« Le journalisme doit déranger »

Article  par  Guillaume GALPIN  •  Publié le 14.01.2016  •  Mis à jour le 15.01.2016
« Le journalisme doit déranger »
Quel est l'état de la liberté de la presse dans le monde ? Blogueurs de Raqqa, expulsion d'Ursula Gauthier en Chine, situation en Hongrie ou encore loi sur la protection des sources : entretien avec Christophe Deloire, le directeur de Reporters Sans Frontières.

Christophe Deloire a été nommé directeur général de Reporters Sans Frontières en juillet 2012.

Pourriez-vous nous dire sur quels critères vous jugez la liberté d’informer ?
 
Christophe Deloire : Les critères et la méthodologie sont totalement transparents. On a créé il y a trois ans un indice de la liberté de la presse basé sur 120 questions (40 quantitatives et 80 qualitatives). Nos correspondants répondent aux questions quantitatives grâce à la collecte toute l’année d’informations sur le nombre d’exactions, de journalistes tués ou détenus dans 130 pays. Les 80 autres questions font l’objet d’un questionnaire en ligne, soumis à des répondants sélectionnés par nous-mêmes qui peuvent être des journalistes, des universitaires, des militants... Il y a ensuite une pondération par l’ordinateur, ce qui nous permet de dire si la situation s’est améliorée ou non.
 
Ce n’est pas un classement des gouvernements ni des États. C’est un classement de la situation de la liberté de la presse dans les pays. Il arrive que les gouvernements ne soient pas les seuls responsables, que la société puisse l’être aussi quand des violences sont exercées contre des journalistes par exemple. L’État peut cependant avoir une responsabilité quand il ne lutte pas assez contre l’impunité ou n’enquête pas assez sur les assassinats de journalistes.
 
 
Dans votre classement mondial de la liberté de la presse en 2015, vous notiez une détérioration générale. La situation s’est-elle améliorée depuis ?
 
Christophe Deloire : L’année 2015 aura été absolument terrible pour la liberté de la presse. On est entré dans une nouvelle ère de la propagande. Les nouveaux médias, qui ont permis d’ouvrir de grands champs de liberté, ont l’inconvénient majeur de permettre à n’importe quel pouvoir (économique, politique, religieux) de diffuser ses contenus à loisir et, le cas échéant, de les faire passer pour des contenus journalistiques alors que ces contenus ont été produits sans respecter les critères qui font le journalisme : la méthode, l’honnêteté et l’indépendance.
 
On peut penser aux vidéos de propagande des groupes djihadistes qui font parfois appel à des registres d’écriture qui peuvent ressembler à du journalisme mais qui ne le sont nullement. De manière générale, je pense à tout un champ de la communication et des relations publiques où l’information est soit établie sous la dictée, soit sponsorisée par un intérêt quelconque. Ces pouvoirs qui ont énormément de moyens, et dont les troupes sont infiniment plus nombreuses que celles des journalistes, n’ont aucun intérêt à ce qu’ils puissent faire leur travail d’enquête sur la corruption ou être des témoins gênants. On est entré dans une période de grand conflit entre les deux.
 
Malheureusement, une partie du grand public est volontiers critique du journalisme. Il a parfois raison mais il peut être aussi paranoïaque. Le grand public ne comprend pas que le monde serait absolument terrible sans des journalistes dignes de ce nom.
 
 2/3 des journalistes qui ont été tués dans l'exercice de leurs fonctions étaient dans des pays en paix 
Ces journalistes-là font l’objet de nombreuses attaques. Contrairement à ce que croit le grand public, les journalistes ne sont pas victimes d’un métier dangereux mais d’assassinats et de ciblages spécifiques parce qu’on veut empêcher que leurs enquêtes soient diffusées. Quand on regarde notre bilan de fin d’année, on remarque une propension qui s’est inversée : 2/3 des journalistes qui ont été tués dans l’exercice de leurs fonctions ne l’ont pas été dans des pays en guerre mais dans des pays en paix.
 
 
Quels sont les pays où il est le plus difficile d’informer aujourd’hui ?
 
Christophe Deloire : Si on regarde les pays dans lesquels les journalistes ont été le plus tués dans l’exercice de leurs fonctions, il y a l’Irak, la Syrie puis la France. Ce qui est évidemment lié à la tragédie exceptionnelle de Charlie Hebdo. Après vient l’Inde, les Philippines et le Mexique. Les pays où il est le plus difficile de travailler ne sont cependant pas forcément ceux où il y a eu le plus de journalistes tués. Ce sont les pays qui sont à la fin de notre classement mondial de la presse. On peut parler de la Corée du Nord, du Turkménistan, de la Chine et bien sûr de la Syrie… En Érythrée, il n’est pas possible de faire du journalisme indépendant. Les journalistes étrangers sont très rares à entrer dans le pays et, s’ils entrent, ils ne rendent compte que d’événements très spécifiques. C’est un pays où les journalistes locaux ont été placés dans des camps où ils sont morts les uns après les autres. Tous les médias libres ont été supprimés peu après le 11 septembre 2001.
 
 
Avez-vous observé de nouvelles formes de répression dans certains pays ?
 
Christophe Deloire : On observe d’abord que les exactions à l’ancienne perdurent : violences, assassinats, détentions… Il y a de nouvelles formes de contrôle plus soft mais qui sont extrêmement puissantes à travers des textes légaux ou la détention capitalistique. On peut observer l’accaparement de certains médias par certains oligarques qui n’achètent pas les médias par philanthropie mais qui les achètent pour défendre leurs intérêts ou ceux de leurs amis.
 
 
Avez-vous noté des améliorations dans certains pays ?
 
Christophe Deloire : Bien sûr. Heureusement, il y a des pays où les choses s’améliorent considérablement. Notamment en Birmanie après que la junte a accepté d’ouvrir politiquement le pays. [Il soupire].
 
On est quand même plus dans un moment de fermeture, il faut le dire. Bien entendu, après la chute du mur de Berlin et l’expansion démocratique, il y a eu des ouvertures. Mais aujourd’hui, il y a une reprise de contrôle des médias par les pouvoirs quand on pense à la Pologne ou ce qui se passe aux frontières de l’Europe en Turquie et en Azerbaïdjan. Dans de nombreux cas, une main de fer se pose sur le journalisme. C’est très inquiétant et, malheureusement, le grand public ne réagit pas tout le temps et ne se rend pas compte à quel point il se tire une balle dans le pied en pensant que les journalistes sont essentiellement un problème.
 
 
Comment, dès lors, sensibilisez-vous le public à ces enjeux ?
 
Christophe Deloire : Avec RSF, on sort des rapports comme celui des journalistes et l’environnement lors de la COP21. On sensibilise tous les jours en français, anglais, en espagnol, en arabe, en farsi… On travaille aussi sur le terrain et on essaye de sensibiliser les decisions makers, les grandes organisations internationales, les responsables politiques et on fait pression sur eux grâce à la stratégie du naming and shaming, dénoncer et faire honte. Et même avec notre petite organisation (30 personnes au siège à Paris, quelques bureaux à l’étranger), on arrive à sensibiliser le public et faire pression sur les pouvoirs.
 
 
Le web a longtemps été considéré comme un espace facilitant la circulation de l’information. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?
 
Christophe Deloire : Le web a une formidable vertu en matière d’ouverture démocratique et de débat public. C’est une notion axiologiquement neutre. Le pire et le meilleur peut être transporté. La question c’est ce qu’on en fait, de la même manière que le papier est neutre lui aussi. Avec du papier, on peut imprimer la pire propagande comme on peut mettre le texte le plus émancipateur qui soit ou l’enquête la plus approfondie. Les supports changent la donne mais ne peuvent être en soi vertueux.
 
Les journalistes ont été légitimement préoccupés par les questions de surveillance cette année. Il me semble que la priorité est de faire en sorte de distinguer l’information indépendante et celle teintée de mensonge, de manipulation et de rumeurs qu’une partie du public peut être tentée de croire plus volontiers dès qu’elle est plus conforme à ses présupposés, à ses préjugés plutôt qu’à des vérités qui sont gênantes. Cette distinction-là est un des grands enjeux pour demain et pas que pour les journalistes.
 
 
La personnalisation de l’accès à l’information via des algorithmes (Facebook, Google…) est donc un danger pour l’information ?
 
Christophe Deloire : On est tous heureux qu’Amazon nous propose des livres qui correspondent plus à nos goûts et ça vaut pour plein d’autres modes de consommation. Mais, s’agissant de l’information, le grand risque est la bulle filtrante qui fait qu’à cause de cette personnalisation, on a accès sans s’en rendre compte à des informations qui corroborent notre vision du monde. Il ne faudrait pas qu’Internet nous enferme soit parce que nos États posent des frontières à l’information soit parce que nos appétences personnelles peuvent poser des frontières sans qu’on y prenne garde.

 Le journalisme doit déranger  
L’avantage d’un journal papier est que les journalistes vont chercher du contradictoire, une démonstration opposée même au sein d’une ligne éditoriale. Le risque serait de n’avoir qu’une seule version sur l’ensemble de l’histoire.
Le pluralisme est quelque chose qui va parfois à rebours de notre volonté d’être parfois confortée et non pas dérangée par la diversité des opinions et des visions du monde.
Mais le journalisme doit nous déranger. S’il ne nous oblige pas à « penser contre nous-mêmes », selon la phrase de Peguy, alors nous sommes en grand danger.
 
Le débat public comme il est construit s’appuie quand même sur des vérités factuelles. L’essentiel est d’avoir la curiosité du réel et la curiosité du réel c’est aussi la diversité du réel même si les réels peuvent sembler contradictoires. Le monde est compliqué, dangereux parfois, et on a besoin de le comprendre. On a donc  besoin de journalistes pour avoir une compréhension généraliste du monde.
 
 
Le président polonais vient de ratifier sa loi sur les médias. Quel est le danger pour les médias polonais ?
 
Christophe Deloire : On s’aperçoit que, dans un certain nombre de pays, il y a une envie de transformer les médias publics en médias d’États. Comme si le rôle du service public était de porter la parole de l’État, une parole patriotique, une parole mise au service du politique. On a pu voir ça en Grèce et on le voit malheureusement aujourd’hui en Hongrie et en Pologne. Il y a des guerres de l’information menées entre les pays et dans les pays. Or, l’information ne devrait pas être soumise à d’autres intérêts que la volonté de comprendre et de savoir.
 
 
Que pensez-vous de la réaction du gouvernement français à la suite de l’expulsion par la Chine de la journaliste Ursula Gauthier ?
 
Christophe Deloire : La France est capable de faire beaucoup pour les journalistes. On a été très touché par mort de Naji Jerf qui travaillait avec les blogueurs de Raqqa. La France lui avait donné un visa et l’avait donc protégé. Mais dans certains cas dont celui d’Ursula Gauthier, RSF considère que le gouvernement aurait dû faire plus. C’est un enjeu essentiel. Pas seulement pour les journalistes français mais pour notre capacité à tous de savoir ce qui se passe en Chine. De comprendre ce qu’est la réalité politique et économique de la deuxième puissance mondiale.  Il y a très clairement une volonté des autorités chinoises d’intimider les journalistes pour les pousser à l’autocensure et nous empêcher d’avoir conscience pleine et entière de ce qui se passe en Chine.
 
 L'embastillement d'un journaliste à l'autre bout du monde peut avoir un impact sur nos vies Ce n’est pas un danger journalistique mais politique. On est dans une période de mondialisation de l’information : les enjeux deviennent globaux. La menace, la propagande est mondialisée. Les États s’arment médiatiquement. Quand le journaliste turc Can Dündar est placé en détention sous demande personnelle d’Erdogan pour avoir révélé les ventes d’armes de la Turquie en Syrie, ce n’est pas seulement embêtant pour lui et sa famille, ou pour les Turcs. C’est embêtant pour tous ceux qui s’intéressent au conflit syrien. Aujourd’hui ça peut paraître contre-intuitif mais l’embastillement d’un journaliste à l’autre bout du monde peut avoir un impact sur nos vies.
 
 
Pourquoi la France apparaît-elle souvent en mauvaise position dans votre classement ?
 
Christophe Deloire : C’est lié à des aspects légaux comme la loi sur le secret des sources qui n’est pas aux standards exigés, des conflits d’intérêts plus grands qu’ailleurs, des violences dans les manifestations contre les journalistes… Des atteintes à l’indépendance qu’on n’observe pas dans d’autres pays tel l’Allemagne ou les pays d’Europe du Nord.
 
 
Que manque-t-il à la loi sur la protection des sources ?
 
Christophe Deloire : La loi stipule aujourd’hui que les atteintes au secret des sources sont justifiées en cas de « d’impératif prépondérant d’intérêt public ». On est demandeurs d’une nouvelle loi. On veut que le président tienne sa promesse formulée pendant la campagne présidentielle et réitérée notamment lors des 70 ans de l’AFP quelques jours après les attentats de Charlie Hebdo. Malheureusement quand on regarde le texte de travail du gouvernement qui a fait l’objet d’une forme d’accord, nous sommes plus que circonspects. Il ne faudrait pas que la promesse soit tenue à travers une loi qui soit pire que la précédente…
 
 
Au contraire, les pays d’Europe du Nord sont montrés en exemple. Pourquoi ?
 
Christophe Deloire : Quand on regarde nos classements, un pays comme la Finlande arrive premier sur tous les critères. Ce sont des pays où il y a moins de conflits d’intérêts, où les lois sont plus satisfaisantes, où les journalistes peuvent travailler plus librement. Ce qui n’empêche pas que des sociétés de consensus peuvent avoir leurs défauts, y compris en termes de débat public.

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Crédit photo : 
Yann Stofer
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