Le journalisme, un métier sous pression qui doit devenir plus exigeant

Article  par  Alexandre FOATELLI  •  Publié le 16.03.2017  •  Mis à jour le 21.03.2017
Journalisme_pression
Dans son quatrième rapport annuel, l’Observatoire de la déontologie de l’information (ODI) pointe plusieurs écueils pesant sur le journalisme. Entre les pressions diverses et les impératifs économiques, le journalisme doit avoir une exigence d’exactitude et de véracité des faits.

Sommaire

L’Observatoire de la déontologie de l’information est une association qui s’est fixée pour objectif de mettre en exergue l’importance de la déontologie dans la collecte et la diffusion de l’information. Plusieurs organisations sont membres de l’ODI, parmi lesquelles des associations (Reporters sans frontières, Association des journalistes de l’Environnement), des syndicats (CFDT-Journalistes, SNJ), des groupes de médias (Le Monde, France Télévisions, Radio France) et des associations représentants le public (Institut Confiances, Association des lecteurs de Sud-Ouest). Patrick Eveno, professeur des universités et spécialiste des médias, préside l’ODI.
 
Dans son rapport annuel, présenté aux Assises du journalisme, l’Observatoire a décidé de consacrer une grande partie à l’analyse de la situation de l’année précédente. De cette synthèse, il ressort que le journalisme fait l’objet de pressions, aussi bien de la part des acteurs politiques, des autorités publiques, des conflits d’intérêts et des contraintes économiques.

Quand le CSA élargit ses prérogatives

En préambule, l’ODI se préoccupe de la législation votée en 2016, notamment la loi Bloche du 14 novembre sur l’indépendance et le pluralisme des médias et la loi du 21 juillet sur la prolongation de l’état d’urgence. Ces deux lois donnent au Conseil supérieur de l’audiovisuel l’autorisation de limiter la liberté d’expression et de communication si celles-ci contreviennent à la « sauvegarde de l’ordre public ». Une dénomination qui n’est pas clairement définie. Bien que le CSA ne pratique pas de censure en amont sur les programmes, il s’arroge par la loi un pouvoir de police et d’interventionnisme dans le traitement de l’information.
 
D’autre part, l’ODI est critique sur le fait que la législation induit une différenciation entre les médias audiovisuels (télévision et radio), soumis au contrôle du CSA, et la presse écrite et numérique qui reste préservée. Il en va de même pour la comptabilité du temps de parole, qui encadre strictement les interventions politiques sur l’audiovisuel public, mais pas sur les autres supports. Selon le rapport de l’Observatoire, cela résulte de deux idées obsolètes : l’une étant la nécessité de contrebalancer les lignes éditoriales des supports écrits, en imposant une impartialité à l’audiovisuel, l’autre étant la croyance que la télévision à un pouvoir important sur le choix des électeurs.
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Produire de l’information : un combat de tous les instants

La production de l’information se heurte à plusieurs obstacles, au premier rang desquels figurent les pressions politiques et judiciaires. Certaines personnalités politiques comme Marine Le Pen, Robert Ménard, Stéphane Le Foll ou Manuel Valls ont été très critiques vis-à-vis des médias lorsque ces derniers les ont pris pour cibles, selon leur propre ressenti. Des médias, comme Mediapart, sont régulièrement confrontés au refus des partis de leur accorder des accréditations à certains événements. D’autres acteurs de la vie politique vont jusqu’à attaquer des médias ou des journalistes en justice, cette dernière prenant parfois l’initiative comme le Parquet de Paris en novembre 2015. Celui-ci a ouvert une enquête pour mise en danger de la vie d’autrui à l’encontre de BFMTV et de RMC suite à l’interview d’un témoin ayant permis de remonter la piste des auteurs des attentats du 13 novembre. Pour l’ODI pourtant, rien n’était reprochable sur le plan déontologique : la personne a contacté elle-même les médias, elle n’était pas reconnaissable à l’antenne et les journalistes ont recoupé les informations transmises. La justice assigne régulièrement des journalistes pour recel de violation du secret de l’instruction, alors qu’ils n’y sont pas tenus, à partir du moment où leurs sources ne sont pas identifiables.
 
 Les chaînes accordent à leurs équipes marketing et leurs services d’études la possibilité d’influencer sur les contenus diffusés, en fonction des désirs supposés des téléspectateurs. Parmi les autres entraves à l’œuvre à la production de l’information, on a pu voir au mois de mai la suspension de la parution des quotidiens nationaux suite à une grève des ouvriers des imprimeries de la presse parisienne affiliés à la Filpac CGT. Les journaux qui n’avaient pas publié un texte contre la loi Travail du secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, n’ont donc pas pu paraître le 26 mai. Le rapport cite, en outre, l’exemple des sociétés de production d’enquêtes et de reportages pour la télévision. Outre les difficultés pour obtenir des accréditations déjà mentionnées, elles subissent parfois des tentatives d’intimidation. C’est ce qui ressort d’un séminaire de travail organisé par l’ODI avec ces sociétés de production en juin dernier. L’ensemble de ces contraintes fait perdre du temps et de l’argent. Mais une fois les enquêtes menées à bien, le combat n’est pas gagné pour autant. Car les chaînes accordent à leurs équipes marketing et leurs services d’études la possibilité d’influencer sur les contenus diffusés, en fonction des désirs supposés des téléspectateurs.
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Boycott, violence et conflits d'intérêts

Dans le journalisme, le rapport aux sources est central puisque celles-ci sont essentielles à la production de l'information. Or, l'année 2016 a été marquée par un indice de confiance des Français dans les médias en baisse d'après le baromètre publié par La Croix, en partenariat avec Kantar Sofres. Si seulement 24 % des Français sondés estiment que les journalistes résistent aux pressions, l'ODI met en avant qu'il est aujourd'hui compliqué d'aller chercher l'information sur le terrain. En premier lieu, les personnalités politiques s'éloignent de plus en plus des médias traditionnels : tantôt ils refusent de s'adresser à eux ou bien laissent à leur entourage servir de relais de communication et non d'information, tantôt ils choisissent d'investir les réseaux sociaux afin de parler directement à leurs électeurs de façon faussement authentique. Le rapport prend l'exemple du Front national, dont les élus locaux cherchent à entraver le travail de la presse locale.
 
 La publicité se cache de plus en plus derrière des contenus en apparence éditorialisés, ce qui entraîne une confusion chez le lecteur Les événements tels que Nuit debout et les manifestations contre la loi Travail ont été révélatrices d'autres difficultés pour les journalistes pour couvrir les violences lors des affrontements entre les forces de l'ordre et les manifestants. Reporterre recensait en juin dernier douze cas d'attaques délibérées de journalistes, vidéastes ou photographes par les forces de police.
 
L'Observatoire relève enfin plusieurs cas de conflits d'intérêts entre les médias et leurs actionnaires ou leurs partenaires économiques. Par exemple, l'ODI estime que les médias du groupe Altice (BFMTV, RMC) ont couvert de manière minimale l'affaire des Panama Papers, alors même que Patrick Drahi n'était pas cité. D'autre part, les films ou spectacles dont un média est partenaire se voient automatiquement valorisés dans les contenus qui en font mentions. De façon générale, la publicité se cache de plus en plus derrière des contenus en apparence éditorialisés, ce qui entraîne une confusion chez le lecteur entre articles journalistiques et publications promotionnelles.

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Le journalisme n’est pas exempt de tout reproche

Malgré toutes les pressions et entraves qui portent atteinte au journalisme, l'ODI pointe aussi les manquements dans la pratique du journalisme. Au premier rang de ces manquements, le rapport rappelle la nécessité de distinguer les faits et les commentaires. De plus en plus de journalistes ont tendance à se comporter en éditorialistes et à poser leurs propres convictions comme des faits. L'ODI considère la publication des faits exacts comme la meilleure arme contre la circulation des fausses informations à l'ère de la post-vérité.
 
 Le choix des mots revêt aussi de l'importance, puisque certains peuvent mener à une surinterprétation des faits Le tout direct sur les supports audiovisuels porte en lui des inconvénients : si la presse écrite offre plus de temps pour vérifier des faits énoncés lors d'une interview, l'audiovisuel ne le permet pas, à chaud. En outre, l'ODI constate que de nombreux intervenants à la radio et à la télévision ne sont pas correctement identifiés, ce qui peut fausser l'interprétation de leurs propos par les auditeurs et les téléspectateurs. Le choix des mots revêt aussi de l'importance, puisque certains peuvent mener à une surinterprétation des faits, soit par la recherche d'un effet de buzz (l'emploi de l'expression de « guérilla urbaine » concernant des manifestations contre la loi Travail), soit par l'expression plus ou moins volontaire d'un point de vue personnel (« prise d'otages » pour qualifier des grèves). Cela s'applique principalement pour les titres, qui doivent répondre à des impératifs de marketing ou de ranking sur les moteurs de recherche.
 
 
Dans son rapport, l'Observatoire de la déontologie de l'information met aussi en avant des initiatives qu'il considère positives. Face à la désinformation, l'usage du fact-checking et du décryptage, ainsi que l'éducation aux médias sont plébiscités. Des initiatives d’État sont aussi reconnues, comme le Fonds de soutien aux médias d'information sociale de proximité qui aide des médias locaux à forte dimension participative. Quant à la société civile, elle agit via des ONG et des projets au niveau européen. La transformation vers de nouvelles pratiques du journalisme, comme le journalisme de solutions, est aussi vu comme un moyen de rompre avec le pessimiste inhérent à notre époque. Toutes les initiatives permettant de faire renaître un lien de confiance entre médias et lecteurs et qui pourront libérer le journalisme de ses entraves méritent d'être encouragées.
 
L’intégralité du rapport est disponible sur le site de l’Observatoire de la déontologie de l’information.

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Crédit photo : Flickr. Journalism Consumer Warning #8/Joe Wolf. Licence CC
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