La presse en quête d'une relation plus forte avec ses lecteurs

Article  par  Karin DANJAUME  •  Publié le 17.06.2013  •  Mis à jour le 17.06.2013
Guardian Coffee
[ACTUALITÉ] Toujours en quête de l’idée nouvelle qui la fera sortir de la crise, la presse se tourne de plus en plus vers les lecteurs. Objectif : resserrer le lien entre le journal et son public pour une information de meilleure qualité. Mais pas seulement…
Face aux difficultés auxquelles la presse est confrontée, certains éditeurs multiplient les initiatives visant à vendre du papier, tant que cela est encore possible, et, dans le même temps, à rentabiliser les sites Web des journaux. Le défi est double mais la finalité est la même : continuer à exister. Pour y parvenir, les journaux ont d’abord choisi la voie de la monétisation et de la façon la plus traditionnelle qui soit en misant sur la publicité. Mais la multiplication de l’offre d’informations en ligne a rendu cette manne beaucoup moins lucrative que prévu. Il a donc fallu diversifier les sources de revenus mais l’explosion des réseaux sociaux et la multiplication des moyens de s’informer disponibles (sites, blogs, agrégateurs de contenus) a encore accru cette difficulté.

Un deuxième volet indispensable au plan de survie de la presse est alors apparu : la fidélisation des lecteurs. Plus subtil que les abonnements, l’idée majeure est d’établir une relation de proximité entre le lectorat et l’équipe rédactionnelle d’un journal. On cherche à créer une communauté et à l’impliquer au maximum dans les choix rédactionnels. Comme souvent, ce sont les journaux anglo-saxons qui se sont montrés les plus créatifs sur le sujet. Pionnier du journalisme participatif, The Guardian avait déjà mis en place, en janvier 2012, News Desk Live, sa plateforme d’interaction entre la rédaction et les lecteurs. Dans une même volonté de se rapprocher encore du « public », certaines rédactions comme celle de Rue 89 en France ont choisi d’ouvrir leurs conférences de rédaction aux lecteurs.

Plus récemment, le Wall Street Journal et Bloomberg ont décidé de créer chacun leurs propres réseaux calqués, respectivement, sur LinkedIn et Twitter afin d’inciter leurs lecteurs à échanger sur des sujets d’actualité et se connecter avec des personnes ayant les mêmes centres d’intérêt. Problème : LinkedIn et Twitter existent déjà et difficile d’imaginer ce qui pourrait inciter les utilisateurs à les déserter en masse au profit de réseaux plus confidentiels (même si plus spécialisés), d’où un scepticisme affiché par certains observateurs. Pendant ce temps, The Guardian a poursuivi sa quête novatrice en engageant physiquement ses équipes avec l’ouverture de son propre coffee shop à Londres. Au menu : café, croissants et échanges avec les journalistes de la rédaction (sur Twitter #guardiancoffee). Là encore, doutes affichés même si les efforts du Guardian sont louables. Mais les journalistes de la rédaction n’ont-ils pas mieux à faire que de boire des cafés avec leurs lecteurs ? Pourtant, on imagine que les initiatives du Guardian ou du WSJ n’ont pas pour objectif de faire se disperser leurs journalistes. L’idée sous-jacente est surtout de connaître sa cible et de la façon la plus précise possible afin de lui proposer le contenu le plus en adéquation avec ses envies. Des recettes qui ont fait la réussite de sites comme BuzzFeed ou encore Reddit qui se targue de compter 70 millions de visiteurs mensuels. Pourtant, malgré les succès d’audience, la presse revient de cette ère du buzz. Car elle a compris que pour conserver sa crédibilité, capter le lecteur et le fidéliser, il faut proposer du contenu de qualité.

Étrange concordance de l’actualité, pendant que ces initiatives fleurissent, le rôle du social media editor au sein des rédactions est paradoxalement remis en cause. C’est un article publié sur Buzzfeed, titré « The social media editor is dead » et signé de Rob Fishman, ancien social media editor du Huffington Post, qui a déclenché la polémique en pointant du doigt la place prépondérante que prennent les réseaux sociaux dans le traitement de l’information. En effet, que la communauté qui apporte des informations soit physique ou virtuelle, la question reste la même : comment faire le tri ? Comment ne pas être noyé sous les flux incessants au point de ne faire que de la méta-information ? Comme le souligne Mathew Ingram dans un article de Paid Content daté du 30 mai 2013, si on sous-entend par la mort du social media editor «  la notion d’une seule personne qui passe sa journée entière sur Twitter à créer des hastags et s’auto-proclame social media editor », cette fin est, selon lui, souhaitable. Car la notion d’être « social » et « engagé » auprès des lecteurs doit incomber à l’ensemble des journalistes, réhabilitant du même coup le rôle d’éditeur Web (comprendre ceux qui produisent le contenu avant tout NDLR)[+] Note« So is the notion of a single person who spends their entire day on Twitter creating hashtags and calling themselves the social-media editor dead? Yes — or at least I hope so. The idea that being social or engaging with readers in new ways belongs to a specific subset of journalists reminds me of the bad old days when newspapers had a single “internet editor” or “web editor.” »X [1].

Que ce soit par la création de communautés de lecteurs ou pas la définition de la signification du terme social media au sein des rédactions, toutes ces initiatives n’ont qu’un objectif : fidéliser afin de faire émerger le modèle économique qui permettra de s’adapter aux mutations d’un marché bousculé par le digital first. Faire du lectorat une communauté permet, à ce titre, d’en savoir plus sur les habitudes de consommation de l’information : à quelle fréquence, via quel support (papier, mobile, pas mobile) ? Problème : les journaux seront-ils capables d’exploiter ces données afin de les rentabiliser ? Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : la tâche d’animer ces communautés de lecteurs, qu’elles soient virtuelles ou réelles, doit être confiée à ceux qui maîtrisent l’information mais aussi qui ne rechignent pas à accompagner les évolutions nécessaires insufflées par les nouvelles technologies. Car qu’on le veuille ou non : les médias deviennent et seront sociaux.

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Crédits photo :
Guardian Coffee à Londres par Jim Waterson
  • 1. « So is the notion of a single person who spends their entire day on Twitter creating hashtags and calling themselves the social-media editor dead? Yes — or at least I hope so. The idea that being social or engaging with readers in new ways belongs to a specific subset of journalists reminds me of the bad old days when newspapers had a single “internet editor” or “web editor.” »
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