La presse en 2012, un secteur toujours sous perfusion ?

Article  par  Marine JARA  •  Publié le 17.01.2012  •  Mis à jour le 17.01.2012
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[ACTUALITÉ] Les statistiques l'illustrent : les difficultés rencontrées par le secteur de la presse persistent. Le numérique le contraint à des mutations, dont certaines viennent nuancer le pessimisme qui est de mise lorsque l’on évoque la presse écrite.
L’année 2011 s’est s’achevée sur un symbole fort pour la presse : la fin de la parution en kiosque d’un titre national, France Soir, qui n’est plus disponible que sur Internet depuis le 14 décembre dernier. Sans y voir le passage obligé pour les rédactions papier, on ne peut nier que le secteur continue de subir certaines pressions. Les deux principaux constats déjà observés depuis quelques années sont d’une part la baisse des ventes concentrée sur les titres bien connus et d’autre part? la diminution des revenus publicitaires dans les revenus totaux. Une baisse qui se fait au profit d’Internet, préféré par les annonceurs pour des raisons de coûts plus faibles, de réactivité et de ciblage plus pertinent. Le resserrement des rédactions, par des plans sociaux et de restructuration, n’est donc plus un fait isolé. Face à ce constat, et garant de la pluralité et de la liberté de l’information, l’État se doit d’intervenir pour consolider ce secteur crucial, bien que son rôle soit ambigu. En effet, le chiffre d’affaire global de la presse écrite est en forte diminution en 2010, avec une perte de 2,2 %.
 
En France, dans son principe, le système d’aide à la presse est très ancien, et remonte au XVIIème siècle. Ce système a bien sûr connu des évolutions dans ses modalités, qui sont principalement de deux ordres : les aides directes (à la distribution, au maintien du pluralisme, etc.) et indirectes (réductions fiscales, régimes spéciaux, etc.). Aujourd’hui, elles visent principalement à encourager les entreprises de presse vers la modernisation, soit par l’accompagnement de leurs effectifs grâce à la formation continue, ou encore le financement d’études marketing sur le lancement d’une nouvelle formule, soit en soutenant les projets de diversification, vers les dispositifs en ligne notamment. Pour preuve, la création en 2009 d’un statut d’éditeur de presse en lignequi vise à élargir au numérique certaines aides attribuées au papier.

Contrairement aux idées reçues, les subventions au secteur de la presse ne sont pas une spécificité française. Si chacun des pays européens a ses particularités, le rapport d’information du Sénat, « Jusqu’où aider la presse » qui analyse les politiques de nos voisins, démontre qu’il n’y a pas de presse sans subvention des pouvoirs publics. Par exemple, les presses allemande et britannique ne perçoivent pas d’aides directes, mais ont des taux d’imposition favorables. La presse belge bénéficie d’aides directes, mais qui relèvent des compétences des communautés (ces collectivités politiques autonomes). Comme d’autres secteurs de dépenses publiques, ces systèmes d’aides sont affectés par les politiques de rigueur mises en place dans toute l’Europe.

En Italie, outre la baisse des subventions 
( de 117 millions d’euros en 2011 à 53 millions en 2012), les critères d’attribution, ainsi que la baisse des subventions aux quotidiens à faibles revenus publicitaires, mettent en danger le pluralisme de l’information en favorisant les journaux à gros tiragesEn Espagne, même constat, où Publicó, journal d’opinion ne bénéficiant que de peu de recettes publicitaires, est en cessation de paiement en début d’année, malgré une large diffusion et un endettement faible. En France enfin, l’efficacité du système de subvention est  critiquée en 2011 par les parlementaires eux-mêmes), qui mettent en avant une nécessaire réorganisation ainsi qu’un meilleur ciblage adaptés à la spécificité de chaque titre, papier ou numérique.
 
Toutefois, la santé et l’avenir du secteur ne peuvent se mesurer en limitant les réflexions aux seules subventions publiques. Celles-ci sont nécessaires mais insuffisantes face aux mutations du secteur, introduites par le numérique en premier lieu. La quasi-totalité des titres traditionnels ont misé sur des versions sur Internet, qui, grâce à l’aura de leur titre papier, se révèlent performantes en termes d’audience. La restructuration des rédactions, pour aller vers des « rédactions intégrées » où se côtoient et coopèrent des journalistes de l’écrits, mais aussi du Web, comme au Monde, au  Figaro, ou encore au Guardian, est une étape en passe de devenir indispensable.

 
Reste la problématique de la monétisation de cette audience. Différentes stratégies d’abonnement ont été adoptées par les grands titres, du tout payant pour le Times, à une solution hybride pour le New York Times ou Le Monde , la clé du succès résidant dans la valeur ajoutée du contenu. Mais là encore, les recettes publicitaires ne sont pas au rendez-vous, malgré un accroissement prévu de la publicité sur Internet.

Le mot-clé est donc bien « réinvention », pour citer Patrick de Saint Exupéry[+] NoteJournaliste et fondateur notamment de la revue XXI.X[1] lors de son intervention au débat « L’information, un produit pas comme les autres ? ». En effet, la présence sur le Web peut être l’occasion de trouver de nouveaux modèles, dans le renouvellement des supports notamment. Nouveaux modèles  qui vont permettre d’enrichir la valeur de l’information, et surtout la rendre plus accessible, alors qu’elle est surabondante. Ainsi, les nouvelles habitudes de consultation sur Internet, notamment la sélection d’informations pour une lecture différée, peuvent être favorables à de nouveaux outils. En parallèle, le marché des tablettes et smartphones étant  en progression la lecture d’information sur ces supports ne pourra qu’augmenter. Toutefois, la tablette n’est pas forcément le produit miracle puisque seuls 14% de ceux qui lisent du contenu sur des tablettes ont déjà payé pour du contenu. C’est donc l’information en elle-même qui devra se renouveler  car on n’informe pas de la même manière et on n’a pas les mêmes moyens et outils sur papier que sur le Web. En témoigne l’apparition du datajournalisme qui se base sur le traitement des données de masse pour en sortir une information pertinente, grâce notamment à des procédés graphiques, et pour lequel il y a fort à parier que 2012 sera une année de démocratisation.

Les avancées technologiques pourront aussi apporter des initiatives intéressantes
tel qu’en témoigne l’essor du direct, cette information traitée en temps réel par différents supports (vidéo, photo, mais aussi réseaux sociaux, participation du public), et qui rapporte 30% du trafic des sites d’informations généralistes.

Enfin, les acteurs de presse nationaux ont aussi à lutter sur le Net contre des acteurs globaux, tels que GoogleNews, accusé de « piller » 
le contenu des journaux sans contrepartie. Les kiosques numériques, qui regroupent plusieurs titres au téléchargement, sont la preuve que les éditeurs de presse s’organisent pour trouver leur modèle sur le Web.
 
Ainsi, si le pessimisme est de mise, pour un secteur fragile dans un contexte économique morose, le besoin et la demande d’information des Français sont en revanche une réalitéLes modèles ne sont pas stabilisés, mais l’ensemble des initiatives allant dans le sens de l’innovation permettent de nuancer quelque peu l’annonce de « la mort annoncée » du secteur. 

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Crédits photos :
- Image principale : la rédaction de Libération, par Luc Legay - FlickR 
- Image d'illustration …bung - FlickR
  • 1. Journaliste et fondateur notamment de la revue XXI.
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