Shankaboot ou le succès du Web Drama, une première dans le monde arabe

Article  par  Pamela CHRABIEH BADINE  •  Publié le 18.08.2011  •  Mis à jour le 22.08.2011
Photo du tournage de Shankaboot
Véritable première dans le monde arabe, Shankaboot est une série interactive diffusée uniquement sur le Web. Elle s’inscrit dans le concept du Web Drama (Web-série) qui fait déjà fureur aux États-Unis et en Angleterre.

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Shankaboot est la première Web-série interactive dans le monde arabe. Elle a récemment remporté le premier prix dans la catégorie « Programme numérique - fiction » aux sixièmes International Emmy Awards, en avril 2011. Produite en arabe dialectal – le libanais –, elle traite de problèmes sociaux tabous dans le monde arabe et ouvre les portes de l'échange d'opinions parmi les jeunes internautes de la région.

Le Web Drama : évolution et caractéristiques

Shankaboot s’inscrit dans le concept du Web Drama qui évolue depuis plus d’une décennie notamment aux États-Unis et en Angleterre. Ayant débuté en 1995 avec la diffusion de la série américaine The Spot, le Web Drama se présente sous plusieurs formes – séries, feuilletons, émissions ponctuelles –, et connaît une croissance importante grâce à la diffusion de video-blogs, ou vlogs, sur Youtube ou d’autres plateformes comme Dailymotion et Kewego. Parmi les séries qui ont connu un grand succès, citons par exemple Lonelygirl115, Quarterlife, Battlestar Galactica, Doctor Who: Dreamland, ou encore Girl Number Nine. Ces séries privilégient l’intimité et la proximité. Elles se matérialisent par un cadrage spécifique, des plans serrés ou la pratique du regard-caméra. Certaines sont produites moyennant des outils traditionnels d’écriture de l’histoire ; d’autres misent sur l’interactivité avec le public et peuvent prendre de multiples formes via les différents canaux utilisés (vidéo, blog, présence de personnages sur les réseaux sociaux…) par le biais d’un déploiement transmédia du récit. Les exemples des travaux de l’américain Lance Weiler en tant que story-architect – créateur narratif transmédia –, et des projets français Faits Divers Paranormaux (Orange Ciné Choc) et Clem (TF1) sont à cet égard pertinents.
 
En d’autres termes, le Web Drama émerge en majeure partie de l’interaction entre le raconteur et son public. Le public imagine l’histoire et apprécie être tant le témoin des personnages ou des événements décrits dans l’histoire qu’un acteur de celle-ci, contrairement au théâtre traditionnel ou à ce qu’il se passe dans un film typique. Il s’agit d’une nouvelle voie en storytelling – traduit en français par la communication narrative ou l’art de raconter des histoires –, celle de la communication narrative numérique interactive (Digital Interactive Storytelling).
 
Selon le photographe britannique Daniel Meadows, la communication narrative numérique (Digital Storytelling) consiste en de courts contes multimédias personnels, lesquels sont créés par des individus de toutes appartenances et identités, sur une pluralité de sujets, et partagés à travers les voies électroniques. Selon le centre de communication narrative numérique (Center for Digital Storytelling), l’histoire numérique (Digital Story) est une courte vidéo créée par un individu qui combine le son, les images fixes et animées, la musique et le dialogue en une narration personnalisée. Les sujets traités sont variés, allant de la fiction au partage de mémoires du passé (guerres, événements historiques…), ainsi qu’à l’exploration d’un vécu réel au sein d’une communauté ou à un niveau transnational.
 
La communication narrative numérique interactive emploie les techniques communes en Digital Storytelling tout en encourageant l’auditeur ou l’utilisateur à devenir co-créateur de l’histoire, voire à s’impliquer par une contribution amatrice qui enrichisse l’univers narratif, au-delà d’une simple greffe par des commentaires, témoignages et photos. C’est ce qu’offre notamment le projet Shankaboot, la première série Web Drama dans le monde arabe.

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Shankaboot, une Web-série dynamique Made in Beirut !

Shankaboot est une série vidéo interactive sur le Web ou une Web-série, filmée à Beyrouth - la capitale du Liban. Produite par Batoota Films[+] NoteBatoota Films a récemment déménagé à Beyrouth après 10 ans de production de programmes télévisés à Londres, notamment pour Al Jazeera, Channel 4 et BBC World Service.X     [1] qui devient ainsi en mai 2009 le premier producteur unique de Web Drama dans le monde arabe , financée par la BBC World Service Trust[+] NoteLa BBC World Service Trust est en charge du développement international de la BBC. Cette entité utilise les médias afin d’informer, éduquer, motiver et divertir le public dans 40 pays du Moyen-Orient, de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe. La BBC World Service Trust a plus de 10 ans d'expérience dans le support des médias indépendants dont les séries télévisées, les programmes de radio et les formations en journalisme. Shankaboot est le premier projet de Web Drama qu’elle finance. X [2], et grâce à l’expertise de la Welded Tandem Picture[+] NoteLa société Welded Tandem Picture est une maison de production indépendante en Angleterre, spécialisée dans la comédie et le drame. Parallèlement à ses activités de production, elle offre son expertise comme ce fut le cas pour le projet Shankaboot.X [3], elle se taille rapidement un succès auprès des internautes et obtient de prestigieux prix, dont Cinema Tous Ecrans, et International Digital Emmys 2011.
 
Lancée en mars 2010, cette série raconte la vie quotidienne de jeunes Beyrouthins tels Sleimane, livreur de quinze ans qui parcourt Beyrouth et ses environs sur sa mobylette surnommée Shankaboot, Roueida, une jeune femme qui a fui un mari violent et qui tente de devenir une vedette de la chanson, Chadi, son meilleur ami au passé douteux, etc. Ces personnages et bien d’autres figures, jouées tant par des professionnels que des amateurs, se retrouvent embarqués dans des aventures mélangeant le comique et la tragédie, à l'image du quotidien de la capitale libanaise marquée par les contradictions : tensions et convivialité, traditionalisme et modernisme, tchadors et mini-jupes, luxe et pauvreté…
 
Les cinq saisons disponibles en ligne se composent d’une trentaine d’épisodes de 4-5 minutes chacun. La maison de production a tenu compte de la connexion Internet insatisfaisante actuellement au Liban pour un téléchargement rapide et efficace des épisodes. Ceux-ci présentent un montage dynamique, un scénario réaliste et une musique composée par divers jeunes artistes libanais dont Rayess Bek, Mashrou3 Leila, Zeid Hamdan et Tania Saleh. Les dialogues sont en arabe dialectal (libanais) et les intrigues attirent un public de jeunes fuyant les feuilletons télévisés produits localement et les séries importées – notamment turques et mexicaines – doublées en arabe littéraire. En fait, Shankaboot s’éloigne de l’artificiel et mise sur la familiarité et l’interprétation naturaliste afin de permettre une meilleure identification des internautes aux personnages de la série. Ainsi, un fan de la série commente sur Facebook : « Il s’agit de la première série libanaise et arabe dont le scénario, les dialogues et les acteurs sont réalistes ».
                               Présentation de Shankaboot.

Chaque épisode est accompagné d’un mini-show comique, Waheed El-Booz, lequel présente les péripéties de Booz, un électricien beyrouthin. Les éléments interactifs sur le site Web de Shankaboot sont en arabe et en anglais, tant les jeux (point and click) que les plateformes de partage entre internautes désireux de proposer de nouvelles trames aux futurs épisodes ou même Shankactive, une plateforme qui permet aux utilisateurs du site de Shankaboot de créer leurs histoires en utilisant une variété d’outils audiovisuels. Celle qui a connu le plus de succès est Sri Lankiete Libanieh, qui inverse les rôles d’une femme libanaise et d’une femme de ménage sri-lankaise. Notons que le principe d’interactivité fut aussi récemment utilisé dans la bande dessinée en ligne, à l’instar de Sarab, première bande dessinée de production arabe et dont le héros, jeune étudiant qui évolue dans un monde imaginaire fantastique, voit le cours de son histoire décidé par les internautes. Ce projet a remporté le prix 2011 du meilleur contenu en ligne du monde arabe dans la catégorie divertissements et jeux délivré par le World Summit Award, une initiative des Nations unies.
 
Lors d’une entrevue en juin 2011 dans les locaux de Batoota Films à Achrafieh (Beyrouth, Liban) avec Toni Ovry, directeur du projet Shankaboot, celui-ci précise : « Shankaboot est relayé via Twitter, Facebook et Youtube, ainsi que par d’autres sites d’information et réseaux sociaux (…). Le projet est favorablement accueilli tant par le public local (les Libanais composent au moins 65 % des visiteurs), dont la moyenne d’âge est de 16-40 ans, que régional (Égyptiens et Jordaniens notamment) et international (surtout l’Amérique du Nord et la France) […]. Moins de deux mois après le début de leur diffusion, les 11 épisodes de la saison 1 ont été visionnés plus de 24 000 fois sur Youtube. À ce jour, nous comptons plus de 800 000 vues d’épisodes sur Youtube et plus de 24 000 fans sur Facebook. L’épisode le plus populaire a été visionné plus de 60 000 fois. Le site shankaboot.com a, quant à lui, déjà reçu plus de 130 000 visites – avec un taux moyen de 3 000 visites par jour. Il fut récompensé lors des Digital Emmys 2011 dans la catégorie Digital Program : Fiction – prix de la meilleure fiction numérique –, alors qu’il était en compétition avec des productions multimédias de haut calibre en provenance de l’Angleterre, des Pays-Bas et du Brésil ».
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Briser les sujets tabous : un objectif Shankaboutien

Pour les fans, qui s’expriment notamment sur Facebook, Shankaboot est aussi « une série qui traite de sujets sensibles mais d’une importance majeure dans le monde arabe ». De fait, selon les producteur du projet, un des objectifs primordiaux est de briser une panoplie de sujets tabous tant au niveau local que régional, des sujets qui ne sont pas débattus – ou qui le sont rarement – à la radio ou à la télévision : prostitution, corruption, pauvreté, toxicomanie, confessionnalisme, discrimination des travailleurs étrangers, sexisme, violence à l’encontre des femmes, etc. Le débat sur la religion et l’appartenance religieuse, notamment, que des internautes ont entamé sur la page Facebook de Shankaboot révèle l’existence de nombreux stéréotypes, et donc l’urgence de promouvoir le respect de la diversité culturelle-religieuse et de renforcer les espaces de dialogue.

D’ailleurs, un des messages véhiculés par le projet Shankaboot est l'importance des technologies de l'information et de la communication dans la construction d’un climat de dialogue et de passerelles de compréhension. En ce sens, le projet vise à promouvoir la liberté d’expression et les droits humains, ainsi qu’à inciter les jeunes à utiliser les nouvelles technologies et notamment l’Internet afin de promouvoir leurs vision et pratiques de la paix. D’ailleurs, en marge du projet, des activités offline sont organisées autour du concept Shankactive, comme des ateliers de storytelling et de réalisation audiovisuelle digitale pour jeunes, des visites d’écoles, des événements culturels – au Liban, en Syrie et en Jordanie.
NoteLe projet vise aussi à promouvoir la liberté d’expression et les droits humains, et à inciter les jeunes à utiliser les nouvelles technologies et l’Internet afin de promouvoir leurs vision et pratiques de la paix. X[5] Le projet vise aussi à promouvoir la liberté d’expression et les droits humains, et à inciter les jeunes à utiliser les nouvelles technologies et l’Internet afin de promouvoir leurs vision et pratiques de la paix.  

De ce fait, Shankaboot s’inscrit dans la mouvance des réseaux sociaux comme Facebook, Twitter, Youtube, etc. qui sont de plus en plus utilisés dans le monde arabe en tant que plateformes de luttes pour la démocratie et les libertés fondamentales, accompagnant les révolutions culturelles et politiques qui ont lieu au sein des sociétés de ladite région.

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Obstacles et perspectives d’avenir

Le Web Drama dans le monde arabe et le projet Shankaboot en particulier se heurtent à divers obstacles, dont l’inefficacité de la connexion Internet par rapport aux normes internationales, les attaques de pirates (hacking attacks), la censure et le manque de financement des productions locales. En effet, la lenteur de la connexion Internet au Liban par exemple ne permet pas le développement d’épisodes dépassant les 5 minutes chacun. Lors d’une récente entrevue, l’ex-ministre des Télécommunications, Charbel Nahas, avait notamment prévu un essor dans le domaine de la télécommunication et du numérique, grâce à l’aboutissement dans le proche avenir des projets de fibre optique et de la technologie 3G (Third Generation). Il est certain qu’en attendant de régler le problème de la faiblesse du réseau, le Web libanais est devenu un moyen privilégié pour les acteurs politiques, économiques et médiatiques, et notamment pour les jeunes libanais et arabes, de promouvoir leurs institutions et initiatives individuelles et d’atteindre leurs objectifs dont la démocratisation, la justice sociale et le respect des libertés individuelles.

Quant à la censure, elle reste pratiquée par divers gouvernements dans le monde arabe et le Moyen-Orient. Toutefois, elle est souvent contournée comme lors des récentes révolutions populaires dans la région, lesquelles se sont basées en partie sur les médias sociaux, notamment Facebook et Twitter. En ce sens, les producteurs de Shankaboot qui ont parfois eu affaire à des tentatives de censure de la part de certaines autorités gouvernementales – hormis celles libanaises – ou des tentatives de piratage, ont pu y faire face en comptant, selon Tony Ovry, sur « leur imagination », dont la dissémination des épisodes sur plusieurs plateformes comme Youtube et la blogosphère, les techniques de contre-piratage, et l’adaptation du contenu des ateliers pour jeunes aux normes des pays concernés.

Par ailleurs, l’imagination, voire la créativité, constitue selon les producteurs de Shankaboot – et bien d’autres jeunes libanais et arabes versés dans le Digital Storytelling –, un défi majeur face à l’importation de programmes turcs et sud-américains dont les frais de doublage en arabe restent inférieurs à ceux d’une production locale de qualité. C’est aussi le cas pour les programmes de téléréalité (Reality TV), surtout face aux programmes populaires lesquels, comme Super Star et Star Academy Arab World, sont importés et diffusés par satellite aux téléspectateurs, du Maroc à l'Irak. 

 
L'acteur principal de la série, Assan Akil (Suleiman).
Photo prise lors d'un tournage.

 
En effet, la question du financement des productions locales indépendantes reste entière. L’adossement à de grands groupes de médias arabes, prêts à investir dans des projets qui représentent pour eux un formidable levier marketing afin de capter de nouvelles audiences, n’est pas exempt d’une perte d’autonomie et de liberté d’expression. Ainsi, il est à craindre une perte de valeurs en terme d’innovation narrative et de valeur éditoriale, comme c’est le cas d’ailleurs du digital storytelling produit par des marques dont l’objectif premier est de servir les intérêts de ces dernières –à moins qu’elles ne soient pas à l’origine du processus créatif, mais associent leur image à l’expérience transmédia proposée au public.

Selon Toni Ovry,
«en dépit de tous ces obstacles, l’avenir du Web Drama dans le monde arabe semble prometteur, comme en témoigne le succès du projet Shankaboot et l’impact socioculturel hors-pair qu’il a créé. Toutefois, le mouvement n’en est qu’à son début et il va falloir qu’il prouve à long terme la possibilité de la survie de productions locales transmédia et de nouveaux genres de storytelling face aux mentalités traditionnelles de l’industrie du divertissement et des médias. Une chose reste certaine : le métier de conteur d’histoires a de beaux jours devant lui, car celles-ci ne manquent pas dans le monde arabe».

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Pour aller plus loin :
- Vidéo présentant le projet Shankaboot :
«Shankaboot in a Nutshell»
- L'équipe du projet Shankaboot, dont :
       • Katia Saleh : productrice
       • Amin Dora : réalisateur

Crédits Illustrations :
- Photos de tournage, Batoota Films
- Affiche présentant Shankaboot, Shankaboot.com.
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  • 1. Batoota Films a récemment déménagé à Beyrouth après 10 ans de production de programmes télévisés à Londres, notamment pour Al Jazeera, Channel 4 et BBC World Service.
  • 2. La BBC World Service Trust est en charge du développement international de la BBC. Cette entité utilise les médias afin d’informer, éduquer, motiver et divertir le public dans 40 pays du Moyen-Orient, de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe. La BBC World Service Trust a plus de 10 ans d'expérience dans le support des médias indépendants dont les séries télévisées, les programmes de radio et les formations en journalisme. Shankaboot est le premier projet de Web Drama qu’elle finance.
  • 3.
  • 4. La société Welded Tandem Picture est une maison de production indépendante en Angleterre, spécialisée dans la comédie et le drame. Parallèlement à ses activités de production, elle offre son expertise comme ce fut le cas pour le projet Shankaboot.
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