Journalistes : un parcours professionnel de plus en plus chaotique

Article  par  Alexandre FOATELLI  •  Publié le 18.09.2017  •  Mis à jour le 18.09.2017
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Reconstituer le parcours des diplômés d’écoles de journalisme, et dresser un état des lieux de leur insertion professionnelle. Telle est l’ambition d’un rapport de recherche réalisé par le CARISM à la demande de la CPNEF et de l’Afdas.

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La dégradation du marché de l’emploi dans l’univers des médias n’a plus rien de secret. Titres de presse exsangues financièrement, ou bien rachetés par des personnalités ou des grands groupes soucieux de faire des économies, modèles économiques difficiles à trouver sur Internet…
Pour autant, savoir que le phénomène existe ne permet pas de l’appréhender concrètement, ni d’en mesurer l’ampleur ou d’en connaître l’évolution. C’est dans ce but que les Observatoires des métiers de la presse et de l’audiovisuel[+] NotePilotés par la Commission paritaire nationale pour l’emploi et la formation (CPNEF) et financés par l’Assurance formation des activités du spectacle (Afdas).X [1], en partenariat avec la Commission paritaire nationale pour l’emploi des journalistes (CPNEJ), ont lancé une étude sur l’insertion professionnelle et le parcours des journalistes. Celle-ci a été confiée au Centre d’analyse et de recherche interdisciplinaires sur les médias (CARISM), de Paris-II. Elle s’appuie à la fois sur des données provenant de la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels (CCIJP), qui attribue la carte de presse, et sur des questionnaires et entretiens auprès des diplômés d’écoles de journalisme.
 
L’étude s’intéresse à trois cohortes constituées de journalistes qui ont obtenu leur carte de presse (les nouveaux titulaires de la carte de presse, ou NTCP) en 1998, 2008 et 2013, soit 1 410 personnes[+] NoteLes données concernant spécifiquement les NTCP, diplômés d’écoles de journalisme ou non, sont issues d’une analyse des fichiers de la CCIJP. Les questionnaires ont été remplis par des diplômés issus des promotions 1997, 2007 et 2012 d’écoles prestigieuses (les écoles reconnues plus cinq autres) à propos de leur insertion professionnelle, et les entretiens auprès de diplômés sélectionnés d’après leur profil LinkedIn portent sur leur formation.X [2]. La carte de presse permet aux journalistes de justifier leur activité professionnelle. Pour une première obtention, il faut que le journalisme soit l’activité principale et régulière depuis au moins trois mois (un an pour un renouvellement), que 50 % au moins des ressources proviennent de cette activité et qu’elle se fasse dans une entreprise de médias. Cette vaste étude permet d’observer l’évolution du parcours des journalistes, aussi bien dans leur formation que leur insertion professionnelle, de mesurer la précarisation du métier, d’identifier les secteurs qui recrutent le plus et selon quelles conditions, d’observer les carrières de journalistes sur le long terme ou encore d’évaluer les bienfaits des formations et de la carte de presse.

D’où viennent les journalistes ?

 Contrairement à une idée reçue, les journalistes sont majoritairement issus des régions ou de l’étranger, et non pas de région parisienne. Contrairement à une idée reçue, les journalistes sont majoritairement issus des régions ou de l’étranger, et non pas de région parisienne. Toutefois, la part des néo-journalistes nés à Paris et en Ile-de-France oscille autour de 29 %, aussi bien pour les diplômés d’écoles de journalisme que les diplômés d’autres filières, alors que la région Île-de-France représente 20 % de la population.
 
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En outre, on observe que la part des diplômés en journalisme passés au préalable par un Institut d’études politiques (IEP) a augmenté en 15 ans, passant de 7 % en 1998 à 11 % en 2013. Mais pour chaque cohorte, parmi les journalistes non-titulaires d’un diplôme de journaliste, moins de 5 % sont passé par un IEP.
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Des formations journalistiques en décalage face aux évolutions du métier

Les diplômés d’écoles reconnues interrogés sont 64 % à considérer que les compétences acquises durant leur apprentissage sont en forte adéquation avec leur métier, qu’ils exercent dans le journalisme ou non. Ils ne sont que 14 % à voir une faible adéquation, et 22 % ont un jugement mitigé. Ce dont les diplômés disent manquer le plus à la sortie de l’école, ce sont « les ficelles de l’employabilité ». Ces derniers regrettent le fait qu’on leur apprenne à présenter des journaux télévisés ou à écrire des formats très spécifiques comme des portraits... autant de tâches qu’ils ne se verront pas confier dès leur entrée dans le monde professionnel. En revanche, ils sont nombreux à ne pas savoir comment démarcher les rédactions pour proposer des piges, qui contacter au sein des rédactions et comment rédiger des mails d’approches, comment gérer les différentes commandes de sujets, une fois parvenus à un statut de pigiste plurimédias. Les formations reconnues se distinguent sur le plan de l’insertion professionnelle. 28 % des répondants au questionnaire ont trouvé leur premier emploi via le réseau de leur école (via les intervenants), et 9 % grâce aux anciens élèves. Ils mettent aussi en avant le réseau de leur école pour ce qui est de trouver des contacts ou des informations.

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La demande croissante d’étudiants n’ayant pas réussi les concours très sélectifs des écoles reconnues a entraîné la prolifération d’écoles privées. Celles-ci ne bénéficient pas de la reconnaissance de la profession et sont pour la plupart accessibles au niveau bac et non bac +3, mais également rarement considérées comme étant à la hauteur de leur coût par les diplômés qui en sortent. D’autres choisissent de s’orienter vers des cursus universitaires non reconnus par la profession, des licences professionnelles ou des masters, qui ont l’avantage de présenter des coûts d’inscription bien plus faibles. En outre, ces cursus pratiquent une sélection plus pragmatique, pouvant parfois infléchir leurs critères de choix, au bénéfice d’un postulant apte à décrocher un contrat de professionnalisation bénéfique pour l’image et le budget de la formation. Une bonne façon aussi pour les étudiants d’associer connaissances théoriques et pratiques professionnelles, dans un contexte où leur réussite scolaire ne suffit pas à leur garantir de trouver un emploi.
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Des parcours professionnels éclatés et peu stimulants

Lorsqu’ils obtiennent leur carte de presse, les diplômés en école de journalisme comptent plus d’expériences professionnelles que les autres (4 contre 3 en moyenne). D’une manière générale, les diplômés effectuent plus de séquences professionnelles pré-carte, mais pour des durées plus courtes. C’est ici un symptôme de l’augmentation de l’offre de formations en journalisme, qui induit une forte croissance du statut de stagiaire. Moins de la moitié des NTCP diplômés avaient été stagiaires avant de demander leur carte de presse en 1998 : ils étaient 66 % en 2013. Naturellement, ils privilégient très largement des expériences professionnelles dans le journalisme, notamment car les candidats à l’entrée des écoles reconnues ont intégré la nécessité de prouver leur détermination, plus encore que leur goût pour ce métier.
 
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Trois ans après l’obtention de la carte de presse, le CDI est loin d’être acquis. La part des CDI chez les diplômés en journalisme est ainsi tombée de 40 % en 1998 à 23 % en 2013, alors que la part des CDD et des contrats de professionnalisation a grimpé et que le chômage a doublé. Ceux qui ne sont pas diplômés en journalisme s’en sortent mieux : près de 48 % de CDI après trois ans en 2013 (contre 56 % pour la cohorte 1998). Si le nombre de CDD est aussi beaucoup plus important au fil du temps, le taux de chômage n’a pas connu la même croissance que chez les diplômés alors qu’il était au même niveau en 1998. Cela s’explique par le fait que les NTCP non-diplômés en journalisme sont en moyenne plus âgés, ont donc travaillé depuis plus longtemps et sont aussi plus nombreux à déjà être en CDI avant d’obtenir leur carte de presse. À l’échelle des carrières complètes[+] NoteDe l’obtention de la carte jusqu’au moment de l’étude en 2016.X [3], la part des CDI est plus satisfaisante : sur la cohorte 2008, 43 % des néo-journalistes diplômés en journalisme étaient en contrat à durée indéterminée, et 53 % pour les autres[+] NoteOn ne peut établir un bilan de carrière complète pour la cohorte de 2013, car celle-ci ne sortait pas des 36 mois d’insertion au moment de l’étude.X [4]. Bien que la comparaison soit biaisée car les NTCP de 1998 étaient sur le marché depuis 18 ans et ceux de 2008 depuis seulement 8 ans, on distingue néanmoins ici aussi une dégradation lorsque l’on compare à durée égales, à savoir où en était la cohorte de 1998 en 2006.
 
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Finalement, cette précarisation entraîne la création de ce que Samuel Bouron, auteur du questionnaire, appelle une « zone grise ». D’un côté, environ la moitié des diplômés d’écoles reconnues se décrit comme journaliste, est titulaire de la carte de presse et n’exerce que ce métier, et de l’autre, une minorité ne se définit pas ainsi et n’exerce plus le journalisme. Et entre ces deux situations, un tiers des diplômés compose une « zone grise » où se mêlent des profils n’ayant pas trouvé un emploi correspondant à leurs attentes professionnelles, travaillant dans des structures non-reconnues comme des entreprises de presse, ou étant obligés d’exercer d’autres activités pour subvenir à leurs besoins, quitte à ne pas être éligibles à la carte de presse. Cette zone grise grandit au fil des cohortes. Cela s’explique en partie par le fait qu’avec le temps, une partie des diplômés des promotions 1997 et 2007 ont fini par se stabiliser professionnellement, et aussi parce que la promotion 2012 comporte une plus forte proportion de diplômés persévérant à trouver un emploi satisfaisant, bien que leur situation actuelle soit en décalage avec leur vision du journalisme.
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Le secteur qui embauche le plus est … ?

Bien que considérée comme le secteur le plus en crise du journalisme, la presse écrite reste encore la première pourvoyeuse d’emplois, et ce à toutes les périodes observées par l’étude. C’est dans ce secteur que se font la plupart des expériences professionnelles pré-carte. Environ 50 % des diplômés et non-diplômés en journalisme ont travaillé dans la presse avant d’obtenir leur carte. Cependant, il est vrai que la domination du plus ancien support diminue au fil des ans : ils étaient 60 % chez les diplômés en 1998 (71 % chez les non-diplômés). Le web a bien évidemment capté de plus en plus de NTCP, diplômés ou non. Les diplômés se dirigent de plus en plus vers la télévision, alors que cela n’a jamais été un secteur privilégié par les non-diplômés malgré un pic en 2008, peut-être dû au succès naissant des chaînes d’information sur la TNT. Un argument avancé par les auteurs de l’étude est que la télévision demande des connaissances techniques autrement plus pointues que d’autres supports (prise de vue, montage). Mais ils n’oublient pas une autre réalité, qui est que les grands groupes audiovisuels ont des accords avec les formations journalistiques, favorisant l’accès à leurs étudiants à ces médias. La tendance à la croissance du nombre de nouveaux journalistes à la télévision devrait se poursuivre si l’on se reporte au baromètre social présenté chaque année par Jean-Marie Charon aux Assises du journalisme. Sa dernière édition pointe la progression des embauches sur la plupart des chaînes d’information (BFMTV, franceinfo, LCI, France Médias Monde), exception faite de CNews et ses 94 départs à la suite du conflit social de l’automne 2016. La radio, de son côté, se maintient relativement. Ce schéma se répète, dans des proportions assez similaires, lorsque l’on observe les 36 mois d’insertion et les carrières complètes.
 
 La presse demeure un secteur avec des perspectives d’emplois, surtout pour les non-diplômés en journalisme. Le fait que la presse soit le support comportant le plus de NTCP à chaque moment de leur carrière, y compris lorsqu’on fait le bilan après 18 et 8 ans, montre qu’elle demeure un secteur avec des perspectives d’emplois, surtout pour les non-diplômés en journalisme. Toutefois, si la tendance observée se poursuit, la presse finira par être dépassée par la télévision (chez les diplômés) et le web (chez les diplômés et non-diplômés). Une étude similaire sur la cohorte des NTCP en 2021 permettra de voir quelle sera alors la place de la presse, aussi bien pour comparer les carrières de la cohorte 2013 sur une même durée, que pour voir les choix des NTCP dans leur parcours précédent l’obtention de la carte de presse et leur insertion professionnelle.
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La carte de presse, un symbole un peu dépassé ?

La carte de presse est souvent perçue comme un symbole du journalisme, voire comme la seule reconnaissance du statut de journaliste. Pourtant, elle n’a rien d’obligatoire pour prétendre à exercer le métier de journalisme. Certes, la Convention collective nationale des journalistes, dans son article 6, établit qu’ « aucune entreprise visée par la présente convention ne pourra employer pendant plus de trois mois des journalistes professionnels et assimilés qui ne seraient pas titulaires de la carte professionnelle de l'année en cours ou pour lesquels cette carte n'aurait pas été demandée ». Cependant, l’étude des données de la CCIJP montre bien que les rédactions sont plutôt enclines à recourir à des journalistes en contrat précaire, et y compris avant qu’ils ne demandent leur carte (la majorité des expériences professionnelles pré-carte pour toutes les cohortes était du journalisme). En outre, ces statuts ne permettent que difficilement de demander la carte ou de la conserver, car il faut pour cela que les journalistes se limitent aux revenus issus de leur seule activité journalistique, rendus incertains par leur situation précaire. La règlementation se confronte ici à la réalité : les rédactions font le choix d’employer des journalistes aux conditions les plus avantageuses sur le plan financier, et ne s’attardent pas sur la question de la carte de presse. Pour preuve supplémentaire, près d’un tiers des NTCP qui sortent des fichiers de la CCIJP, qu’ils soient ou non diplômés en journalisme, continuent à exercer ce métier. Seuls 14 % des diplômés et 23 % des non-diplômés sortent de l’univers des médias en même temps qu’ils sortent des fichiers de la CCIJP.
 
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28 % des répondants issus des formations prestigieuses sur l’ensemble des promotions étudiées ne sont pas titulaires de la carte de presse. Pour une petite partie d’entre eux, cela est dû à l’insuffisance de leurs revenus issus d’une activité journalistique, qui doivent dépasser 50 % du total de leurs ressources. Près de la moitié n’exerce pas une activité jugée en lien avec le journalisme, parce que leur qualification n’est pas reconnue, ce qui paraît étonnant pour des diplômés d’écoles de journalisme, ou parce que leur employeur n’est pas éligible en tant qu’entreprise de médias. Mais surtout, 38 % n’ont même jamais fait la demande de la carte de presse : un quart parce qu’ils ne s’estiment plus journalistes et un sur cinq parce qu’ils partent à l’étranger.

 Parmi les diplômés titulaires de la carte, 80 % estiment qu’elle est nécessaire à leur activité. L’autre moitié évoque l’aspect fiscal, certains ne pensant pas tirer quelque avantage de la carte de presse, et d’autres ne voulant justement ne pas bénéficier d’une niche fiscale. Ceci étant, parmi les diplômés titulaires de la carte, 80 % estiment qu’elle est nécessaire à leur activité. Ils sont presque autant à la voir comme un symbole de leur appartenance au métier de journaliste (le questionnaire offrait ici la possibilité de choisir plusieurs réponses à la question « à quoi sert la carte de presse ? »). Les titulaires de la carte n’en oublient pas pour autant l’accès gratuit aux musées et les avantages fiscaux. Comme pour ceux qui refusent de demander la carte de pour ne pas bénéficier d’avantages, il faut préciser que la carte de presse en elle-même n’ouvre aucun droit à l’abattage fiscal de 7 650 euros prévu par le Code général des impôts : seul l’exercice de la profession de journaliste compte.
 
 
La carte de presse n’est peut-être plus qu’un symbole, quand on observe la façon dont les rédactions, et même un certain nombre de journalistes, s’en dispensent. Le nombre de cartes délivrées n’est plus à lui seul un indicateur fiable du nombre de journalistes qui exercent, si tant est qu’il l’ait été un jour. Compte-tenu du marché de l’emploi dans les médias, ses critères d’attribution semblent surtout dépassés. Il est de plus en plus difficile pour un jeune journaliste de justifier que l’essentiel de ses revenus proviennent du journalisme, car il peut être amené à exercer d’autres activités professionnelles pour subvenir à ses besoins. Contrairement à ce que la contraction du nombre de nouveaux titulaires de la carte de presse laisse à penser, il n’y a pas de moins en moins de journalistes. Il y en a juste de plus en plus dans la précarité.

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Crédits images, avec l'aimable participation de Wedodata :
La précarité s'installe dans les 36 premiers mois de carrière, Wedodata
Information-communication en tête des disciplines suivies par les futurs journalistes, Wedodata

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  • 1. Pilotés par la Commission paritaire nationale pour l’emploi et la formation (CPNEF) et financés par l’Assurance formation des activités du spectacle (Afdas).
  • 2. Les données concernant spécifiquement les NTCP, diplômés d’écoles de journalisme ou non, sont issues d’une analyse des fichiers de la CCIJP. Les questionnaires ont été remplis par des diplômés issus des promotions 1997, 2007 et 2012 d’écoles prestigieuses (les écoles reconnues plus cinq autres) à propos de leur insertion professionnelle, et les entretiens auprès de diplômés sélectionnés d’après leur profil LinkedIn portent sur leur formation.
  • 3. De l’obtention de la carte jusqu’au moment de l’étude en 2016.
  • 4. On ne peut établir un bilan de carrière complète pour la cohorte de 2013, car celle-ci ne sortait pas des 36 mois d’insertion au moment de l’étude.
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