Scandale Murdoch : entre abus de pouvoir et dérives journalistiques

Article  par  Cédric COUSSEAU  •  Publié le 19.07.2011  •  Mis à jour le 21.07.2011
[ACTUALITÉ] Le scandale des pratiques controversées de la rédaction de News of the World ébranle sérieusement le groupe News Corp en Grande-Bretagne.
L’affaire des écoutes téléphoniques illégales opérées par la rédaction de News of the World n’en finit pas d’éclabousser le groupe News Corp et la classe politique britannique, et ce malgré la décision de son patron, Rupert Murdoch, de fermer le titre après 168 années de parution. News Corp, fondé en 1979, pèse aujourd’hui près de 32,8 milliards de dollars (chiffres d’affaires en 2010) dont 6,1 sont assurés par sa branche presse écrite à travers le monde et 1,61 au Royaume-Uni avec The Sun, The Sunday Times ou The Times.

Les bourses américaines et australiennes ont déjà sanctionné le groupe suite aux révélations faisant état d’écoutes de messageries appartenant à des victimes des attentats de Londres en 2005 et à des familles de soldats tués en Irak et en Afghanistan. L’affaire du News of the World aura également privé Rupert Murdoch du rachat de l’opérateur britannique de télévision par satellite British Sky Broadcasting (BSkyB) et dont News Corps souhaitait acquérir les 61% lui manquant afin de détenir l’intégralité du capital.
 
Elle met surtout en lumière les méthodes employées par la rédaction de News of the World pour obtenir des informations exclusives. Déjà en 2007, Clive Goodman, journaliste en charge de l'actualité des membres de la famille royale, avait été condamné à 4 mois de prison pour avoir mis la main sur des messages téléphoniques qui leur étaient adressés. Le détective privé Glenn Mulcaire qui officiait pour le compte du journal avait écopé de six mois de prison. En avril 2011, deux autres journalistes du journal subissaient le même sort pour les mêmes méthodes.

Le titre britannique est spécialiste des Unes racoleuses surfant sur les aventures extraconjugales du couple Beckham, en publiant les adresses de délinquants sexuels, en révélant la consommation de drogues par le Prince Harry ou un accident plus anodin au genou de son frère William. Le journal a construit sa réputation sur ces révélations obtenues par des moyens peu conventionnels voire illégaux. Le recours à des écoutes téléphoniques, par exemple, est réprimé en vertu de l’article premier du texte de loi «The Regulation of Investigatory Powers Act ».

L’emballement de l’affaire des écoutes téléphoniques est notamment alimenté par les accusations de l'ancien Premier ministre britanninque, Gordon Brown, selon lesquelles le titre, mais aussi The Sunday Times et The Sun, auraient usé de « moyens criminels », dit-il, en accédant à sa messagerie téléphonique mais aussi à son compte bancaire et au dossier médical de son fils. Pour cela, des journalistes auraient usurpé son identité, une technique appelée blagging, permise au Royaume-Uni si l’intérêt public l’exige, la liberté d’informer pouvant alors se révéler plus forte que le droit à la vie privée.
 
Le piratage de messagerie, le hacking, est également institutionnalisé outre-Manche et même enseigné dans les écoles de journalisme, selon David Leigh, officiant au Guardian et cité par Le Monde dans un article revenant aussi sur le recours massif des rédactions britanniques aux détectives privés. Ainsi, lorsqu’en 2002 des factures perquisitionnées chez Glenn Mulcaire avaient révélé la présence de 4.000 noms de personnes ayant pu être mises sous écoute, plusieurs rédactions, comme le News of the World ou le Daily Mail, figuraient parmi ses clients.
 
Avec 2,8 millions d’exemplaires vendus chaque dimanche par News of the World, presque autant quotidiennement par The Sun, la presse tabloïde assure le succès d’audience de la presse britannique. Mais le scandale des écoutes téléphoniques et particulièrement celles opérées auprès des proches d’une jeune fille de 13 ans retrouvée assassinée en 2002 a choqué l’opinion.
 
En réaction à la fermeture du News of the World, certains journalistes du titre ont manifesté leur écœurement vis-à-vis des méthodes révélées et parlé de gâchis, d’autres ont affirmé que les pratiques incriminées n’étaient pas généralisées et se sont dits fiers d’avoir collaboré pour le journal.
 
Aux États-Unis, le Wall Street Journal, autre propriété du groupe News Corp, a rappelé lundi 18 juillet 2011 que l’ensemble des tabloïds britanniques « achète des scoops » et a alerté les lecteurs contre la récupération de la polémique par les politiques et journaux concurrents. L’éditorial du quotidien met également en cause l’échec par le passé des enquêtes sur les écoutes téléphoniques par Scotland Yard.

La police de Londres est d’ailleurs plus largement suspectée : des policiers auraient  reçu près de 100.000 £ de la part de News of the World en contrepartie d’informations. Le chef de Scotland Yard, sir Paul Stephenson, critiqué pour ses liens avec les dirigeants de News International, filiale britannique de News Corp, a ainsi remis sa démission le 17 juillet 2011.
 
Les révélations ont désormais pris un tournant politique. Le Premier ministre britannique, David Cameron, a promis un nouveau système de régulation de la presse en faveur « de la moralité et de l’éthique journalistiques ». Il a également annoncé la suppression de la Commission des plaintes de la presse, une organisation indépendante censée prévenir les dérives et dont il a critiqué l’inefficacité flagrante. Enfin, il a convoqué une commission parlementaire afin de faire la lumière sur l’affaire des écoutes.
 
Le Premier ministre est lui-même mis en difficulté par l’affaire : son ancien directeur de la communication n’est autre qu’Andy Coulson, ancien rédacteur en chef du News of the World amené à démissionner du journal suite aux démêlés de Clive Goodman en 2007. L’enquête en dira peut-être plus sur les liens entre les politiques et le groupe au passé influent, soutenant tour à tour Margaret Thatcher, John Major et Tony Blair. David Cameron aurait lui-même rencontré Rupert Murdoch à 26 reprises depuis le début de son mandat.
 
La commission parlementaire a convoqué, mardi 19 juillet 2011, Rupert Murdoch et son fils James, responsable des secteurs Europe et Asie. Si le patriarche a présenté des excuses, il nie toute responsabilité dans ce scandale et pointe des dérives personnelles et isolées ne mettant pas en cause la totalité du groupe. News Corp est également fragilisé par le départ de Les Hinton, directeur général de Dow Jones, filiale du Wall Street Journal aux États-Unis et de Rebecca Brooks, directrice de la branche britannique et figure importante du groupe et de la presse britannique en général, qui a de plus été arrêtée le 17 juillet puis relâchée. Frappé par la baisse des ventes de ses journaux en Grande-Bretagne, le groupe de média envisagerait, selon le Wall Street Journal, de les céder.

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Crédit photo : capture d'écran du site News of the World
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