News Desk Live : le making of de l’information du Guardian

Article  par  Claire HEMERY  •  Publié le 11.02.2012  •  Mis à jour le 14.02.2012
[ACTUALITÉ] The Guardian continue d’innover sur le Web en lançant News Desk Live, qui ouvre les portes de sa rédaction et encourage la participation des lecteurs. Gadget ou vrai pari pour le journal britannique ?

Le quotidien britannique The Guardian a franchi une nouvelle étape dans sa conquête du numérique en lançant le 30 janvier 2012 le News Desk Live. Ce blog édité par le guardian.co.uk ouvre un espace d’interaction entre la rédaction du journal et ses lecteurs, autour des articles en préparation.

En octobre 2011, le Guardian a fait le choix de rendre publique une partie de sa précieuse newslist sous forme de tableur, intégré via Google Docs, tel un document de travail partagé : y sont listés, par rubrique, les sujets du jour retenus par la rédaction, et pour chacun d’entre eux le journaliste en charge. Les lecteurs étaient invités, par l’intermédiaire du hashtag #opennews sur Twitter, à prendre part au travail de la rédaction, en apportant leurs suggestions, que ce soit sur la pertinence du sujet ou la manière de le traiter, ou encore leurs témoignages pour contribuer aux enquêtes. Le News Desk Live pousse l’expérience un peu plus loin, en institutionnalisant le procédé. Après avoir tiré les leçons des premiers mois d’essai, le Guardian, par la voix de son directeur des informations nationales Dan Roberts, ne se satisfait pas des seuls 140 caractères imposés par le micro-blogging. Ainsi, un fil interactif a été créé, mêlant la narration quasi heure par heure des avancées de la rédaction et les commentaires des lecteurs, qui peuvent réagir sur les réseaux sociaux ou par e-mail. Les informations les plus confidentielles et exclusives ne seront pas partagées avec le public. Le projet est piloté par Polly Curtis, figure clé du journalisme participatif au Guardian avec son blog de fact-checking[+] NoteFact checking : Vérification des faits et des chiffres. Le terme désigne désormais plus particulièrement une technique journalistique, destinée à vérifier la crédibilité des discours politiques, des faits et des chiffres avancés comme arguments dans les débats. L'un des modèles de cette pratique est le site américain Politifact.com. En France, le blog Désintox du journal Libération en est un exemple phare. X [1] Reality Check.

En apparence, rien de révolutionnaire. L’interface elle-même est peu attractive et le fonctionnement encore trop tâtonnant pour en déduire des conclusions solides quant aux paris que font les stratèges du Guardian : celui de dévoiler leurs choix éditoriaux à l’avance et celui de faire du travail journalistique une information en soi.



Le News Desk Live s’inscrit pleinement dans le cadre de la digital-first strategy du Guardian et sa philosophie d’open journalism. Depuis longtemps déjà, le journal clame haut et fort sa compréhension des mutations de l’information à l’ère 2.0, tout en confessant sans détours ses inquiétudes et interrogations quant au modèle économique approprié. Pionnier parmi les médias traditionnels sur Internet, le Guardian s’est illustré dans ce domaine avec une présence en ligne dès 1995, un site officiel en 1999, le développement d’un service de publication SMS dès 2002, le choix du Web-first en 2006, et une fusion des rédactions papier et Web en 2009.

Alan Rusbridger, directeur de Guardian News and Media, témoignait dès janvier 2010 du vif intérêt que le journal porte au participatif, au crowdsourcing[+] NoteCrowdsourcing : Néologisme attribué à Jeff Howe et Mark Robinson, rédacteurs en chef de Wired Magazine, dans un article de 2006. « Jeff Howe y explique que les sauts technologiques et la diffusion des outils informatiques bon marché ont fortement réduit certains écarts entre professionnels et amateurs, ce qui permet à des entreprises de profiter du talent de la population, ce qui selon Howe n'est pas l'externalisation, mais du crowdsourcing. » Le crowdsourcing est aujourd'hui compris comme « le fait d'utiliser la créativité, l'intelligence et le savoir-faire d'un grand nombre de personnes (des internautes en général), en sous-traitance, pour réaliser certaines tâches traditionnellement effectuées par un employé ou un entrepreneur. » (Source : Wikipedia, février 2012).X [2], à l’interaction avec les lecteurs – tout cela englobé dans l’idée d’open journalism - et citait à cet égard plusieurs exemples illustrant leur volonté d’expérimenter : la rubrique de débat ouverte aux lecteurs Comment is free, lancée en 2008, leur couverture des protestations lors du G20 de 2009 et leur enquête sur les dépenses des membres du Parlement. On note, outre le News Desk Live, le lancement en 2011 de n0tice, réseau géo-social présenté sous forme de panneau d’affichage, et l’annonce pour 2012 de la plateforme Citizens agenda, dédiée à l’élection présidentielle aux États-Unis. Une rédaction ouverte et collaborative : tel est l’engagement du Guardian, selon ses propres mots, et respectant les vœux d’Emily Bell, son ancienne directrice des contenus numériques : « to be of the web, not on the web ».

Le News Desk Live ne serait-il qu’un gadget de plus dans le fourmillement d’initiatives du journal pour trouver sa voie ? Le projet revêt tout de même un caractère symbolique. Après le scandale des écoutes téléphoniques et l’érosion de la confiance des Britanniques dans leurs médias, le Guardian joue la carte de la transparence en prenant la décision d’ouvrir sa rédaction, de publier sa newslist et donc d’intégrer les lecteurs dans le processus éditorial tout en faisant la lumière sur ses méthodes journalistiques. Dan Roberts déplore ainsi le cynisme et le scepticisme que ce scandale a engendré et constate que beaucoup sont avides de savoir d’où vient l’information et la manière dont elle est produite. Au symbolisme s’ajoute évidemment d’autres motifs d’action. Le dispositif est notamment un moyen très efficace de mieux connaître son audience et ses attentes. L’examen attentif des réactions du lectorat devrait en effet permettre à la rédaction de corriger un travers observé par le sociologue argentin Pablo Boczkowski chez la plupart des médias traditionnels en ligne : « Un décalage thématique entre les informations mises en avant par les journalistes et les préférences des consommateurs » (ainsi résumé par AFP Mediawatch). Enfin le News Desk Live peut s’avérer stratégique pour fidéliser les visiteurs du site. En encourageant la participation et la prise de parole, c’est aussi le temps passé en ligne qui augmente – un argument plus efficace encore que le nombre de visiteurs uniques pour négocier avec les annonceurs. L’enjeu est de taille pour le Guardian, dont les ventes papier, qui restent pourtant sa première source de revenus, continuent de chuter sans que l’édition numérique ne vienne compenser ces pertes. Avec la stratégie du digital-first, Andrew Miller, P.-D.G. de Guardian Media Group, s’est fixé pour objectif de doubler les revenus du numérique d’ici à 2016.
 
 
Le Guardian n’est pas le premier journal à tenter l’expérience de la conférence de rédaction ouverte et collaborative. Sous d’autres formes, à différents degrés d’implication de l’audience, d’autres publications se sont prêtées au jeu. Quelques initiatives très similaires méritent d’être mentionnées. Au premier semestre 2011, un quotidien régional du Nord de la Suède, Norran, a mis en place un live chat, grâce aux outils eEditor et CoverItLive, permettant aux lecteurs de discuter en temps réel avec la rédaction sur les idées de sujets. La rédactrice en chef Anette Novak en tire un bilan très positif : à l’Université d’été de Wan-Ifra[+] NoteAssociation internationale de presse représentant environ 18 000 publications, 15 000 sites et 3 000 compagnies dans plus de 120 pays.X [3], elle explique que le trafic Internet et les partages sur Facebook ont augmenté, que les annonceurs, aux abonnés absents depuis la récession, sont revenus, que leur couverture médiatique a été étendue et améliorée, et qu’enfin l’identité de la marque en a été renforcée. « L’objectivité aujourd’hui, c’est la transparence », dit-elle. Aux États-Unis, The Atlantic Wire a lancé Open Wire en mai 2011 : il s’agit d’un espace ouvert, grâce à Disqus, aux remarques des visiteurs où une partie du processus de décision éditorial est partagé. En France, Rue 89 se distingue avec sa conférence de rédaction chaque jeudi à 9 heures, dont les éléments principaux et le déroulement sont retransmis en chat par deux journalistes, et à laquelle tout le monde peut réagir, en commentant via CoverItLive. Le New York Times avait lui lancé en mars 2010 TimesCast, une diffusion de sa conférence de rédaction filmée (vue de la salle, propositions de sujets, débats éditoriaux) : effet « immersion » garanti, mais peu d’interaction avec les spectateurs. Tous ces cas révèlent une transparence ou un recours au participatif anecdotiques voire « gadget », le crowdsourcing restant en marge des contenus produits. Le crowdsourcing a pourtant inspiré des projets plus audacieux, faisant du collaboratif l’essence même de la démarche médiatique. L’émission Web-télé The Stream d’Al Jazeera English, où le processus éditorial repose sur l’interaction rédaction/lecteurs via les réseaux sociaux, en est un exemple, de même que, dans un autre registre, l’expérience récente de NewsRing en France voulu par Frédéric Taddeï comme un lieu de débat associant pleinement le public, appelé à donner son opinion.
 
Le News Desk Live innove, sans bousculer, avec une version plutôt aboutie du principe de journalisme collaboratif. The Guardian épouse ainsi la vague de plusieurs tendances à l’œuvre dans le monde de l’information : la consécration du temps réel, l’abandon de l’autorité du journaliste au profit d’une approche ouverte et participative, l’extrême attention portée aux désirs de l’audience, l’information vendue comme un processus et non comme un produit fini, et enfin la mise en scène des journalistes et de la vie des rédactions, fortement incitée par les réseaux sociaux où le personal branding explose. La mise en abîme est totale : le journalisme 2.0 est un journalisme en train de se faire et présenté au public comme tel, la méthode d’élaboration du contenu se faisant le contenu lui-même. Comme Dan Roberts du Guardian l’écrit en octobre 2011 : « What if the process of working out what to investigate actually becomes part of the news itself ? » (« Et si le processus de travail journalistique devenait en fait une partie de l’information elle-même ? »).


Le mouvement open news choisi par The Guardian reste un pari. On pourrait opposer au News Desk Live qu’une telle ouverture aux lecteurs risque d’orienter leur ligne éditoriale vers des choix guidés davantage par la quête d’audience que par le souci de produire un journalisme de qualité. Dans le cas où au contraire, les réactions des lecteurs n’affecteraient en rien leur travail, on pourrait soupçonner l’initiative de démagogie et d’effet de mode. Enfin, le temps passé pour les journalistes à faire du community management ne va-t-il pas réduire celui, déjà trop court, pour traiter l’information ? Ce sont des craintes que le Guardian n’ignore pas. L’autocritique a déjà été formulée, mais le quotidien britannique continue de vouloir surprendre, entreprendre, et de préférer l’échec à la stagnation.

Le plus important est de ne pas se faire oublier. La stratégie de marque du Guardian demeure donc offensive. Le journal ouvrira pour la première fois ses portes de King’s Place à Londres durant tout un week-end, les 24 et 25 mars 2012. Cet « Open Week-end » se présente comme une grande célébration, mêlant invités de renom et grandes figures du journal, conférences, divertissements et spectacles. Le Guardian fait une démonstration supplémentaire de son ouverture, destinée à rapprocher la marque de ses consommateurs. Véritable moment de campagne marketing et assumé comme tel, l’Open Week-end veut donner l’occasion aux lecteurs de s’impliquer dans le tournant historique du journal.

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Crédits photos :
- Newsroom du Guardian (King's Place, Londres), avec l'aimable autorisation du service presse de GMG
- J Dee - Flickr
- Dsevilla - Flickr.

  • 1. Fact checking : Vérification des faits et des chiffres. Le terme désigne désormais plus particulièrement une technique journalistique, destinée à vérifier la crédibilité des discours politiques, des faits et des chiffres avancés comme arguments dans les débats. L'un des modèles de cette pratique est le site américain Politifact.com. En France, le blog Désintox du journal Libération en est un exemple phare.
  • 2. Crowdsourcing : Néologisme attribué à Jeff Howe et Mark Robinson, rédacteurs en chef de Wired Magazine, dans un article de 2006. « Jeff Howe y explique que les sauts technologiques et la diffusion des outils informatiques bon marché ont fortement réduit certains écarts entre professionnels et amateurs, ce qui permet à des entreprises de profiter du talent de la population, ce qui selon Howe n'est pas l'externalisation, mais du crowdsourcing. » Le crowdsourcing est aujourd'hui compris comme « le fait d'utiliser la créativité, l'intelligence et le savoir-faire d'un grand nombre de personnes (des internautes en général), en sous-traitance, pour réaliser certaines tâches traditionnellement effectuées par un employé ou un entrepreneur. » (Source : Wikipedia, février 2012).
  • 3. Association internationale de presse représentant environ 18 000 publications, 15 000 sites et 3 000 compagnies dans plus de 120 pays.
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