,2 % d'audience cumulée[+] NoteSoit la proportion d'auditeurs de 13 ans et plus qui ont déclaré un contact durant la période considérée.X [3] sur les trois mois d'avril à juin 2015, comparé aux audiences des programmes musicaux ou généralistes. Si les chiffres doivent être maniés avec une grande précaution, ils indiquent, pour la radio publique, une appétence plus masculine que féminine, et une audience plutôt jeune. La catégorie socioprofessionnelle des auditeurs de La Vie moderne et du feuilleton du printemps 2015 demeure toutefois difficilement caractérisable.

Tableau 2 : Audience des auditoires des fictions de France Culture
 

Le lien semble avéré entre le succès actuel du genre du feuilleton radiophonique et le développement du numérique et d'internet, d'une part parce que le réseau et le mp3 autorisent la longue traîne de la consultation en différé et de la constitution d'un patrimoine d'œuvres disponibles pour l'écoute autonome, d'autre part parce qu'ils ouvrent la production à des amateurs de sons. C’est ce que Radio France a compris en développant le site France Culture fictions. Plus généralement, se dessine un espace de la production des feuilletons où le modèle de la radio publique coexiste avec celui des plateformes de diffusion amateur. La radio publique commande des œuvres à des auteurs et met en feuilleton des œuvres du patrimoine la plus part du temps sur le registre du sérieux, tandis que les secondes sont le fait d'amateurs portés vers le registre humoristique. Arte Radio fait figure d'entre-deux.

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Crédits photos :
My Podcast Set. Patrick Breitenbach / Flickr
Enregistrement de l'émission radiophonique Les Maîtres du mystère au salon de la Radio. Louis Joyeux / INA

 
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  • 1. H. Glevarec, La sériephilie. Sociologie d'un attachement culturel et place de la fiction dans la vie des jeunes adultes, Paris, Ellipses, 2012.
  • 2. Herta Herzog, "What do we really know about daytime serial listeners" in Paul Lazarsfeld and Franck Stanton (eds), Radio Research, 1942-1943, New York : Duel, Sloan and Pearce, 1944, pp. 3-33.
  • 3. Soit la proportion d'auditeurs de 13 ans et plus qui ont déclaré un contact durant la période considérée.
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