Les médias sociaux en 2018 vus par Frédéric Cavazza

Article  par  Xavier EUTROPE  •  Publié le 04.01.2018  •  Mis à jour le 11.01.2018
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Frédéric Cavazza travaille dans les métiers de l’internet depuis plus de 20 ans et propose des prestations de conseil, d’accompagnement, de formation et d’évangélisation. Vidéos verticales, live, modération, bots, partenariats entre médias et plateformes : que peut-on attendre en 2018 ?


Selon vous, quelles seront les tendances et les évolutions à attendre au niveau des réseaux et médias sociaux en 2018 ?

Fredéric Cavazza : Nous allons assister à une transition vers des contenus un peu plus visuels. Nous étions auparavant sur du texte, des messages. La vidéo fonctionne très, très bien, mais cela reste très cher à produire, donc on se dirige plutôt vers la solution intermédiaire que sont les stories, des diaporamas animés, des petites séquences vidéo, où l’on peut mettre un gif animé, une petite musique, des annotations, des smileys. Nous allons vers une storification des contenus. Snapchat, Instagram, Messenger, WhatsApp, YouTube : tout le monde s'y est mis.
 
 
Snapchat connaît de grosses difficultés et a récemment organisé une refonte importante de son service. Quel est son avenir sur le court terme selon vous ?
 
 Il y a déjà un Facebook et un YouTube, il n’y en aura pas d'autres Frédéric Cavazza : Snapchat a une audience captive, qui est celle des ados et des pré-ados. La société réussit à la monétiser mais perd encore de l’argent. Depuis l’entrée en bourse du service, les marchés financiers leur demandent de grossir la base d'utilisateurs et c'est là qu’il y a un grand problème et que les erreurs passées de Twitter sont répétées : on considère que, puisque Facebook a deux milliards d'utilisateurs, n'importe quelle plateforme sociale peut avoir 2 milliards d'utilisateurs, or c'est faux. Il y a déjà un Facebook et un YouTube, il n’y en aura pas d'autres. Il y a aussi, c’est vrai, des plateformes qui sont thématiques. Pour l'actu, la politique, le business, c'est Twitter ; pour les pré-ados c'est Snapchat. Sauf qu'encore une fois, sur ce segment-là, on va plafonner à 200 millions d'utilisateurs, pas plus.
 
 
Vous pensez que Snapchat n’a pas su profiter pleinement de ses atouts ?
 
Frédéric Cavazza : Si, ils en ont joué, ça a très bien fonctionné. Sauf que l'erreur qu'ils ont faite c'est de s'introduire en bourse. Maintenant, les marchés financiers leur demandent de grossir la base d'utilisateurs. Le P-dg a fait l'annonce d’une nouvelle version majeure de l'application pour 2018, une version qui sera plus simple à utiliser pour les adultes, ce qui est à mon avis une grave erreur : les ados et les pré-ados vont fuir la plateforme et ça va être le début des ennuis. Ils étaient seuls sur cette niche et en étant trop gourmands, ils vont perdre toute leur spécificité.
 
 
Mais est-ce ça n’avait déjà pas un peu commencé lorsque Instagram a commencé à copier leur manière de faire ?
 
Frédéric Cavazza : Cela avait alors plutôt concerné les vingtenaires, on n'était pas sur du 12-15 ans. Et ça fait une différence énorme. Instagram a recopié des vidéos pour plaire à son audience naturelle qui est plutôt située dans les 20/30/40 ans, pas les 10/15 ans.
 
 
Snapchat avait tout parié sur le format vidéo vertical, natif pour les smartphones. La BBC a mis en place une rubrique il y a un peu près un an, alimentée exclusivement avec des vidéos qui sont verticales. Et ils ont connu un grand succès là-dessus. Pensez-vous que l’on va assister à un retour de la vidéo verticale ?
 
 Snapchat a imposé la vidéo verticale Frédéric Cavazza : Je ne dirais pas que c’est un retour, je dirais plutôt que Snapchat a imposé la vidéo verticale. Et rétrospectivement, on se rend compte que c'est le seul moyen de faire de la vidéo qui fonctionne vraiment sur les smartphones. Mais ce n'est pas un retour dans le sens où ils ont essayé, sont revenus en arrière avant de retenter et de voir que ça marchait. Mais la différence c'est qu'à partir du moment où vous vous appelez la BBC et que plus de la moitié de votre trafic vient des smartphones, la vidéo est forcément verticale. Mais oui, tout le monde va s'y mettre. Les annonceurs ou les producteurs de contenu avaient tendance à freiner des quatre fers parce que le coût de production est double. Eux, ils filmaient en horizontal, publiaient en vertical, ça veut dire qu'il fallait shooter deux fois. On ne peut pas retailler la vidéo et on ne peut pas se contenter de mettre deux caméras, une horizontale, une verticale, parce que l’écriture visuelle n’est tout simplement pas la même. On ne travaille pas les séquences de la même façon : un travelling en horizontal ou en vertical ne rendent pas pareil. Moralité, si on veut faire de la vidéo sur le web, sur YouTube c'est horizontal ; sur Snapchat, Facebook, Instagram, c'est vertical.
 
 
Twitter et Facebook sont régulièrement montrés du doigt en raison de leurs difficultés à gérer le harcèlement qui a lieu sur leurs plateformes. Pensez-vous que les choses vont changer en 2018 ?
 
Frédéric Cavazza : Sur le web, la prise de parole est sans filtre, sans régulateur. Le prix à payer pour ça, ce sont les dérives. Il y a des dérives avec les suprémacistes blancs, il y a des dérives avec l'État islamique et les djihadistes et il y a des dérives avec les haters. Les trolls qui vont harceler. C'est un phénomène qui a pris beaucoup d'ampleur principalement en politique, puisque ce sont les fake news qui ont fait basculer les votes sur le Brexit ou au moment de l’élection présidentielle américaine. Donc, effectivement on a demandé des comptes à Facebook et à Twitter. Et là, ils ont pris des mesures pour débusquer les fake news, les réduire, détecter en avance le harcèlement ou les tentatives de suicide. Mais tout ça est déjà en place.
 
 
Twitter a du mal à communiquer sur ce genre de problème. Je me souviens d'un article de BuzzFeed, écrit par Charlie Warzel, qui mettait en avant le fait que le réseau social ne voulait pas communiquer sur ses méthodes de modération…
 
Frédéric Cavazza : Non. Ils ont supprimé des comptes à la pelle. Ils en ont bloqué.
 
 
Mais pourquoi ne communiquent-ils pas plus clairement sur ces thématiques, sans ambiguïté ?
 
Frédéric Cavazza : Parce que tout l'intérêt d'Internet c'est que c'est un média sans filtre, contrairement à la télé, à la radio où la presse. À partir du moment où on commence à en mettre, ça reporte peut-être certains usages sur le dark. Donc effectivement, je comprends qu'ils soient réticents à dire quoi que ce soit. Parce que dans l'absolu qui a raison ? Je ne suis pas pour le djihad, je n'ai pas de théorie complotiste, mais qui décide de qui a raison et qui a tort ? Si vous voulez une libre parole, libre c'est libre. Malheureusement le prix à payer pour la liberté de la parole, c'est la manipulation, c'est les trolls, c'est le harcèlement…
 
 
Pensez-vous que les efforts de pays comme la France ou même l'Allemagne pour que les contenus soient modérés seront suivis d’effet en 2018 ?
 
Frédéric Cavazza : Disons qu'il va y avoir un bien, ces efforts vont fonctionner, par contre ça va faire se déplacer les discussions. Si on ne peut plus s'exprimer librement sur Facebook et Twitter, les discussions iront ailleurs. Ce qui est valable pour Facebook et Twitter l'est également pour le forum JeuxVidéos.com qu'on a aussi pointé du doigt et qui est un réseau social très, très puissant en France, surtout pour la jeunesse.
 
 
Pour rester sur Twitter et Facebook, croyez-vous qu'il y aura des avancées sur la monétisation des contenus des producteurs sur ces deux réseaux ?
 
 Facebook a gagné, ça fait un monopole de plus Frédéric Cavazza : Malheureusement, comme on dit aux États Unis : « winner takes all ». Facebook a gagné. Donc ils décident des règles et nous n'avons pas d'autres choix que de les suivre. C’est fini. Dépassé 2 milliards d'utilisateurs, qu'est-ce que vous voulez faire ? Ça va continuer, il va falloir se contenter des miettes. Tout comme on se contente des miettes laissées par Apple pour les applis mobiles, tout comme on se contente des miettes laissées par Google dans le search, voilà. Ça fait un monopole de plus. On a Google dans la recherche, on a Apple sur les applis mobiles et on a Facebook pour la news, c'est un monopole de fait.
 
 
Pensez-vous qu’en 2018 Twitter réussira à acquérir de nouveaux utilisateurs de façon durable grâce aux 280 caractères ?
 
 Le gros chantier 2018, c'est les contenus télé sur les plateformes sociales Frédéric Cavazza : Non, clairement pas ! À mon avis, la meilleure option pour Twitter c'est de considérer que puisqu’ils n’arrivent pas à recruter de nouveaux utilisateurs, autant recruter des visiteurs, c’est à dire qu'ils autorisent la consultation libre sans création de compte. Ce serait la meilleure option pour Twitter. Sinon, que ça soit pour Twitter ou Facebook, le grand chantier en 2018 ce sont les contenus télé. Aujourd'hui les producteurs de contenus vidéo ont bien compris que la télé n'a plus du tout la puissance qu'elle avait avant. Ce n'est pas grave, ils vont aller vendre des contenus de tous les genres, que ça soit des évènements sportifs, des séries, des films, des talk-shows, des documentaires… à Facebook, à Twitter, à Snapchat, à YouTube, à qui veut bien les acheter. Sachant que, vraisemblablement, il y a plus d'intérêt à le faire sur Facebook parce qu'il y a 2 milliards de membres et parce qu'ils ont Facebook Watch, l'onglet qui a été lancé aux États-Unis et qui va petit à petit se déployer dans d'autres pays. Le gros chantier 2018, c'est les contenus télé sur les plateformes sociales. Là-dessus, je suis formel.
 
 
Donc vous pensez que les partenariats plateformes/médias, comme Snapchat a pu le faire avec sa branche Discover et quelques chaînes de télé, ou encore ce que fait BuzzFeed avec Twitter pour leur émission AM to PM, vont s’accélérer dans le court terme ?
 
Frédéric Cavazza : L'avenir des médias c'est de découpler leur activité, la production et la diffusion. Puisqu’ils ont perdu en puissance sur la diffusion, qu'ils se concentrent sur la production et sur la monétisation de leurs contenus. L'avenir est une espèce de symbiose entre les plateformes sociales, les médias producteurs et les diffuseurs.
 
 
Mais le risque n'est-il pas que les médias dépendent d'une seule plateforme trop fortement ?
 
Frédéric Cavazza : Encore une fois, Facebook a gagné donc il faut faire avec. Plutôt que de s'en plaindre, il faut faire avec. Je veux bien philosopher avec vous et faire des plans sur la comète, mais il y a un monopole de fait, et je ne vois pas par quelle opération du Saint-Esprit on pourra le ralentir ou l'inverser, ce n’est pas possible.
 
 
Est-ce que le live pourrait être encore utilisé de façon intéressante ? J'ai l'impression que les médias s’en désintéressent.
 
 Le live c'est un métier, sans savoir-faire et équipement, on ne peut pas aller bien loin Frédéric Cavazza : Oui, dans la news, dans la retransmission des évènements sportifs, il va se passer beaucoup de choses sur Facebook et Twitter, c'est évident. Pour le commun des mortels je suis désolé, mais le live c'est un métier. Si on n'a pas le savoir-faire et l'équipement, ça ne va pas aller bien loin. On a aujourd'hui des influenceurs qui s'essayent au live, mais c'est mal fait, ce n’est pas bon, ça n'a aucun intérêt. Le live est un métier et il est maîtrisé par ceux qui produisent des reportages, des news et par ceux qui couvrent les évènements sportifs et éventuellement par les tourneurs, ceux qui organisent des concerts. Nous avons là trois produits, trois types de contenus qui vont extrêmement bien fonctionner en live.
 
 
La vidéo 360 degrés et la réalité virtuelle vont-elles porter leurs fruits en 2018 ?
 
Frédéric Cavazza : C'est aujourd’hui un marché de niche qui fonctionne très bien. Ce sont des contenus expérimentaux, mais ça se valorise bien, donc ça va continuer à croître petit à petit. Je ne suis pas sûr qu’il y ait d’explosion par contre, mais il va y avoir une croissance. Nous verrons à quoi ressemblent les casques autonomes de réalité virtuelle. Aujourd'hui il faut brancher les casques sur un ordinateur ou une console. Des casques autonomes sont en phase de pré-production, il faut attendre de voir ce que ça donne, mais à 3 - 4 - 500 euros le casque, il n'y a aucune réalité économique, en tout cas pas à grande échelle. Aujourd'hui le grand public s'achète un smartphone neuf tous les deux ans et il n'a pas les moyens économiques de dépenser plus.
 
 
Facebook et Instagram ont fait le choix d'avoir des flux algorithmiques qui ne sont pas anté-chronologiques, c’est-à-dire que ce ne sont pas les contenus les plus récents qui s’affichent en premier mais des photos ou des actualités choisies par un algorithme. Pensez-vous que Twitter va passer à cette solution en 2018 ?
 
Frédéric Cavazza : Non de ce côté-là je ne pense pas que Twitter ira plus loin. Aujourd'hui ils ont un flux qui fait les deux : les premiers tweets dans la liste ce sont les tweets les plus importants, choisis par l’algorithme, et les suivants sont chronologiques, et je ne pense pas qu'ils iront au-delà. Parce que sinon ils ressemblent à Facebook et on n'en parle plus. Il faut qu'ils se différencient.
 
 
Il y avait une autre grosse tendance en 2017 dont on a entendu parler partout, c'était les chatbots. Vont-ils enfin conquérir le monde en 2018 ?
 
Frédéric Cavazza : Ils progressent régulièrement. Il y en a un peu plus de 120 000, je crois, sur Facebook Messenger. En quelques clics on les exporte de Messenger vers Kick Messenger, WhatsApp, Twitter, sur les services SMS ou même dans un site web. Ce qui permet de les exposer au plus grand nombre. Il existe aussi des solutions pour pouvoir faire en sorte qu'ils réagissent mieux, qu'ils comprennent mieux, qu'ils puissent traiter plus de questions. Nous allons vers une intensification progressive, avec de plus en plus de chatbots qui seront de plus en plus performants. Aujourd’hui Air France en a deux : un pour les billets d'avion et un pour les bagages, il n'y a pas de raison que cela s'arrête là. Ça va monter en puissance petit à petit et ça va bien se passer.


Quelles sont vos déceptions sur l'année 2017, y-a-t-il des choses que vous auriez aimé voir se réaliser et qui ne sont pas advenues ou qui vous ont un peu déçu ?
 
Frédéric Cavazza : Je n’en ai pas réellement. On a vu des sacrées choses en 2017. Snapchat qui fait une poussée spectaculaire sur la réalité augmentée, Instagram et Facebook Messenger qui ont connu un enrichissement fonctionnel incroyable, une nouvelle fonctionnalité par semaine, littéralement. YouTube qui est en train de se transformer en une chaîne de télé avec YouTube TV, Facebook aussi avec Facebook Watch. Ça a été une excellente année, il n'y a quasiment pas de déception. Peut-être Twitter avec cette histoire de 280 caractères. C’est vrai que parfois il nous manquait 15 ou 20 caractères pour finir la phrase, mais je ne l'aurais pas fait.
 
 
Vous ne l'auriez pas fait parce que vous pensez que ça les rapproche trop de Facebook ?
 
Frédéric Cavazza : Parce que l'on s'éloigne de l'idée de départ qui était de dire : des messages concis. C'est peut-être la petite déception, mais encore une fois, elle est petite.


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