Presse écrite et télévision : le format long en voie d’extinction ?

Article  par  Morgane GAULON-BRAIN  •  Publié le 25.03.2013  •  Mis à jour le 25.03.2013
[ACTUALITÉ] De récentes études sur les médias américains confirment que le format long est à la peine dans l'audiovisuel comme à l'écrit. Est-il en voie d’extinction ou de mutation ?
L’étude « The State of the News Media 2013 », dévoilée mi-mars 2013 par le Pew Research Center, a bénéficié d’un écho considérable en quelques jours. Réalisée dans le cadre du « Project for Excellence in Journalism » de l’institut américain, cette dixième édition a fait l’objet de synthèses et de décryptages d’une grande diversité, reflétant l’amplitude des informations traitées. Ce rapport était en effet attendu comme une lecture incontournable, outre-Atlantique et en Europe, pour suivre les derniers rebondissements de la crise que traversent les médias. Aux côtés de données alarmistes et désormais tristement coutumières sur le sujet, à l’image de l’érosion des recettes ou du dégraissage des effectifs, des tendances plus globales se dégagent pourtant. Il semblerait ainsi que les chaînes de télévision américaines soient entraînées dans le sillage des titres de presse, avec une production de formats longs en berne. Cette analyse fait donc écho aux travaux du Columbia Journalism Review [+] NoteRevue de l’École de Journalisme de Columbia (New York, États-Unis)X [1], qui avaient pointé en début d’année « l’effondrement du format long dans les grands journaux ».
 
Pour démontrer la perte de vitesse de ce type de production journalistique sur le petit écran, le Pew Research Center s’appuie sur le temps d’antenne décroissant alloué au live et aux reportages, coûteux à produire. Même chez CNN, qui a fondé sa réputation sur une couverture qualitative de l’actualité, le nombre d’enquêtes approfondies a diminué de moitié depuis 2007. Cet exemple n’est pas un cas isolé, il est même symptomatique des coupes budgétaires dont les incidences sur les grilles de programmes sont perceptibles par les téléspectateurs. Les talk shows, l’opinion et le commentaire ont ainsi déjà pris le pas sur les reportages sur MSNBC et Fox News, les concurrents de la célèbre chaîne câblée d’information en continu.
 

Les télévisions locales ne sont pas épargnées. La diminution du nombre de sujets longs y serait compensée par la diffusion de formats courts ou peu coûteux, privilégiant des thématiques comme la météo, les conditions de circulation ou le sport, autant d’informations paradoxalement accessibles en un clic sur Internet. Ce recul marquant du format long sur les chaînes locales et câblées ne saurait occulter les bons points accordés par le Pew Research Center aux chaînes d’information. ABC, CBS ou NBC sont l’exception qui confirme la règle, puisqu’elles se distinguent par leur constance, tant sur les types de programmes que sur la longueur des sujets.
 
Ces mutations d’une partie du paysage audiovisuel peuvent être mises en parallèle avec les chiffres présentés par le Columbia Journalism Review en janvier 2013, à propos d’une tendance baissière des formats longs (soit plus de 2 000 mots) dans les grands quotidiens américains. En dix ans, le nombre de ces articles a chuté de 85 % dans le Los Angeles Times, de moitié dans le Washington Post et de 35 % dans le Wall Street Journal. Seul le New York Times a tiré son épingle du jeu, puisque la baisse de 25 % relevée pour ce type d’articles a été compensée par une hausse de 32 % des papiers de plus de 3 000 mots. La principale cause de ces bouleversements est sans grande surprise attribuée aux difficultés économiques des médias et à l’érosion des ressources allouées au reportage et à l’investigation. Les rédactions sont contraintes de fonctionner avec des effectifs amoindris, qui ont régressé au point de s’établir à leur niveau de 1978 aux États-Unis d’après le Pew Research Center.
 
 
La raréfaction des formats longs est bel et bien un leitmotiv de ces deux études. Leurs mises en garde se défendent de véhiculer le cliché « quantité = qualité », mais donnent des clés pour étayer le bilan alarmiste du Pew Research Center quant à la crise de confiance dont souffrent les médias traditionnels. L’institut américain avance ainsi qu’un tiers du public américain se serait détourné de ces supports, las d’une qualité amoindrie de l’information et dans un contexte marqué par l’émancipation des sources qui s’affranchissent de plus en plus du filtre journalistique pour communiquer. Certains, à l’image de Matthew Yglesias sur Slate, tournent en dérision cette désintermédiation en considérant que la profusion d’informations en ligne est en réalité « un indicateur de la bonne santé du journalisme ». À propos de la désaffection du lectorat pour les médias traditionnels, il conclue ironiquement que « dans une marché compétitif, les producteurs de contenus qui ne parviennent pas à satisfaire les besoins de leur audience cèdent leurs parts de marché à des acteurs plus performants en la matière ».
 
Pour autant, les règles et contraintes s’imposant aux éditeurs sur le numérique expliqueraient aussi le recours massif aux formats courts et à des analyses journalistiques moins fréquemment poussées. Dans un écosystème où la monétisation d’une audience fragmentée repose de plus en plus sur la visibilité et la fidélisation, la captation de l’attention du public nécessite d’encourager un engagement d’autant plus fort autour des contenus. À côté de la sacro-sainte expertise journalistique, la réactivité et les mesures d’audience se sont donc imposées comme le cheval de bataille du XXIe siècle.
 
Malgré ces chiffres éloquents, il semblerait que le format long ne soit pas tant en train de disparaître que d’évoluer, en témoigne le succès des « mooks » dans l’hexagone, avec le pionnier XXI par exemple. Même si certains craignent que ce genre à la mode ne pâtisse d’une uniformisation progressive, preuve en est que le bon vieux reportage s’offre une nouvelle vie sur le papier. À l’ère numérique, la cohabitation des formats courts et longs semble pourtant possible, au-delà des sites dédiés qui font la part belle aux contenus copieux (long form). Un journaliste de Forbes entreprend ainsi de tordre le cou aux idées reçues selon lesquelles il faudrait écrire court sur le Web. Il évoque des facteurs propices à la résurgence du format long, tels que les outils de sauvegarde de liens à lire plus tard (Read It Later rebaptisé Pocket, ou Instapaper), ainsi que l’essor de la recommandation sociale ou l’usage généralisé des supports mobiles adaptés à la lecture d’articles longs.
 
En parallèle de ces usages émergents, la renaissance du format long est aussi marquée par un phénomène d’hybridation croissante des contenus. Des éléments multimédias (vidéos, graphiques, diaporamas, cartographies, etc.) enrichissent les écrits, et vice versa. Des productions comme les web-enquêtes ou les web-reportages sont diffusées tout aussi bien par un éditeur de presse comme Geo, que par une chaîne de télévision telle qu’Arte. Enfin, pour conclure sur l’audiovisuel, la tendance semble aussi être d’offrir aux téléspectateurs une expérience en ligne en complément d’un reportage télévisuel, comme l’a entrepris France 5 avec son webdocumentaire relatif à l’affaire Clearstream. De même, explorer les coulisses de l’information en suivant le parcours d’un reporter au jour le jour suggère de nouvelles formes narratives valorisant les reportages au long cours.
 
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Crédits photos :
Illustration principale : Richard Masoner / Cyclelicious / Flickr
Graphique 1 : étude du Pew Research Center
Graphique 2 : étude du Columbia Journalism Review
  • 1. Revue de l’École de Journalisme de Columbia (New York, États-Unis)
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