Le Parisien fait le pari de l’information locale payante sur mobile

Article  par  Jérémie POIROUX  •  Publié le 25.06.2014  •  Mis à jour le 26.06.2014
Le Parisien
Seul quotidien régional d’Ile-de-France, Le Parisien espère faire face à la baisse de la diffusion papier en proposant de l’information payante de qualité sur mobile. Entretien avec Jacques Lallain, secrétaire général de la rédaction.
En quoi consiste votre travail ?
 
Jacques Lallain : J’ai un statut de rédacteur en chef mais ma fonction est secrétaire général de la rédaction. Je m’occupe de toutes les problématiques financières et de relations humaines liées aux contenus éditoriaux du papier et du numérique pour Le Parisien. Quelles sont nos interrogations en termes de contenus, comment les traduire en termes de besoins, quels sont les impacts financiers ? Je travaille sous l’autorité du directeur de la rédaction Thierry Borsa.
 
Quelle est la situation économique du journal ?
 
Jacques Lallain : Aujourd’hui, Le Parisien est déficitaire. La situation ne nous permet pas d’engranger des bénéfices.
 
Quel est votre modèle économique ?
 
Jacques Lallain : Notre modèle économique se base principalement sur les ventes des titres papiers Le Parisien et Aujourd’hui en France. Sur le digital, nous vendons des abonnements numérique des journaux. Nous avons également des ressources publicitaires sur le papier et sur le numérique.
 
Le lectorat du Parisien a-t-il évolué ?
 
Jacques Lallain : Le lectorat du papier vieillit et se renouvelle de moins en moins. Le spectre CSP n’a pas changé, il reste très large. Ceux qui sont nés après 2000 n’achètent pas le journal.
Le site internet est consulté majoritairement par les 25-35 ans.  Ceux qui sont nés après 2000 n’achètent pas le journal  Ce sont des gens qui ont envie d’aller chercher de l’information. Les moins de 20 ans ne viennent pas. Il faut une certaine maturité pour consulter un site d’information.
 
Le titre papier Le Parisien va-t-il disparaître ?
 
Jacques Lallain : Non, pas pour le moment. Le papier a beaucoup d’avenir devant lui car ceux qui sont nés avant l’année 2000 ont une culture papier. La mutation se fera progressivement.
 
Quelle est votre stratégie numérique ?
 
Jacques Lallain : Nous devons proposer une offre complémentaire car l’essentiel de notre public consomme l’information sur le papier. Progressivement, l’audience des supports digitaux sera de plus en plus importante. Toute la difficulté est de trouver le bon réglage pour accompagner ce système de vases communicants du tout-papier vers le digital. Il faut offrir une information de qualité et accélérer le développement des supports d’information digitaux. C’est une mutation rapide et continue qui concerne les pratiques, les usages et les organisations. Il faut aussi inventer de nouveaux contenus pour le digital qui sont plus tournés vers l’image.
 
Les journalistes sont amenés à diffuser de l’information en nourrissant leurs comptes Twitter, Facebook et en faisant des vidéos. Ils s’adaptent à la nouvelle façon de consommer de l’information.
 
Quelle est la diffusion du Parisien et l’audience du site leparisien.fr ?
 
Jacques Lallain : Nous vendons 300 000 exemplaires du Parisien. Selon Médiamétrie, 8,5 millions de visiteurs uniques ont consulté leparisien.fr au mois de mars. Rajoutons à cela 2,7 millions de visiteurs uniques sur le mobile et 1 million sur Facebook. Ces trois derniers chiffres ne cessent de progresser.
 
Quelle place accordez-vous au support mobile ?
 
Jacques Lallain : Le mobile est la priorité. Les gens sont progressivement en train d’abandonner leur ordinateur fixe pour le smartphone ou la tablette. Nous nous adaptons.
 
Adaptez-vous l’information pour le mobile ?
 
Jacques Lallain : Oui. On ne traite pas l’information de la même manière sur les différents écrans. Pour le mobile, il faut inventer des formats qui sont plus courts avec plus d’images.
 
Pouvez-vous nous présenter votre offre premium ?
 
Jacques Lallain : Ces dix dernières années, les sites d’information étaient dictés par la loi de l’audience. Nous nous sommes aperçus que les rentrées publicitaires compensaient les dépenses occasionnées sur le web mais qu’elles ne permettaient pas d’investir. Il faut aujourd’hui sortir de cette logique d’audience et de gratuité pour passer à une logique payante.  Il faut mettre fin à la loi de l’audience 
 
Nous mettrons en place un accès payant pour tout le site mais pour appâter le client, on peut imaginer que les cinq premiers articles lus seront gratuits (metered paywall).

La difficulté est de faire comprendre aux 18-30 ans que l’information qu’ils avaient l’habitude de consommer gratuitement, va devenir payante. L’enjeu, c’est la qualité. Si nous souhaitons que les gens paient, nous devons leur offrir un contenu de très bonne qualité. Pour construire cette offre, il faut s’appuyer sur notre spécificité. Au Parisien, c’est l’information locale. Nous sommes le seul quotidien régional en Ile-de-France.
 
Les jeunes de 20 à 35 ans paieraient-ils pour l’information locale ? Je n’en sais rien. Nous sommes en train de faire l’expérience depuis le début de l’année dans le Val-de-Marne. Nous nous apercevons que l’information locale intéresse, mais cela reste timide. Est-ce que l’information locale telle que nous la traitons aujourd’hui est adaptée à ce que recherchent les 20-35 ans ? Grâce à des études marketing et à des rencontres avec le public, nous essayons de savoir quel est le contenu éditorial le plus adapté pour ce public et dans quelle mesure ce dernier est-il prêt à le payer.
 
Dans quelle mesure le public est-il prêt à payer pour de l’information locale ?
 
Pensez-vous que les jeunes nés après 2000 sont plus enclins à payer l’information ?
 
Jacques Lallain : Je n’en sais rien. Les gens ont besoin d’être informé. Le public né après 2000 veut payer un minimum, veut avoir accès à l’information 24 heures sur 24 - il est habitué aux chaînes d’information en continu - et n’a aucune conscience du coût de l’information. Ce qu’ils sont prêt à payer pour l’information est lié à l’état de maturité de notre démocratie.

Les jeunes vont-ils se contenter de la soupe des communicants ou vont-ils avoir le réflexe citoyen - quand on voit le résultat des élections on a peur - de se dire : “si je veux savoir ce qu’il se passe dans le monde, si je veux être un acteur responsable du monde dans lequel je vis, j’ai besoin d’une information vraie que je dois payer” ?
 
Proposez-vous de nouveaux produits ?
 
Jacques Lallain : Oui. Les jeunes de 20 à 35 ans s’intéressent au dessous des choses. Comment est née l’information, comment nous la fabriquons, comment nous décernons les étoiles pour le cinéma ? L’intérêt vient du fait que les journalistes sont mal vus.

Pour regagner de la crédibilité, il existe trois moyens. Le premier est de proposer une information vraie et de ne pas faire de la communication. Le deuxième est de signer ses publications. Internet est le monde du pseudo et de l’anonymat. Notre force est de signer nos articles car nous sommes responsables. Enfin, il faut inventer de nouveaux contenus adaptés à un public qui a la culture de l’image : des webdocumentaires, des vidéos, etc. Tous les jours, nous enregistrons un édito vidéo, et l’audience est au rendez-vous.
 
Vous réalisez des webdocumentaires ?
 
Jacques Lallain : Oui mais c’est beaucoup de travail pour peu d’audience. C’est à la fois un travail journalistique et de développement informatique.  Le webdocumentaire n’apporte pas assez d’audience  Le webdocumentaire est un bel objet mais compte tenu de la faible audience, on s'interroge sur l’intérêt d’en réaliser.
 
L’expliquez-vous ?
 
Jacques Lallain : J’avance des hypothèses : je ne sais pas si les gens ont envie de regarder des produits trop longs. Le webdocumentaire est peut-être trop scolaire. Est-ce adapté pour les gens qui consomment de l’information rapidement ? Il faut se poser pour regarder un webdocumentaire.
 
Regrettez-vous d’avoir proposé leparisien.fr gratuitement ?
 
Jacques Lallain : Non, pas du tout. Aux débuts, nous devions accrocher l’audience et la meilleure façon de le faire était de proposer l’information gratuitement. Maintenant que les gens s’aperçoivent que cette information est de qualité, nous pouvons la leur faire payer.
 
Menez-vous une stratégie de diversification ?
 
Jacques Lallain : Il y a longtemps que nous avons mis en place une stratégie de diversification au Parisien. Nous avions crée des suppléments et fait de l’édition. Cela permet de faire rentrer de l’argent mais ce n’est pas le métier du Parisien. Aujourd’hui, nous avons abandonné l’édition.
 
Avez-vous mis en place une direction de la prospective, un laboratoire ?
 
Jacques Lallain : Nous sommes dans une logique de test and learn. L’innovation est présente à la rédaction, au marketing et aux nouveaux médias. Le Parisien est présent à tous les évènements qui abordent la question de la presse de demain. Nous faisons des études et sommes en contact avec nos lecteurs. Mais nous n’avons pas de direction de la prospective.
 
Le métier du journaliste a-t-il changé ? Est-il devenu plus polyvalent ?
 
Jacques Lallain : Le métier de journalisme n’a pas changé, mais sa pratique oui.  Le métier de journaliste n’a pas changé  Si le journaliste doit pouvoir être en mesure d’utiliser plusieurs formes de traduction de l’information, il ne peut pas les utiliser tous en même temps.
 
La vie de la rédaction a-t-elle changé ?
 
Jacques Lallain : Oui, car les journalistes doivent être en mesure de diffuser de l’information à tout le moment de la journée. Aujourd’hui, les premiers journalistes arrivent à 6 heures et les derniers partent à 2 heures du matin. Ils ont trois horloges dans sa tête : celles du numérique, du papier et du magazine qui paraît le vendredi. Les journalistes recrutés doivent être très bien formés et avoir une grande capacité d’adaptation. Pour faire du journalisme, il faut être au top du top.
 
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Crédits Photo :
Le Parisien / Visuels presse
Ina Global
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