En Europe centrale, le kiosque est-il l'avenir de la presse en ligne ? | InaGlobal

En Europe centrale, le kiosque est-il l'avenir de la presse en ligne ?

Article  par  Karl DEMYTTENAERE  •  Publié le 08.04.2013  •  Mis à jour le 08.04.2013
[ACTUALITÉ] Piano Media s’est inspiré des bouquets de chaînes satellitaires pour proposer un modèle original de mise en ligne de contenus médias. Un exemple à suivre ?
Trouver un système fiable pour faire payer aux internautes l’accès aux contenus fait figure de véritable Graal pour de nombreux patrons de presse. Quel modèle adopter ? Comment faire du numérique une source de revenus capable de compenser l’érosion des ventes papiers ? Une solution originale a été élaborée par une société slovaque, déjà auréolée d’un solide succès en Slovaquie, mais aussi en Slovénie et en Pologne.

Fondée à Bratislava en mai 2011 par l’ancien journaliste Tomáš Bella, l’entreprise Piano Media s’est inspirée du système des bouquets de chaînes câblées afin de proposer une plateforme payante en ligne unique pour différents journaux : plusieurs titres de presse (quotidiens et hebdomadaires) mettent à disposition les contenus de leur choix sur un même portail pour un seul et unique abonnement.

Le cas peut rappeler l’initiative de grands acteurs de la presse en France[+] NoteLes quotidiens : Les Échos, L'Équipe, Le Figaro, Libération, Le Parisien/Aujourd'hui en France ainsi que les magazines L'Express, le Nouvel Observateur et Le Point.X [1] qui se sont rassemblés au sein du kiosque numérique e-Presse Premium en juillet 2011 et ont noué un partenariat avec Orange pour son site Read and Go. Mais l’enthousiasme des internautes est resté limité : en dix mois, le kiosque numérique e-Presse a vendu l’équivalent de 50 000 exemplaires papiers.

A contrario, l’engouement pour Piano Media a été immédiat dans le petit pays d’Europe centrale : 2,3 millions d’utilisateurs ont été conquis en moins d’un an. Fort de ce succès en Slovaquie, où sont proposés 12 titres de la presse quotidienne et hebdomadaire, Piano Media est parti à l’assaut de la Slovénie en janvier 2012. Quelques mois plus tard, la plateforme rassemblait 8 titres de presse slovènes et, d'après le site Daily Maverick, comptait près de 1,2 millions d’utilisateurs dans ce pays de 2 millions d'habitants.

Comment expliquer un succès aussi fulgurant ? Tomáš Bella, ancien dirigeant d’un des principaux portails d’information de Slovaquie, SME.sk, était un acteur crédible et respecté des médias slovaques qui a pu faire fonctionner son réseau et son influence pour convaincre les titres de presse de rejoindre son projet. Ensuite, selon le président-fondateur, les États d’Europe centrale sont des « marchés pragmatiques » qui peuvent être rapidement conquis pour peu qu’on parvienne à centraliser une offre médiatique limitée. De l’aveu même de David Brauchli, chef de la communication de Piano Media, le choix du New York Times d’opter pour un paywall en avril 2011 a achevé de convaincre les médias réticents de rejoindre le projet.

De plus, la Slovaquie est un marché particulier : l’offre papier est assez limitée, les journaux sont concentrés à Bratislava et il n’existe aucun pure player de l’information dans le panorama de la presse en ligne, à l’exception du site Aktualne.sk. Ce dernier mise sur les revenus de la publicité en ligne, un modèle voué à l’échec selon David Brauchli, pour qui ces revenus devraient de plus en plus être accaparés par Yahoo!, Facebook, Amazon.

Portail de paiement de la plateforme Piano Media

La société Piano Media mise sur une centralisation complète de l’offre et une grande facilité d’accès. Le système propose ainsi trois formules donnant un accès complet à l’ensemble des pages du réseau : à la semaine (1,39 euros), au mois (3,90 euros) ou à l’année (39 euros) dans le cas de la Slovaquie. L’objectif : proposer des offres simples et faciles à utiliser, quelque soit le mode de paiement choisi parmi les dix proposés.
 
Le partage des revenus est fait entre : le média de la première page que va consulter l’internaute sur la plateforme (40 %), les autres médias du système sur lesquels « surfe » l’abonné en fonction du temps passé sur chaque page (30 %), le montant restant (30 %) revenant à Piano Media.

Afin de rendre l’abonnement encore plus attrayant, les médias présents sur Piano Media proposent de visionner des documentaires ou séries TV sans publicité. Car la plateforme attire même les sites Internet de radios et de chaînes TV. C’est le cas en Slovaquie où, depuis fin 2011, la plupart des magazines locaux et une importante chaîne de télévision ont rejoint le projet.
 
En juillet 2012, Piano Media s’est attaquée à un marché majeur, celui de la Pologne, avec ses 19 millions d’internautes. Le terrain est plus difficile pour la start-up, avec des médias forts et dispersés sur le territoire. Malgré tout, la plateforme a réussi à rassembler près de 44 sites web, et parmi eux, celui de la Radio nationale polonaise, une véritable institution dans la patrie de Chopin. On y retrouve également le site Forbes.pl, mettant 10 % de son contenu à disposition dans le « pot commun » de la plateforme. Or, le propriétaire de Forbes.pl n’est qu’autre que la joint-venture Ringier Axel Springer, incluant Axel Springer, le premier éditeur de presse d’Europe[+] NoteQui publie notamment Die Welt et Bild.X [2]. Un succès de Piano Media en Pologne pourrait éventuellement annoncer une collaboration fructueuse entre la start-up slovaque et Axel Springer sur d’autres marchés européens.

À l’heure où la plupart des journaux occidentaux sont en quête d’un modèle, à l’image du Washington Post, irréductible partisan du libre accès, qui va finalement faire payer son contenu aux internautes, le cas de Piano Media peut intéresser les professionnels du secteur. Mais cette recette miracle est-elle applicable partout ? La quête du Graal pour la presse ne semble pas encore terminée…

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Crédits photos :
Visuels utilisés avec l'aimable autorisation de Piano Media.
  • 1. Les quotidiens : Les Échos, L'Équipe, Le Figaro, Libération, Le Parisien/Aujourd'hui en France ainsi que les magazines L'Express, le Nouvel Observateur et Le Point.
  • 2. Qui publie notamment Die Welt et Bild.
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