Les médias juifs français à la croisée des chemins

Article  par  Samuel GHILES-MEILHAC  •  Publié le 08.06.2017  •  Mis à jour le 09.06.2017
Les médias juifs à la croisée des chemins - Margot de Balasy
Le paysage médiatique juif français a évolué : la presse n’y joue plus un rôle central. Bien que la radio conserve une présence forte, que les revues en ligne soient nombreuses et les sites foisonnants, les médias juifs traversent actuellement une période de difficultés.

Sommaire

La France est le pays d'Europe qui compte la plus grande population juive. Les médias se définissant comme juifs sont nombreux et illustrent la diversité politique, religieuse, culturelle et sociale des Français de culture et de religion juive. Ce panorama, non exhaustif, des médias juifs français reflète les grandes transformations qui affectent les médias à travers le monde, ainsi que les dynamiques propres au judaïsme français.

La centralité d’Israël dans les mobilisations d’associations juives, ainsi que la forte augmentation, depuis le début des années 2000, du nombre de Français juifs ayant émigré en Israël sont des facteurs de la transformation du paysage médiatique juif français. La presse écrite y a perdu son caractère central et son statut d’émetteur de références. Des sites internet, parfois éloignés des canons de la presse traditionnelle, se sont multipliés et ont accentué le caractère horizontal de la diffusion des informations
.

Des médias présents sur l’audiovisuel public et privé

À la suite de la libéralisation des ondes avec la loi sur les radios dites libres, de l'après 1981, plusieurs radios associatives juives sont créés. À Paris, quatre radios se partagent le canal du 94.8 FM : Radio J, Radio Shalom, Judaïques FM et Radio Communauté Juive. Chacune dispose de six heures d’antenne par jour et a sa propre rédaction et ligne éditoriale.

Dans plusieurs grandes villes de France où vivent des communautés juives, des radios associatives locales existent comme à
Lyon, StrasbourgGrenoble ,  Marseille , Nice, Montpellier et Toulouse. Elles produisent leurs propres programmes et retransmettent aussi une partie des émissions venant des différentes radios juives parisiennes.

Ces radios diffusent des émissions musicales, religieuses, littéraires et culturelles et de nombreux journaux d’information. En plus du traitement de l’actualité française et internationale, une place prépondérante est accordée à la couverture des événements en Israël où ces radios ont des correspondants permanents. Certaines émissions politiques ont acquis une notoriété nationale, comme Le forum de radio J, qui reçoit chaque dimanche un invité politique et dont les déclarations sont régulièrement reprises par la presse généraliste.
Talmudiques, sur France Culture, est présentée par le philosophe Marc-Alain Ouaknin. Cette émission a pris la suite de Maison d'études, du journaliste et écrivain Victor Malka.
 I24 : Chaîne de télévision d'information internationale en trois langues (français, anglais, arabe) située à Tel Aviv en Israël et a été lancée en juillet 2013 par l’homme d’affaire Patrick Drahi.
La Source de vie, sur France 2, est présentée depuis plus cinquante par le rabbin Josy Eisenberg, le dimanche matin, dans la tranche horaire dévolue aux différents cultes.

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Une presse écrite en difficulté

 La presse écrite se définissant comme juive connaît les mêmes transformations et difficultés que les médias papier généralistes en France  La presse écrite se définissant comme juive connaît les mêmes transformations et difficultés que les médias papier généralistes en France, avec une baisse importante du lectorat, ici difficile à mesurer précisément.

La revue
L'Arche, éditée mensuellement par le Fonds social juif unifié (FSJU), depuis 1957, a joué un rôle central dans la vie juive de ces dernières décennies.
Avec pour sous-titre « le mensuel du judaïsme français », L’Arche a été le lieu de rencontres des différents courants culturels et politiques du judaïsme français de la seconde moitié du XXe siècle. Cette publication s’est caractérisée par sa rigueur et pour la place accordée aux arts et lettres, ainsi que par le grand nombre d’écrivains et d’intellectuels qui y ont collaboré. Albert Cohen, Albert Memmi, Pierre Assouline et Myriam Anissimov, pour n’en citer que quelques-uns, ont publié articles, tribunes et chapitres d’ouvrages dans ses pages. Des universitaires ont aussi contribué à la qualité éditoriale de ce magazine, avec les contributions du sociologue Edgar Morin (dont le premier chapitre de l’enquête qu’il dirige sur la rumeur d’Orléans est publié en 1969 dans L’Arche), puis, dans les années 1970-1990, les historiens Pierre Birnbaum, Annette Wieviorka, Esther Benbassa et Annie Kriegel y écrivent régulièrement. 

La revue a eu Roger Ascot comme directeur de rédaction de 1981 à 1993, puis Meïr Waïntrater de 1993 à 2011. La revue a toujours affiché un fort attachement à l’État d’Israël, tout en permettant un débat sur les orientations politiques de ses gouvernements.
À la suite de difficultés financières, la revue, propriété du Fonds social juif unifié, a interrompu sa publication pendant plusieurs mois en 2011. À présent dirigée par Salomon Malka et diffusée à un rythme trimestriel, L’Arche compte notamment Frédéric Encel, Alexandre Adler et Jean-Yves Camus comme collaborateurs réguliers.

L'hebdomadaire,
Actualités juives, fondé au début des années 1980 par Serge et Lydia Benattar, est vendu en kiosque et dans des commerces juifs ( boucheries, pâtisseries, etc.), en France, en Israël là où vivent de nombreux francophones, et sur abonnement. D’un format plus proche de celui de la presse locale, il consacre une grande place à l’actualité communautaire, à Israël et aux enjeux religieux du monde juif. Cette publication est beaucoup lue dans les familles pratiquantes.
 
Les difficultés économiques ont amené Tribune juive, créé en 1968 avec comme but de rendre compte « de l’actualité dans le monde avec un focus sur Israël, en France, et dans la communauté juive », à devenir uniquement numérique depuis 2011.
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Les médias juifs en ligne : un défaut de structure éditoriale

Depuis une quinzaine d'années, une partie importante de la production éditoriale juive se développe sur Internet.
 
Créé en 2007 par le Fonds social juif unifié, la plate-forme de vidéos en ligne Akadem met à disposition l’enregistrement, accompagné de documents et référence, de conférences universitaires et cours donnés en France et en Israël sur la religion juive, l’histoire des juifs, de l’antisémitisme et d’Israël. Des magazines sur l'actualité politique, religieuse, cinématographique et littéraire sont aussi régulièrement mis en ligne. Chaque semaine, plusieurs interprétations de la paracha (la portion hebdomadaire de la Torah qui est lue chaque shabbat) sont proposées par des psychanalystes, sociologues, philosophes, médecins et rabbins. Akadem propose aujourd'hui plus de cinq milles vidéos.
 
Créé en 2010, le site Jewpop propose des articles sur la vie culturelle (cinéma, littérature, musique) et politique en lien avec des thèmes juifs. Le site se caractérise par ses nombreux billets humoristiques et sa rubrique charme.
 
Le site JSSNews, créé en 2008 par Jonathan-Simon Sellem, propose des articles et tribunes politiques sur l’actualité internationale, en particulier en Israël et en France. 
Dans un style analogue, J-Forum, « portail juif francophone », est un acteur de l’internet juif francophone. Ces sites, dont les articles sont parfois abondamment repris sur les réseaux sociaux, n’ont pas de structure éditoriale précise et ne hiérarchisent pas l’information. Le vocabulaire utilisé tient souvent plus du langage courant que du style de la presse écrite traditionnelle. L'usage massif de pseudonymes dans la signature des articles et la reprise d'informations non vérifiées font de ces deux sites des sources peu fiables mais révélatrices de l’évolution du rapport aux médias, tel qu’il s’observe dans de nombreuses sociétés contemporaines.
 
La version française du site en anglais Times of Israel diffuse des articles quotidiens et indique porter son attention sur l’actualité internationale, en particulier Israël, ainsi qu'à « l’évolution des communautés juives de diaspora, et a pour ambition de servir de centre névralgique au monde juif en informant et en mobilisant les membres de la communauté à travers le monde ».
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Associations et courants religieux : des publications foisonnantes

Différentes associations publient des magazines, le plus souvent par abonnement.
Le Cercle Bernard Lazare, créé en 1954, est une association se réclamant de la gauche israélienne et du judaïsme français laïc. Son nom est tiré d’un journaliste français israélite qui joua un rôle pionnier dans le combat en faveur du capitaine Dreyfus. Cette association publie Les cahiers Bernard Lazare.

L’Association pour un judaïsme humaniste et laïque, produit la revue Plurielles, « consacrée à des questions de culture et de société touchant l'identité juive ». De leur côté, les différents courants religieux publient des médias. Les communautés orthodoxes diffusent plusieurs journaux au format court, comme Kountrass, édité en Israël et diffusé en français. Lancée en 2014, Mikhtav hadash (la « lettre nouvelle ») se présente comme une « revue de réflexions pour un judaïsme ouvert ». Cette publication, aux éditions Hermann, émane du courant dit Massorti. Le mouvement juif libéral de France diffuse depuis 1981 sa revue, Tenouah, disponible sur abonnement et par internet. Cette revue trimestrielle est dirigée par le rabbin Delphine Horvilleur.
 
Certaines associations et institutions communautaires publient également des newsletters. Le Consistoire (qui publiait jusqu’en 2016, le journal Informations juives) publie chaque semaine une « lettre des communautés », le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives) envoie une newsletter quotidienne. Les Centre Medem et la Maison de la culture yiddish, deux lieux parisiens s’inscrivant dans les héritages politiques et culturels des communautés juives disparues d’Europe centrale et orientale, proposent des conférences, des cours de langues (notamment du yiddish et de l’hébreu) et disposent de bibliothèques. Ces deux associations publient des textes mais pas un magazine régulier.[+] Note Cependant, la Maison de la culture yiddish participe à la publication d’une revue, en hébreu, et depuis Berlin : Mikanve.X [1]
Presse Nouvelle Magazine est la publication mensuelle de l’Union des juifs pour la résistance et l’entraide (UJRE), association communiste juive.
De l’Autre coté, revue de l’Union juive française pour la paix (UJFP). Créée dans les années 1990, cette association est particulièrement critique de l’État d’Israël et de ses politiques à l’égard des Palestiniens. La revue a été publiée entre 2006 et 2011 par les éditions La Fabrique.
Tohu Bohu, la revue de l’Union des étudiants juifs de France connaît un rythme de publication aléatoire.
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Les revues universitaires : un affaiblissement de la richesse intellectuelle

Plus ancienne publication savante encore active, la Revue des études juives est publiée depuis 1880, deux fois par an. Elle se consacre « à l’étude de tous les aspects du judaïsme à travers l’histoire selon les méthodes scientifiques ».
 
Archives juives , la « revue d'histoire des juifs de France » est publié par les Belles Lettres. Revue trimestrielle, c’est une publication universitaire conçue et animée par des enseignants chercheurs. Chaque numéro comprend un dossier sur un thème précis ( « L’antisémitisme en France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale»,   « Les archives juives en France au XXe siècle, fragilités d’un patrimoine »), des notices biographiques et des recensions d’ouvrages. Les articles d’Archives juives sont aussi accessibles à travers la plate-forme cairn.
 
Plusieurs revues ont connu des difficultés, à l’image des défis financiers qui touchent les publications universitaires en France. Les Nouveaux Cahiers, revue de débats et de recherche de l’Alliance israélite universelle, a été publiée de 1965 à 1997 et a accueilli de riches échanges sur l'histoire et l'actualité des mondes juifs. Elle a ensuite pris le nom de Cahiers du Judaïsme et a cessé de paraître en 2011.
Le sociologue Shmuel Trigano, a lancé, en 2006, Controverses, revue trimestrielle souhaitant « contribuer à la compréhension du nouveau paysage politique, social et culturel » en se penchant notamment sur le « renouveau inattendu de la vieille question juive » à travers des numéros consacrés notamment au postcolonialisme et au sionisme, aux nouvelles formes d’antisémitisme et au traitement d’Israël par l’ONU. La revue a cessé de paraître en 2011.
 
Pardès : « revue de pensée juive », fondée en 1985 par l’historienne et sociologue Annie Kriegel et le sociologue Shmuel Trigano. Cette revue a été le point de rencontre de nombreux universitaires du judaïsme et de l’État d’Israël, comme Annette Wieviorka, Alain Dieckhoff et Jean Baumgarten. Aujourd’hui dirigée par Shmuel Trigano, la revue se distingue notamment par son intérêt pour les thématiques religieuses et leurs interprétations.
 
La Revue d’histoire de la Shoah est publiée par le Centre de documentation juive contemporaine, créé dans la clandestinité à Grenoble en 1943 et aujourd’hui partie intégrante du Mémorial de la Shoah à Paris. La revue s’est intitulée Le Monde juif de 1946 à 1996, date à laquelle elle devient la Revue d’histoire de la Shoah. Revue trimestrielle, chacun de ses numéros comptent plusieurs centaines de pages. Les thèmes étudiés ont principalement trait à l’histoire et l’historiographie de l’antisémitisme et de la destruction des juifs d’Europe par les nazis et leurs collaborateurs. La revue a aussi consacré des numéros au génocide des Arméniens de 1915 et au génocide rwandais.
Tsafon, revue d’études juives du Nord, fondée en 1989-1990 par Jean-Marie et Danielle Delmaire est animée par des universitaires de Lille 3. Yod, revue des études juives et hébraïques de l’Institut national des langues et civilisations orientales, est en ligne. Son dernier numéro disponible date de 2015.
 
 Les médias juifs ont aujourd'hui une audience qui se limite surtout au judaïsme communautaire  La disparition de nombreuses publications et l'affaiblissement de la revue L'Arche rendent plus difficile la définition d'un espace public juif français. Alors que les débats portés par ses publications pouvaient, il y a encore quelques années, être suivis et discutés dans le reste de la société française, les médias juifs ont aujourd'hui une audience qui se limite surtout au judaïsme communautaire. La multiplication des sites en ligne, si elle permet l'expression de sensibilités politiques diverses, ne permet pas les débats argumentés – et parfois vifs – qu'avaient accueillis des revues qui ont souffert du sous-investissement des institutions juives et de la crise des modèles économiques des médias traditionnels.
 
 
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Références :

Jean-Luc ALLOUCHE, « Médias », in Dictionnaire du Judaïsme français depuis 1944, Jean Leselbaum et Antoine Spire (dir.), Armand Colin / Le Bord de l'eau, Paris, Lormont, 2013, p.597-598.
 
Jean LESELBAUM, « Revues de réflexion », in Dictionnaire du Judaïsme français depuis 1944, Jean Leselbaum et Antoine Spire (dir.), Armand Colin / Le Bord de l'eau, Paris, Lormont, 2013, p.790-791.
 
Gérard NAHON, « Revues Juives », in Dictionnaire du Judaïsme français depuis 1944, Jean Leselbaum et Antoine Spire (dir.), Armand Colin / Le Bord de l'eau, Paris, Lormont, 2013, p.792-794.

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Crédit :
Ina. Illustration Margot de Balasy
Souccoth, fête des cabanes, La Source de vie, Ina.fr

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  • 1. Cependant, la Maison de la culture yiddish participe à la publication d’une revue, en hébreu, et depuis Berlin : Mikanve.
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