La concentration des médias menace le pluralisme

Article  par  Guillaume GALPIN  •  Publié le 04.12.2015  •  Mis à jour le 26.02.2016
La concentration des médias menace le pluralisme
Julia Cagé, économiste de la presse, analyse les risques de la concentration des médias actuelle.

Julia Cagé est professeure d’économie à Sciences Po Paris et auteure de Sauver les médias. Capitalisme, financement participatif et démocratie (éditions du Seuil).


On assiste à une concentration exceptionnelle dans le paysage médiatique français. Mais, compte-tenu de la crise dans laquelle sont plongés les médias, est-ce que cette concentration n’est pas inévitable ?
Julia Cagé : Il y a deux choses qui sont en train de se passer. D’une part, il y a une reconsolidation des médias et on aurait pu assister à la disparition d’un certain nombre de titres – on a eu très peu de fermetures en France relativement aux États-Unis par exemple. Ou à une consolidation avec des fusions et des créations de groupes comme ce qui est en train de se passer aujourd’hui. Par contre, ce qui n’était pas obligatoire et pas forcément attendu, c’est la nature des entreprises qui ont racheté ces médias à la chaîne. On aurait pu voir une consolidation avec la fusion entre un certain nombre de médias détenus de manière indépendante. Mais là, ce qui s’est passé, c’est qu’on a eu à la fois une consolidation mais aussi une perte d’indépendance parce que la plupart des titres ont été rachetés par des groupes industriels ou de télécoms qui n’ont pas pour objet premier de faire du média. Il y a le problème de l’identité de ceux qui rachètent les médias – et en particulier de leur secteur d’activité. Et il y a un autre problème : celui du pluralisme. Quand une même personne possède plusieurs hebdomadaires dont L’Express, un titre de presse quotidienne nationale Libération, une radio RMC, une chaîne de télévision BFM,… là c’est un problème. Si une même personne fait main basse sur plusieurs médias  et qui plus est diffuse sur plusieurs supports, on doit le réguler. Dans tous les pays et dans toutes les démocraties qui fonctionnent bien, il y a des lois relativement fortes pour empêcher cette concentration de la presse du point de vue de l’actionnariat. Aux États-Unis, par exemple, il est interdit de posséder tout à la fois une radio, une télévision et un journal dans une même localité.
 
 
Ces télécoms qui rachètent ces médias, ce n’est pas dans l’optique d’enrichir leur offre de services ?
Julia Cagé : Pas forcément. Typiquement, on ne peut pas dire que le rachat effectué par Xavier Niel répond à une volonté d’enrichir l’offre de services de Free. On n’a vu aucun lien, aucune synergie entre Le Monde, Le Nouvel Observateur et Free. Dans le cas de Patrick Drahi c’est un tout petit peu différent parce qu’on a vu les premières offres émerger où, pour un abonnement téléphonique, vous aviez un journal gratuit. Et d’ailleurs on ne peut qu’interroger et dénoncer cette pratique qui revient à rabaisser le rôle de la presse et le travail des journalistes qui travaillent par exemple à L’Express. Quelle est leur véritable motivation ? Je ne pense pas que ce soit une manière d’enrichir leur offre télécoms par une offre médias et de mélanger à la fois le fournisseur d’accès et le contenu de produits. Je pense que ce qui a conduit à ça est une recherche d’influence politique, de prise de contrôle et de pouvoir avec un jeu de concurrence entre les deux d’ailleurs. On a toujours vu Patrick Drahi bouger avec un coup de retard sur Xavier Niel. Quand on voit Xavier Niel qui crée aujourd’hui un fonds d’investissement, avec Matthieu Pigasse, de plusieurs millions d’euros pour racheter des médias, on voit bien que ce n’est pas dans la logique de synergiser l’activité de télécoms de Xavier Niel mais bien de construire un empire médiatique, en France et à l’international. Et de ce point de vue-là, il n’y a pas vraiment de différence entre un Xavier Niel, un Vincent Bolloré ou un Martin Bouygues. Dans tous les cas, on a des gens qui ne viennent pas du secteur des médias et qui réinvestissent de l’argent dans les médias.

 
Mais quel est le risque que ces hommes ne soient pas seulement des entrepreneurs de presse pour l’indépendance des médias ?
Julia Cagé : Il y a plusieurs risques. Le premier est celui du pluralisme parce qu’on a une concentration accrue, donc un nombre très réduit de groupes, alors qu’on a des lois normalement pour limiter la concentration sauf que ces lois en France sont extrêmement vieilles. On n’a pas régulé les médias sérieusement depuis 1986, c'est-à-dire avant l’invention d’Internet, donc il y a très peu de limites à la concentration. Donc le premier risque c’est la perte du pluralisme d’opinion, risque qui va être transféré au lecteur.
 
Le deuxième risque est pour les journalistes. Après, il y a différents types de propriétaires. Il y a des propriétaires ouvertement interventionnistes comme Vincent Bolloré et je pense dans ce cas à Canal+. Le risque est évident puisque Vincent Bolloré a très directement censuré des documentaires de la chaîne.. C’est plus compliqué à voir dans le cas d’un Xavier Niel ou d’un Patrick Drahi, puisque ce sont des gens qui ne vont pas forcément intervenir dans le contenu. Mais le risque le plus fort c’est celui de l’autocensure de la part des journalistes qui vont par exemple arrêter d’enquêter sur le secteur des télécoms pour ne pas déplaire potentiellement à leur actionnaire majoritaire.

 
Dans ce cas, comment faire pour garantir leur indépendance ? Que pensez-vous des propositions de Fleur Pellerin qui dit vouloir renforcer les pouvoirs du CSA début janvier ?
Julia Cagé : Fleur Pellerin a raison, elle va dans le bon sens mais elle ne va pas assez loin. Il n’y a aucune raison que ça ne concerne que l’audiovisuel, la radio et la télé. Ça devrait être aussi étendu à la presse écrite.
Deuxièmement, dans les mesures qu’elle a annoncées, il s’agit plutôt de vérifier que, dans chaque entreprise, il y ait une charte signée entre les journalistes et les actionnaires. Une charte éthique et déontologique. Le problème aujourd’hui c’est que les journalistes sont en position de faiblesse et je crois qu’en fait il devrait y avoir une charte globale pour l’ensemble de la profession, négociée avec le ministère, les syndicats de presse et les syndicats de journalistes, et qui s’imposerait en amont à l’ensemble des titres papiers, sur Internet, et à l’ensemble de l’audiovisuel. Ce que Fleur Pellerin a dit va dans la bonne direction, et encore une fois c’est tant mieux, car je pense que le ministère a été trop long à réagir sur ce sujet. C’est un mieux mais ça ne va clairement pas du tout assez loin dans ce qu’il faudrait faire pour garantir l’indépendance des journalistes en France.

 
Vous proposez dans votre dernier livre un modèle de société de médias. En quoi il résoudrait ces problèmes d’indépendance et de pluralisme ?
Julia Cagé : Le modèle que je propose de société de médias à but non lucratif est un modèle dans lequel on donne beaucoup de plus de droits de vote aux journalistes, au-delà des seuls droits de vote de l’actionnaire majoritaire, mais également aux lecteurs. C'est-à-dire que ce n’est pas un modèle où on va laisser l’actionnaire majoritaire seul aux manettes pouvant prendre toutes les décisions, y compris celles de nommer les directeurs de rédaction même si c’est contre l’avis des journalistes, ou de censurer des reportages. Au contraire, le pouvoir va être partagé entre les actionnaires, les lecteurs et les journalistes. Donc de ce point de vue-là, les journalistes sont protégés puisqu’eux-mêmes sont partie prenante de la décision et je pense que c’est quelque chose d’extrêmement important.

 
Vous parliez beaucoup de la presse écrite dans votre livre. Ce modèle est-il exportable à tous les autres médias ?
Julia Cagé : Oui bien sûr. Je parle des médias d’information générale, c’est pour ça qu’une grande partie du livre parle de la presse écrite, mais pas seulement. Le modèle que je propose est aussi exportable aux télévisions et aux radios d’information comme BFM, iTélé, LCI… Ce modèle n’est cependant pas exportable à un média tourné vers la production de loisirs et de contenus de flux. Il s’agit de réguler la production d’information politique et générale, celle qui alimente le bon fonctionnement de nos démocraties. Donc oui, mon modèle est exportable à l’audiovisuel même si je parle moins de l’audiovisuel parce que c’est un secteur où on a déjà un modèle un peu alternatif avec l’audiovisuel public. Mais, et on le voit avec ce qui s’est passé à Canal+ avec Bolloré, on a aussi besoin de trouver des formes innovantes de gouvernance dans l’audiovisuel privé.

 
Quelle est la différence entre concentration et consolidation de la presse ?
Julia Cagé : Consolidation, c'est le mot politiquement correct pour parler de concentration. Quand vous rachetez un média et que vous ne voulez pas être accusé justement de vous mettre en position de monopole, ou plutôt d'oligopole, vous allez dire qu’il faut que le secteur se consolide pour que les acteurs puissent profiter d'économies d'échelles et réaliser des profits. C'est le même mot mais il y en a un qui est utilisé de manière politiquement correcte. Consolidation, il n'y a rien de négatif alors que concentration, on voit bien tous les problèmes que ça pose en termes de pluralisme.  
 
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Crédit photo : 
@ E. Marchadour pour « Sauver les médias : capitalisme, financement participatif et démocratie » aux éditions du Seuil - La République des Idées.
 
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