Reuters adopte la stratégie des « fous à lier » avec Counterparties

Article  par  Claire HEMERY  •  Publié le 16.09.2011  •  Mis à jour le 19.09.2011
[ACTUALITÉ] Le site Counterparties fait-il de Reuters un infomédiaire ? L’agence de presse britannique tente l’expérience et ne se résout pas à la perte d’influence des médias mainstream sur le Web. 
Lancé le 6 septembre 2011 par Reuters, le site Internet Counterparties.com est un agrégateur de liens d’information financière. Felix Salmon, « agrégateur en chef », a réalisé le pari de voir son blog transformé en site sponsorisé par un géant des médias : l’agence de presse Thomson-Reuters, qui lui prête son logo, son footer et lui octroie donc la notoriété de sa marque. 
Counterparties.com est le produit d’une compilation des flux RSS et des « feeds » Twitter auxquels Felix Salmon est abonné (près de 2 000 sources au total). Les contenus sont sélectionnés à l’aide d’un algorithme élaboré par la start-up new-yorkaise Percolate selon leur popularité et leur taux de partage. Cette présélection est ensuite éditée par Felix Salmon et Ryan McCarthy, qui reformulent les titres des articles et leur accolent un tag de typologie, donnant un indice sur le contenu ou l’intérêt de l’information : « Interesting », « Be afraid », « Charts », « EU Mess », etc. Les liens qu’ils jugent les plus marquants sortent de la colonne de droite intitulée « The River », changent de taille de police et sont gratifiés d’un fond blanc favorisant leur lisibilité : un travail éditorial réduit au strict minimum. Les contenus originaux sont accessibles sur les sites producteurs en cliquant sur le lien hypertexte.

 
 
Vidéo de lancement du site Counterparties.com
 
Felix Salmon, dont le blog est hébergé par Reuters depuis 2006 et classé en 2011 parmi les 25 meilleurs blogs « Finance » par Time Magazine, est diplômé de l’Université de Glasgow (Royaume-Uni) et installé aux États-Unis depuis 1997. Ryan McCarthy, d’origine britannique également, a fait ses armes en tant que rédacteur en chef de la rubrique « Business » du site Huffington Post de 2009 à 2011. Leur site emprunte aux autres expériences d’agrégation : il s’inspire ainsi du style décontracté de The Awl ou Fark et de leurs tags fantaisistes. Il vise également la pertinence des liens sélectionnés qui a fait le succès de The Drudge Report ou de Techmeme mais se démarque sur le plan esthétique, en privilégiant l’ergonomie et la sobriété que leur permet l’absence de publicité. Felix Salmon reconnaît que c’est un luxe d’être ainsi lancé sans objectif, à court-terme, de monétisation. Qualifiés de journos (« journaleux ») par Megan Garber, du Nieman Journalism Lab (Université d’Harvard), dans l’article qu’elle consacre au lancement de Counterparties.com, Felix Salmon et Ryan McCarthy sont des adeptes du link journalism.
 
Le concept de « journalisme de liens » ou link journalism, apparu en février 2008 sous la plume de Scott Karp, fondateur du site Publish2, est issu de la théorie de l’économie du lien ou link economy de Jeff Jarvis, professeur à l’École de journalisme de Columbia. Tous deux constatent un changement de paradigme dans l’économie de l’information : à la valeur du contenu se substitue la valeur du lien. Dans un marché où la distribution des contenus est aussi stratégique que la production elle-même et plus rémunératrice, le linking devient un enjeu-clé pour les médias traditionnels détrônés par les agrégateurs, en audience et donc en revenus publicitaires. En prenant l’exemple de Google, et du trafic qu’il draine, Scott Karp espère convaincre les producteurs de contenus réticents à l’idée de proposer des liens vers des sites concurrents.

Jeff Jarvis met lui l’accent sur le gâchis que représente le traitement répété d’une information et exhorte les médias à se concentrer sur ce qu’ils savent faire et proposer des liens vers le reste. Leur théorie fut relayée en France par le blogueur Guillaume Narvic, qui dans son article « La stratégie des fous à lier » partage sa conviction que le linking est l’occasion rêvée pour les journalistes de reconquérir les terrains dont le Web 2.0 les a en partie exclus : la recherche, la hiérarchisation et la recommandation. Les médias traditionnels sont confrontés sur Internet à la concurrence des intermédiaires de l’information capables, comme l’explique Franck Rebillard, de « mettre en relation une offre foisonnante et dispersée de contenus sur le Web avec une demande éclatée voire individualisée de la part des internautes. Ils remplissent en cela un fonction-clé d’appariement (matching) entre productions éditoriales et accès en réseau ».
 
Le lancement de Counterparties.com semble donc répondre, tardivement, à Scott Karp qui en septembre 2008 appelait tous les sites d’information à ne plus seulement produire des contenus mais à agréger des liens, s’exclamant, de déception et d’agacement : « Drudge [The Drudge Report] has no competition ! » (« Drudge n’a aucun concurrent ! »). Il pointait du doigt notamment les agences de presse dont il juge que la vraie mission n’est plus de fournir des contenus intégraux venus de quelques sources mais d’offrir des liens vers le meilleur du Web, issu de toutes les sources. Ses vœux ont été entendus : Felix Salmon se félicite aujourd’hui de voir la prestigieuse « marque » Reuters adopter la « culture du lien » et devenir ainsi le premier média mainstream qui crée un site exclusivement dédié à l’orientation vers d’autres sites.
 
Counterparties.com n’a pourtant rien de révolutionnaire, ni son architecture ni sa ligne éditoriale ne détonnent dans le paysage du Web. Ce qui surprend, c’est d’y trouver le logo de la première agence de presse mondiale. Pourquoi Thomson-Reuters rallie-t-elle l’enthousiasme de Felix Salmon, Scott Karp et Jeff Jarvis pour le linking, quand la plupart des médias, malgré de nouvelles pratiques, restent plutôt frileux ? L’impérieuse nécessité de se réinventer n’a pas échappé à l’agence, autant pour rivaliser avec les nouveaux acteurs de l’information (blogueurs et agrégateurs) que pour devancer ses concurrents traditionnels. Counterparties.com offre à Reuters l’opportunité stratégique d’imiter les premiers et de se démarquer des seconds. En 2009, alors que l’Associated Press, tentant de protéger ses contenus et de restreindre leur diffusion, suscite une fois de plus de vifs débats, Chris Ahearn, président de Reuters Media saisit sa chance et titre l’un des billets de son blog : « Je crois à l’économie du lien » (« I believe in the link economy »). Reuters doit à tout prix se distinguer de l’agence AP, principal obstacle à sa percée sur le marché américain – le choix d’un britannique expatrié aux États-Unis pour le lancement de Counterparties n’est d’ailleurs pas anodin. Par la diversification de ses activités (journalisme d’investigation, articles d’interprétations, vidéos), par le design de son site, par sa stratégie de marque grand public, Reuters se montre innovante et tâche de s’adapter aux nouvelles habitudes de lecture et aux nouveaux besoins de ses clients, et va, pour cela, jusqu’à leur faire une ironique concurrence. Connaître le profil et le comportement des utilisateurs de Counterparties : tel est l’objectif de Reuters, avant de songer à la manière de les monétiser, explique Chrystia Freeland, responsable « Numérique » de l’agence. Reuters peut en effet profiter de son avance, en tant que premier entrant sur le marché de l’agrégation spécifique au domaine de la finance où elle bénéficie d’une autorité incontestable.
 
L’agence Reuters ne se résout donc pas à la perte d’influence des anciens médias que certains jugent inéluctable et, avec Counterparties.com, démontre une compréhension du Web que beaucoup attendaient de la part d’institutions historiques. En se positionnant, prudemment certes puisque le portail de Felix Salmon demeure distinct du site officiel Reuters.com, comme infomédiaire, l’agence se déplace dans la chaîne d’information et fait le pari qu’ « offrir des liens utiles conduit à faire revenir les visiteurs plus facilement [sur le site initial] », comme le déduisait Marc Mentré d’une étude de The SEO Company. C’est la pertinence de la sélection, de l’agrégation, de la curation et la crédibilité de celui qui en est l’auteur qui déterminera le succès de Counterparties, si comme le dit Scott Karp : « Just remember Google’s law of links on the Web –the better job you do at sending people away, the more they come back » (« Souvenez-vous simplement de la loi des liens Google sur le Web – plus vous serez efficaces pour envoyer les gens ailleurs, plus ils reviendront »). L’enjeu est de taille tandis que les coûts et le risque sont minimes : Reuters a tout à y gagner. La revue de l’École de journalisme de Columbia, The Columbia Journalism Review, observait dans son numéro consacré à l’économie du journalisme en ligne : « Readers have a large appetite but a short attention span » (« Les lecteurs ont un gros appétit mais une faible capacité d’attention »). Proposer un contenu de qualité ne suffit plus pour capter durablement l’attention, les médias sont par conséquent tenus, s’ils souhaitent conserver leurs précieux lecteurs, de satisfaire leur appétit, leur désir démesuré d’ubiquité et d’exhaustivité : ce que l’agrégation de liens, en offrant tout le Web, selon les mots de Scott Karp, permet. 
 
Conférence de Jay Rosen, professeur de journalisme à l'Université de New York, au sujet du lien (avril 2008)
 
--
Crédits photos : Counterparties.com / Capture d'écran ;  webtreats / Flickr ; re:publica 2011 / Flickr ; johnfrederico / Flickr ; awal_irsyad / Flickr
Vous souhaitez nous apporter un complément, rectifier une information ? Contactez la rédaction