L’audiovisuel mauritanien en voie de libéralisation | InaGlobal

L’audiovisuel mauritanien en voie de libéralisation

Article  par  Claire HEMERY  •  Publié le 05.09.2011  •  Mis à jour le 28.09.2011
[ACTUALITÉ] Le ministère de la Communication mauritanien autorise la création de 5 chaînes de télévision et de 5 radios privées.
Alors que tous les regards sont tournés vers le Maghreb et la péninsule arabique, guettant la transition démocratique et le renouvellement des médias, la Mauritanie, en Afrique de l’Ouest, réforme discrètement son paysage audiovisuel. En autorisant la création de cinq chaînes de télévision et de cinq radios privées, la République islamique peut-elle se vanter de mettre fin au « monopole de l’État sur l’information », comme l’affirme son ministre de la Communication Hamdy Ould Mahjoub ?
 
Le 23 août 2011, Hamdy Ould Mahjoub a remis au président de la Haute autorité de presse et de l’audiovisuel (HAPA), Mohamed Haibetna Ould Sidi Haiba, le cahier des charges qui doit permettre la mise en œuvre de la loi du 2 juillet 2010 de libéralisation des services audiovisuels. En termes concrets, cette loi métamorphose les médias d’État en société anonyme de service public et ouvre les radios et télévisions au secteur privé et associatif. Un appel à manifestation d’intérêt a été lancé le 14 septembre 2011 aux opérateurs privés qui disposent d’un délai d’un mois pour se faire connaître et dont la sélection sera connue en décembre. La mise en place de médias associatifs se fera, elle, dans un second temps d’exécution de la loi.
 
Ce processus de libéralisation des ondes, s’il est aujourd’hui enclenché, a souffert de l’instabilité politique mauritanienne. Élaboré dès 2006, le projet de loi fut abandonné suite au coup d’État du mois d’août 2008 puis érigé en argument électoral par l’auteur du putsch et actuel président, Mohamed Ould Abdel Aziz, en 2009. La reprise de l’aide internationale (Union européenne, Banque mondiale, Onu) en juin 2010 donne un coup d’accélérateur à la loi, adoptée un mois plus tard, comme signe d’un engagement au redressement démocratique. Ardemment attendue par les professionnels des médias, les citoyens et les observateurs de la vie publique, la nouvelle mesure s'apparente donc à une petite révolution dans le paysage audiovisuel mauritanien, appauvri par des décennies de mainmise étatique.
 
Deux chaînes publiques, Tvm Plus et Tvm, et deux chaînes privées, dont la diffusion est restreinte à Internet, composent l’offre télévisée tandis que la radio est représentée par deux stations publiques et quelques indépendantes, elles aussi limitées au Web. Les Mauritaniens se tournent, grâce aux récepteurs satellitaires et aux relais FM, vers les chaînes et radios étrangères et internationales telles que les chaînes qatarie Al Jazeera et sénégalaise WalfTV ou les radios RFI, BBC et Africa n°1. À l’insuffisance quantitative s’ajoute un déficit qualitatif de l’offre nationale audiovisuelle que le président de la République est le premier à reconnaître. En mars 2010, Mohamed Ould Abdel Aziz, émit des critiques virulentes, à l’occasion d’une visite des locaux de Tvm : il a déploré la médiocrité technique et la piètre qualité des programmes proposés, qui selon lui, s’intéressent davantage aux « discours du président et des ministres qu’aux préoccupations des citoyens ». En creux de ce sévère constat se dessinent les vœux du président pour les services audiovisuels qu’il veut représentatifs de la société mauritanienne. Le cahier des charges mentionne ainsi que toutes les chaînes et radios, publiques et privées, devront s’exprimer dans les quatre principales langues du pays : l’arabe, le pulaar, le soninké et le wolof. 
 
L’enthousiasme des autorités à l’égard de cette réforme de l’audiovisuel est cependant contrarié par le scepticisme de certains professionnels. Dans un entretien accordé à RFI, Moussa Ould Hamed, qui dirige le journal Biladi, confie ses craintes vis-à-vis « des restrictions éventuelles, surtout politiques, que peut contenir le cahier des charges ». Mais bien avant de s’inquiéter de la réalité démocratique en Mauritanie, l’on peut s’interroger sur la faisabilité d’un tel renouvellement médiatique. Le journaliste marocain Qods Chabâa soulève le problème du financement de chaînes et radios privées, alors que le marché publicitaire fait pâle figure. Par ailleurs, Reporters sans frontières, se réjouissant de l’adoption de la loi en juillet 2010, appelait, par la voix de son responsable Afrique, Ambroise Pierre, à rester vigilant car il « reste des défis importants à relever, à savoir, l'attribution en toute équité des fréquences à des prix abordables ».

Enfin, c’est la question du professionnalisme des journalistes qui est posée. Dans ce pays qui compte 3 millions d’habitants dont près de 44 % sont analphabètes, la télévision et la radio constituent un moyen précieux d’accès à l’information. Mais la qualité de l’information se trouve détériorée par l’autocensure, le manque de déontologie et l’absence d’autorégulation, qui ont donné naissance à une presse dite peshmerga[+] NoteSelon le rapport 2007 de l’ONG Article 19, « ce mot, qui désigne à l’origine des combattants Kurdes, est utilisé pour qualifier un ensemble de journaux peu respectueux de l’éthique du métier. La création de cette presse a participé de la stratégie de noyautage adoptée par le régime du président Taya (1984-2005) pour discréditer la presse indépendante ».X [1]. L’ouverture de l’espace télévisuel et radiophonique aux opérateurs privés laisse planer de nombreux doutes sur la teneur des contenus proposés. Le risque n’est-il pas de voir se reproduire l’aventure qu’a connue la presse ? Khalilou Diagana, journaliste à Nouakchott Info rapportait ainsi en 2007 qu’ « avec l’introduction du multipartisme, dans les années 1990, les journaux sont nés mais il n’y avait pas de journalistes. Les rares journalistes formés étaient déjà employés dans les structures gouvernementales et n’avaient pas eu envie de quitter leur poste pour se lancer dans l’aventure de la presse indépendante ». 

Radios et télévisions, privées comme publiques, porteront avec cette nouvelle donne de nouvelles responsabilités. La crainte de voir cette réforme ambitieuse décevoir ses premiers bénéficiaires, à savoir les Mauritaniens, est partagée par ses premiers instigateurs : le président de la HAPA, Mohamed Haibetna Ould Sidi Haiba, s’indignait en mai 2011 de «  la précarité, de l'insolvabilité de la presse et de la médiocrité des médias officiels » et constatait amèrement que « la promotion d'un environnement médiatique caractérisé par la liberté d'expression, le pluralisme et la diversité requiert un ensemble de conditions que la Mauritanie est loin de remplir pleinement aujourd'hui ». 

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Crédits photos : escalepade / Flickr ; Magharebia / Flickr.
  • 1. Selon le rapport 2007 de l’ONG Article 19, « ce mot, qui désigne à l’origine des combattants Kurdes, est utilisé pour qualifier un ensemble de journaux peu respectueux de l’éthique du métier. La création de cette presse a participé de la stratégie de noyautage adoptée par le régime du président Taya (1984-2005) pour discréditer la presse indépendante ».
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