L'AFP : une agence d'avenir ?

Article  par  Camille LAVILLE  •  Publié le 08.09.2010  •  Mis à jour le 29.06.2015
Alors que l'Agence France Presse a fait preuve de vigueur face au média Internet, sa position dans le top trois de l'information semble difficile à conserver au vue des liens, quasi intrinsèques, qu'elle entretient avec l'Etat français.


Sommaire

Introduction

L’Agence France Presse est la troisième agence d’information mondiale après Reuters et Associated Press. Elle a pour particularité d’être la plus ancienne agence de presse puisqu’elle est l’héritière de l’agence Havas créée en 1835. Parmi les 284 agences de presse en France, l’Agence France Presse est la seule à avoir une visée internationale grâce au plus grand réseau mondial de couverture de l’information. L’arrivée d’Internet et la transformation du paysage de la presse écrite conduisent les agences à se repositionner en proposant notamment de nouveaux contenus et de nouveaux formats à ses clients historiques et à ses nouveaux clients. Toutefois, l’AFP dispose d’un statut particulier qui ne lui permet pas d’opérer les investissements nécessaires pour se développer. Alors qu’au premier semestre de l’année 2010, le changement de statut de l’Agence France Presse semblait incontournable malgré la frilosité des syndicats de journalistes de l’agence, la récente démission de son PDG Pierre Louette et la remise d’un rapport d’experts prônant la conservation du statut laisse craindre que l’AFP ne soit pas en mesure de conserver son rôle de troisième agence mondiale dans les années à venir faute de ressources propres suffisantes à son développement et d’un désengagement financier progressif de l’Etat.
 
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Une agence de presse historique

L’AFP naît au lendemain de la Seconde Guerre mondiale sous l’impulsion de l’État. L'Office Français d'Information (OFI) qui avait été créé par le gouvernement de Vichy à partir de la branche Information de l'agence Havas devient l'Agence France Presse par les ordonnances du 30 septembre 1944, lui donnant ainsi provisoirement le statut d'établissement public administratif. Les ordonnances visent notamment à permettre le développement de la presse libre en dehors de toute emprise d’une puissance économique ou politique. L’ordonnance du 30 septembre 1944 créé un organisme provisoire chargé de recueillir l’information et de la diffuser en France et à l’étranger. L’Agence France Presse est un établissement public doté d’une personnalité civile et de l’autonomie financière.
En 1957, le statut de l’agence est modifié et passe sous le contrôle conjoint de l'État et de la presse française. Il est composé de deux organismes. L’agence dispose d’un conseil d'administration composé de représentants des médias ainsi que d’un conseil supérieur qui veille au respect des obligations de l’agence : « rechercher, tant en France et dans l'ensemble de l'Union française qu'à l'étranger, les éléments d'une information complète et objective ; mettre contre paiement cette information à la disposition des usagers ». Malgré plusieurs tentatives pour modifier son statut (ainsi en mai 1968, une assemblée générale des journalistes de l’AFP vota par 286 voix contre 133, avec 24 abstentions et 550 inscrits, une résolution critiquant le statut inadapté et réclamant un nouveau statut garantissant la représentation majoritaire du personnel et l’indépendance financière de l’agence). Plus récemment, le projet de révision du statut présenté par Pierre Louette avec l’accord du gouvernement a généré une pétition de plus de 20 000 signataires.
 
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Un vaste réseau international

              (D.R. : Laville Camille)

Le siège de l’AFP est situé place de la Bourse à Paris. Il abrite la direction de l’agence, les desks thématiques (religion, culture, justice, économie, la rédaction centrale…), le service photographique et le desk régional Europe Afrique. L’agence compte quatre autres desks régionaux (Asie, Amérique Latine, Moyen Orient et Amérique du Nord).
 
L’Agence France Presse emploie en mai 2010, 2159 journalistes en contrat à durée indéterminée. A cette population s’ajoutent les journalistes employés en contrat à durée déterminée au nombre réduit et un vaste réseau de pigistes qui exercent dans le monde entier pour le compte de l’AFP, de 81 nationalités différentes. Les agenciers couvrent l’actualité mondiale pour le compte de l’agence dans 165 pays, 24 heures sur 24 dans 6 langues et sous différents formats : écrit, audiovisuel, audio, multimédia et photographique.
 
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Une clientèle diversifiée

Les revenus de l’AFP provenant de clients internationaux représentent 28 % de son revenu global en 2007. Sa collaboration avec des agences d’information régionales a permis à l’AFP d’augmenter ses revenus sur les marchés régionaux en 2008 : Moyen Orient (+8,5 %), Amérique du Nord (+8 %), Amérique du Sud (+7,2 %) et Asie (+6,3 %) tandis que plusieurs agences nationales européennes comme EFE ou DPA limitent le développement de l’AFP en Europe en proposant une couverture locale et régionale plus approfondie grâce à une aire de couverture limitée. Dans un contexte international hyper compétitif, la stratégie de l’AFP vise à signer de nouveaux accords avec les acteurs médiatiques émergents. Ces partenariats s’inscrivent dans une stratégie globale qui vise à proposer de nouveaux produits multimédias et à se positionner sur des niches à forte valeur ajoutée.

 

 
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Une dépendance financière de l'Etat


Le statut de l’AFP l’empêche de disposer de ressources financières suffisantes pour se développer à l’image de ses concurrentes, Reuters et AP. En effet, l’Etat est à la fois le principal financier de l’entreprise et son principal client [+] Note« En 1981, 60 pour cent des ressources proviennent alors des abonnements des services publics, et même 65 pour cent si l’on y ajoute les abonnements de la radio et de la télévision officielle, 15 pour cent sont apportés par la presse française et 15 pour cent sont tirés des ventes à l’étranger. » Huteau, Jean, Ullmann, Bernard, AFP, Une histoire de l’Agence France Presse : 1944-1990, Robert Laffont, Paris, 1992, page 424.X [1]. Entre les années soixante-dix et quatre-vingt dix, les agences ont dû moderniser leur mode de production, entraînant un accroissement du déficit accru qui atteint 84,52 millions de francs, soit 10 % de son chiffre d’affaires en 1983. Pour contrer le déficit de l’agence, l’État va engager un premier contrat d’objectifs et de moyens (C.O.M.) en couvrant la période 2004-2007 qui sera suivi de plusieurs autres. Dans ce contrat, l’État s’engage à maintenir une progression de ses abonnements supérieurs à l’inflation tandis que l’AFP s’engage à parvenir à rééquilibrer ses finances grâce au développement de ses recettes commerciales et à un effort accru de gestion.
 
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Une crédibilité toujours mise en cause


Les rapports qu’entretient l’AFP avec l’État sont une spécificité de l’agence. En effet, les agences de presse à dimension internationale concurrentes n’entretiennent aucun rapport financier avec l’État dans lequel est situé leur siège social. Depuis sa création, l’agence a subi de nombreuses critiques sur son indépendance en raison des liens étroits qu’elle entretient avec l’État français non seulement de la part de ses concurrents, mais aussi des journalistes extérieurs à l’agence. Le projet de modification de statut engagé en 2009 par la présidence et l’ancien président directeur général. Pierre Louette, laissait penser à une opportunité nouvelle pour l’AFP de mettre fin à ce manque de crédibilité, qui a disparu avec la démission de son PDG.
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Vers de nouveaux contenus et produits multimédia

L’AFP tente de développer sa présence sur le Web. La compétition pour couvrir l’information s’est considérablement accrue depuis Internet. Dans un tel contexte, l’AFP ne peut pas se limiter à ses activités traditionnelles. En 2000, l’AFP a créé un département dédié au développement multimédia, appelé Medialab. Il vise à créer de nouveaux produits multimédia et transformer les contenus existants pour de nouvelles plateformes comme le téléphone mobile ou l’Internet. Entre 2007 et 2008, les profits de l’AFP issus du multimédia ont augmenté de 25 % en offrant à ses clients via son « Journal Internet »,  de nouvelles offres globales d’information en sept langues incluant du texte, des photos, de l’infographie, des vidéos à l’attention des entreprises de téléphones mobiles et des sites internet. 
Par ailleurs, l’AFP est actuellement entrée dans un processus de modernisation du système éditorial en remplaçant les anciennes consoles des journalistes par des consoles multimédia, c’est le projet 4XML auquel l’Etat français contribue à hauteur de 20 millions d’euros pour la totalité du projet. Le système 4XML est présenté comme un nouveau système permettant aux agenciers de produire des « contenus » multimédias à destination des clients, c’est-à-dire du texte enrichi par du son et des images. Les clients pourront puiser dans une gigantesque banque de données multimédia.
 
En outre, depuis 2007, l’AFP a acquis 34 % d’un site internet de journalisme amateur, Citizenside. Le site offre des photos et de la vidéo provenant de contributeurs et de journalistes amateurs issus de 90 pays. L’agence a incorporé ces images amateurs dans sa banque d’images à laquelle les 7000 clients de l’AFP peuvent trouver une réponse à leurs besoins.
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La conservation du statut ne permettra pas à l'agence de maintenir son rôle de troisème agence

Alors qu’en 2009, le gouvernement avait demandé au PDG de l’époque, Pierre Louette, qui débutait son second mandat à la direction de l’AFP, de modifier le statut de 1957 de l’entreprise de presse et sa gouvernance, sa démission soudaine le 24 février 2010 alors que le statut de l’agence semblait se diriger vers un financement en partie privé, semble ne pas avoir résisté à l’opposition des journalistes, et généré la nomination d’un nouveau président. Outre l’arrivée d’Emmanuel Hoog à la tête de l’entreprise, un rapport remis au ministre de la Culture et de la Communication, Frédéric Mitterrand, par un comité d’experts composé de Jean-Marie Colombani, Michèle Cotta, Francis Teitgen, Fabrice Boé et Henri Pigeat préconise la conservation du statut de 1957. Si cette décision rassure les syndicats qui craignaient l’entrée de capitaux privés dans le budget de l’AFP, la conservation du statut laisse peu de chance à l’AFP de pouvoir assumer les investissements nécessaires à son développement. Le rapport conclue que « S'il n'est plus question de transformer l'agence en société anonyme et si l'on conserve intact le cœur de son statut (ses articles 1 et 2 clés, NDLR), des aménagements sont prônés pour que l'AFP reste compétitive face aux autres agences mondiales » laissant ainsi ouvert le champ des possibles. Il est à souhaiter que le nouveau PDG de l’agence puisse avoir la latitude nécessaire pour prendre des décisions fermes quant à la réorganisation de l’agence.

 
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Bibliographie séléctive

Olivier BOYD-BARRETT,  Michael PALMER, Le trafic des nouvelles, les agences mondiales d'information, ed. Alain Moreau, Paris, 1980.
 
Pierre FREDERIX, Un siècle de chasse aux nouvelles, de l’Agence d’information Havas à l’Agence France Presse (1835-1957), Flammarion, Paris, 1959.
 
Jean HUTEAU, Bernard ULLMANN, AFP, Une histoire de l’Agence France Presse : 1944-1990, Robert Laffont, Paris, 1992
 
Eric LAGNEAU, « Le style agencier et ses déclinaisons thématiques. L’exemple des journalistes de l’Agence France Presse », Revue Réseaux n°111, 2002.
 
Camille LAVILLE, Les Transformations du journalisme de 1945 à 2010 : le cas des correspondants étrangers de l’Agence France Presse, éditions Ina- De Boeck, coll. Médias-Recherches, novembre 2010.
 
Camille LAVILLE, « Agence France Presse (AFP) in French and Global Contexts » in  News Agencies in the turbulent era of Internet  dirigé par Oliver Boyd Barrett, Col-leccio Lexikon, Generalitat de Catalunya, Mai 2010.
 
Camille LAVILLE, « 1945-2005 : Transformations des contenus et du modèle journalistique », Réseaux, Juillet 2007.
 
Henri PIGEAT, Le nouveau désordre mondial de l’information, Hachette, Paris, 1987.
 
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  • 1. « En 1981, 60 pour cent des ressources proviennent alors des abonnements des services publics, et même 65 pour cent si l’on y ajoute les abonnements de la radio et de la télévision officielle, 15 pour cent sont apportés par la presse française et 15 pour cent sont tirés des ventes à l’étranger. » Huteau, Jean, Ullmann, Bernard, AFP, Une histoire de l’Agence France Presse : 1944-1990, Robert Laffont, Paris, 1992, page 424.
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