Patrick Eveno : « La situation au Monde n’a rien d’extraordinaire »

Article  par  Jérémie POIROUX  •  Publié le 16.05.2014  •  Mis à jour le 16.05.2014
Natalie Nougayrède
La décision de Natalie Nougayrède de quitter ses fonctions de directrice du Monde a suscité une multitude de réactions. Est-ce un évènement inédit ? Quels sont les défis qui attendent le prochain directeur ? Entretien avec Patrick Eveno.

Natalie Nougayrède sera restée un peu plus d'un an à la tête du prestigieux journal Le Monde. La démission de sept rédacteurs en chef et un changement de cap stratégique l'ont contrainte à quitter son poste. Est-ce la première fois qu’un directeur du Monde démissionne aussi rapidement ?
 
Patrick Eveno : Oui. Natalie Nougayrède est la directrice qui est restée le moins longtemps à la tête du journal. Reprenons la chronologie. Le fondateur du journal Hubert Beuve-Méry a dirigé Le Monde de 1944 à 1969 et Jacques Fauvet de 1969 à 1981. Quand il a fallu lui trouver un successeur, il y a eu toute une série d’élections et de contre-élections. Claude Julien a été élu en 1981, mais il n’a jamais exercé ses fonctions car ceux qui l’avaient élu l’ont démissionné un an plus tard. André Laurens n’a tenu que deux ans, Jacques Lesourne et Éric Fottorino trois.
 
La particularité c’est qu’avant 2010, tous ceux dont je vous ai parlé étaient à la fois directeurs de l’entreprise et directeurs du journal. Natalie Nougayrède ne dirigeait pas l’entreprise, elle était seulement directrice du journal. Le président du Conseil de surveillance est Louis Dreyfus. C’est une nouveauté qui date de 2010. Aujourd’hui, certains exigent la séparation des fonctions de directeur du journal et de directeur de la rédaction, ce qu’a refusé Natalie Nougayrède. C’est la raison pour laquelle elle a démissionné.
 
En quoi consistait la stratégie de développement mise en place en 2010 par Louis Dreyfus et les actionnaires ?
 
Patrick Eveno : L’objectif était de conserver le papier au maximum car il génère encore beaucoup de recettes, de transférer le portefeuille d’abonnés papier en abonnés numériques et d’attirer de nouveaux lecteurs, notamment les plus jeunes par l’intermédiaire des déclinaisons numériques.
 
Pour appliquer cette stratégie, il a été question il y a quelques mois de publier une édition du soir sur tablettes. Mais elle risquait de phagocyter l’édition papier de l’après-midi. Cela supposait d’éditer Le Monde le matin, ce que Pierre Bergé refuse. Entre temps, on s’est aperçu que les tablettes n’étaient pas un succès et que les gens s’en servaient peu pour lire la presse. Le supplément a été abandonné. Or Natalie Nougayrède avait mis des équipes sur ce supplément. Xavier Niel a suggéré l’idée d’un supplément pour une nouvelle clientèle qui lit la presse sur smartphone le matin. Ce qui implique de revoir complètement la copie.
 
Le deuxième point est la réorganisation de la rédaction. Les rédactions print et web séparées vont disparaître. Il faut le maximum de synergies entres elles. Comment faire travailler les journalistes habitués au papier sur le web ? Le plan de mobilité des journalistes pose problème dans toutes les rédactions parce qu’un certain nombre d’entre eux ont peur de bouger. C’est à la fois un problème culturel, social et de management.
 
Le troisième volet stratégique est la refonte éditoriale du quotidien avec une maquette toilettée, de nouvelles rubriques, la disparition d’anciennes... Dès qu’on touche au chemin de fer, on touche aux emplois, aux spécialités des journalistes. C’est très compliqué.
 
Existe-il des spécificités au Monde ?

Patrick Eveno : Oui, car il y a deux sociétés de rédacteurs. La société des rédacteurs du papier et la société des rédacteurs du Monde.fr ont toutes les deux un poids important. La société des rédacteurs du Monde a été fondée en 1951 et avait pendant longtemps la minorité de blocage au sein du capital. Elle anime aujourd’hui encore le groupe d'indépendance. Gilles van Kote, nommé au poste de directeur par intérim ce jeudi, est le président du groupe d’indépendance et un ancien président de la société des rédacteurs
 
Quel est le principal défi auquel le journal devra faire face dans les prochaines années ?

Patrick Eveno : Le défi est de réussir la mutation vers les écrans. Il faut arriver à obtenir des abonnés payants sur écrans pour remplacer les abonnés papier et susciter des nouvelles formes publicitaires qui puissent venir abonder les comptes tout en gardant un journalisme d’excellence.
 
Quelle analyse faites-vous du passage de Natalie Nougayrède à la tête du journal ?
 
Patrick Eveno : Natalie Nougayrède a pacifié un certain nombre de relations avec les lecteurs en renouant avec la fibre internationale du Monde qui avait pu être délaissée par des directeurs trop politiques. Son principal défaut est d’avoir beaucoup été en dehors de la rédaction. En tant que correspondante à l’étranger, elle a mal connu les rédactions de l’intérieur. En revanche, elle avait un vrai projet. Et elle a conforté la crédibilité du Monde à l’extérieur.
 
Une « guerre de succession » va-t-elle avoir lieu ?

Patrick Eveno : En nommant rapidement Gilles van Kote au poste de directeur par intérim, je pense que les actionnaires ont bien réagi. Ils vont désormais prendre le temps de trouver un nouveau directeur. Les guerres de succession ont eu lieu au Monde quand il s’agissait de remplacer le directeur qui était à la fois président de l’entreprise et directeur du journal ! Aujourd’hui, l’entreprise est dirigée par Louis Dreyfus. L’actionnariat a changé. Autrefois, il était dispersé. Aujourd’hui, il y a trois actionnaires, Pierre Bergé, Xavier Niel et Matthieu Pigasse, qui parlent de la même voix. Ils ont nommé Louis Dreyfus et le gardent. La situation n’a rien d’extraordinaire. Certains journalistes, en particulier à Libération, pensent que Le Monde rejoue sa grande crise des années 1990. Or il s’agit bien d’une crise qui touche la presse dans son ensemble.

Patrick Eveno, agrégé et docteur en histoire, est spécialiste des médias. Professeur en histoire contemporaine à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, il enseigne également à l'Ecole supérieure de journalisme (ESJ-Lille) et à l’Institut pratique de journalisme (IPJ-Paris).

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