« La radio filmée, pour moi c'est une expression injurieuse »

Article  par  William DEMUYTER  •  Publié le 03.06.2016  •  Mis à jour le 16.06.2016
Frank Lanoux
Frank Lanoux est directeur général de RMC. Pour l’artisan de la convergence des médias à NextRadioTV, la radio ne saurait se donner à voir sans un rapprochement avec la télévision, un concept aux antipodes de celui de la radio filmée diffusée via le web et les réseaux sociaux.


Quelle est la genèse de la radio filmée à RMC, comment a-t-elle été mise en place ?
 
Frank Lanoux : Il y a une première chose sur laquelle je me dois d'insister : la radio filmée, pour certains, c’est mettre des caméras et diffuser sur le web, voire faire des formats courts qui vont alimenter le buzz en digital. Ce que fait le groupe NextRadioTV (BFMTV, BFM Business, RMC découverte), c'est de la télévision. Ça change absolument tout. Nous avons débuté le rapprochement entre la radio et la télévision depuis bientôt dix ans, puisque nous avons installé l'interview de Jean-Jacques Bourdin de 08h30 à 09h00 sur BFMTV en février 2007. C'était la première expérience, notre premier acte de rapprochement entre les deux médias. Notre point de vue n'était pas du tout le concept de « radio filmée », comme les autres radios le font aujourd'hui, mais nous étions bel et bien dans une expérience nouvelle où nous étions capables de produire en même temps sur les deux médias. Ça change tout parce que les moyens de production sont différents, et parce que nos programmes sont consommés sur des vraies chaînes de télévision nationale gratuite.
 
 
Il y a donc une vraie convergence entre deux médias qui a priori sont différents ?
 
Frank Lanoux : Oui, il y a un aspect stratégique différent chez nous, avec les moyens que cela suppose. Aujourd'hui, le groupe NextRadioTV est le seul groupe d'information à avoir mis en radio et en télévision ses deux marques, RMC et BFM. Nos confrères ne l'ont pas fait. Il n'y a pas de chaîne qui s'appelle Europe 1, ni RTL, mais qui fonctionne plus ou moins avec les radios. Cela nous met radicalement dans une autre catégorie. Après cette première expérience en 2007, on a enchaîné avec la transformation de BFM Radio en BFM Business, sur laquelle on produit en même temps de la radio et de la télévision toute la journée. C'est encore une autre étape : il s’agit bel et bien d’une radio qui diffuse une émission simultanée en télévision, gratuite en Ile de France et accessible via le câble et le satellite.
 
 Jusqu'à présent personne n'a jamais copié notre modèle  La troisième expérience, c'est la création de RMC Découverte, où nous avons installé l'autre partie de la matinale de Jean-Jacques Bourdin, de 06h à 08h30, tous les jours. En définitive, la matinale de RMC est diffusée de 06h à 09h, partie sur RMC Découverte, partie sur BFMTV, et c'est la seule expérience de matinale de radio qui est diffusée en même temps à la télévision. Nos confrères parlent de radio filmée, alors que pour moi c'est une expression injurieuse : il faut venir voir Jean-Jacques Bourdin, il est dans des studios de télévision, dans une véritable structure dédiée à ce type de production. On n'a pas pris trois petites caméras dans un coin pour essayer de créer une image ! Jusqu'à présent personne n'a jamais copié notre modèle.
 
 
Quel était l’objectif de cette convergence ? Étendre la marque RMC ? Attirer un public plus jeune, notamment sur Internet ?
 
Frank Lanoux :  Notre responsabilité en tant qu'éditeurs, c'est de précéder les changements de modes de consommation  On cherchait à anticiper et à ne pas subir les changements de modes de consommation de l'information. Jusqu'à présent, la radio était le seul média à produire l'information en direct, capable, grâce au transistor, d'accompagner et d’informer les gens partout, tout le temps en direct, et ça depuis cinquante, soixante ans. Aucun autre média ne faisait ça. Bien évidemment, avec la création des chaînes d'information, avec Internet, avec en particulier, très récemment la création de la 4G et la généralisation des smartphones, les Français (et le monde) changent leurs modes de consommation de l'information. Notre responsabilité à nous, en tant qu'éditeurs, était de précéder ces changements de modes de consommation. Très vite, dans notre stratégie, on a compris qu'il fallait que nos programmes de radio passent en image.
 
 
Avez-vous rencontré des réticences, des objections, ou bien des obstacles techniques ?
 
Frank Lanoux : Bien sûr, ce n’était pas un processus naturel, la force de la radio étant précisément de ne pas avoir d'images à produire, ce qui rend par ailleurs la production et la consommation extrêmement simples. La radio avait toutes les vertus du digital depuis soixante ans, c'est un média dématérialisé, qui est gratuit, À partir du moment où vous devez produire une image, vous complexifiez la production et la consommation. Lorsque vous écoutez la radio, vous pouvez faire autre chose, c'est le seul média qui vous le permet : vous conduisez, vous l’écoutez le matin au petit déjeuner. Les autres médias, en particulier la télévision, comportent une image, que vous devez consommer en étant fixé devant. Les évolutions technologiques de ces dernières années ont considérablement facilité la production et la consommation des images, grâce au digital et au smartphone et nous ont considérablement aidés à rapprocher les médias.    
 
 
Cette diffusion multicanal et ce nouveau rapport à la consommation ont-ils eu un impact sur les audiences ?
 
Frank Lanoux : Aujourd’hui, on a une difficulté avec les résultats de Médiamétrie : on n'a pas la capacité d'additionner l'audience de la radio et l'audience de la télévision, ni d’outil qui nous permette d'additionner de façon scientifique les deux médias. Pourtant, il s’agit du même programme, au même moment, légitimement on devrait être capables d'additionner les deux audiences. C’est un élément qu'on va certainement être amenés à corriger avec Médiamétrie dans les prochaines années. La presse est aujourd'hui capable d'avoir une audience additionnant le web et le papier parce qu'il y a un contrat de lecture comparable. Nous considérons que regarder Bourdin le matin ou de l'écouter à la radio, c’est la même chose.
 
 
Vous savez quand-même quel canal attire le plus de consommateurs ?
 
Frank Lanoux : Actuellement, c'est la radio qui demeure en tête. Dans les prochains jours, on va développer la convergence et diffuser l'After Foot qui est diffusé sur RMC depuis une dizaine d'années après les matchs de football, en télévision, sur BFM Sport, une chaîne qu'on lancera le 7 juin. À la rentrée, il y aura d’autres annonces de programmes de RMC qui seront diffusés en télévision.
 
 
Qu'est-ce qui vous empêche de diffuser des programmes en vidéo sur le web, comme par exemple celui de Brigitte Lahaie ?
 
Frank Lanoux :  Notre objectif, c'est de construire de l'audience qui soit monétisable  Rien, bien sûr, nous pourrions, mais nous avons déjà la capacité d'utiliser des chaînes de télévision, il n'y a pas de raison de se priver des médias majeurs. Il peut arriver que des extraits d'émissions de Brigitte Lahaie soient aussi diffusés sur le web, mais aujourd'hui, nous ne sommes pas du tout dans cette stratégie-là. Notre objectif, c'est de construire de l'audience qui soit monétisable, et c'est plus simple sur des chaînes de télévision nationale que sur le web avec nos formats.
 
 
Pensez-vous qu'à terme la radio non filmée disparaîtra, et que tous vos programmes seront amenés à être diffusés à la télévision ?
 
Frank Lanoux : Il faut toujours se méfier des pronostics aussi tranchés. Nous allons voir comment la consommation de la radio évolue. Aujourd'hui, la voiture constitue un réservoir d'audience très important pour la radio. Si demain les Google Cars se généralisent, les gens regarderont peut-être la télévision plutôt que d'écouter la radio, mais a priori ce n’est pas pour tout de suite. Pour l'instant, il y a encore beaucoup d'audience qui se fait à la radio, il faut donc être capable de produire un spectacle en radio qui soit pertinent.
 
 
Pensez-vous que la diffusion à la télévision, sur le web a fortiori, amène un public plus jeune ?
 
Frank Lanoux :  Notre public télé est comparable à celui de la radio  Le matin, la télévision peut toucher dans la longueur un public plus âgé, et le soir, quand on lancera l'After Foot sur BFM Sport, on verra si on peut capter un public plus jeune. La consommation de vidéos courtes sur le web peut en effet être pertinente pour un public plus jeune si le contenu est intéressant. Mais nous produisons des émissions de télévision, des longs formats, on n'est pas dans le zapping ! Pour le moment, notre public télé est comparable à celui de la radio, on verra ce qui se passera avec nos prochaines expériences.
 
 
Vous voulez dire sociologiquement ?
 
Frank Lanoux : Oui absolument.
 
 
Dans le comportement aussi, c’est-à-dire avec l’interactivité sur les réseaux sociaux, dans la discussion, le rapport à la viralité ?
 
Frank Lanoux : Effectivement, à l'évidence, grâce aux smartphones, la télévision se rapproche de la radio dans son mode de consommation. Avant on avait un meuble un peu gros, fixe, dans le salon, il n'y en avait qu'un pour toute la famille. Aujourd'hui, ces écrans sont dans les poches, chacun a le sien et fait ce qu'il veut. Fera-t-on la différence entre télévision et radio demain ? Ce n'est pas sûr. Ordinateur, smartphone ou tablette, l'outil est déjà le même pour écouter la radio et regarder la télévision. On peut imaginer que le matin, des gens écoutent Jean-Jacques Bourdin sur une tablette, et puis allument la télévision sur RMC Découverte sans la regarder, mais ils l'écoutent. Puis quand un sujet les intéresse, ils regardent. Ces transformations du mode de consommation sont liées uniquement à la transformation technologique. Ce qui n'était pas possible il y a encore quelques années, ça l’est aujourd’hui grâce au Wifi, à la 4G, à la miniaturisation des terminaux. Ce sont des phénomènes qui s'accélèrent considérablement. Aujourd'hui la radio est confrontée à la concurrence, à une révolution technologique qui la touche directement, ça fait bouger les choses.
 
Nous sommes plutôt chanceux et heureux d'avoir anticipé cette évolution et d'avoir réalisé ces synergies entre la radio et la télévision, nous sommes peut-être moins fragiles pour les prochaines années, par rapport à des radios qui ne s'intéressent qu'à la consommation par transistors.
 
 
Sur Facebook, vous ne proposez pas de vidéos directement intégrées au réseau social. Sur Twitter également. Comptez-vous le faire ?
 
Frank Lanoux : Ce sont des phénomènes qui poussent extrêmement rapidement. Pour l'instant, ce n'est pas le cas, on privilégie l'audience sur nos sites. Notre activité digitale est fidélisée. C'est une stratégie qui peut tout à fait évoluer dans les prochains mois, années. Dans ce secteur, la vérité d'aujourd'hui ne sera pas forcément fiable demain, il faut être conscient de ça, être capable s’adapter, d'évoluer à tout moment et ne surtout ne pas avoir peur.
 
 
Un petit mot sur l'application RMC Sport qui vient d’évoluer ?
 
Frank Lanoux : On l’a voulue plus rapide, plus efficace, en particulier sur le live. L'objectif était d'accélérer la production, la consommation et d'accompagner les gens dans le direct, ce qui pour nous est un élément majeur qui ressemble bien à la radio, et qui permet de nous différencier par rapport aux autres applications de sport.

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Crédit photo :
Abacapress
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