Le fansubbing, une pratique de médiation culturelle

Article  par  Mélanie BOURDAA  •  Publié le 27.09.2013  •  Mis à jour le 14.10.2013
En sous-titrant sur Internet les séries TV et les anime, les fans jouent un rôle majeur dans la découverte et la circulation des œuvres. Qui sont ces amateurs qui pratiquent le fansubbing ? Comment sont-ils devenus de véritables médiateurs culturels ?

Sommaire

Les fans, ce public actif et producteur, pratiquent des activités de partage et de création dans une communauté virtuelle, un lieu commun d’appartenance et d’échange. Parmi ces activités, le sous-titrage de vidéos, par exemple de séries télévisées, constitue une des pierres angulaires de l’activité de partage et de circulation des fans. Plus particulièrement, nous allons le voir, le fansubbing peut être assimilé à un acte de médiation culturelle de la part des fans. Cet article se propose de revenir sur ce phénomène. Dans un premier temps, nous mettrons en avant ses origines et son ancrage dans la médiation de la culture japonaise. Puis nous décortiquerons ses mécanismes pour mettre en avant un travail collaboratif. Enfin, nous chercherons à saisir les enjeux d’une telle pratique pour la communauté des fans et pour les industries culturelles.

À l’origine, les mangas, les anime et le phénomène de scanlation

Le phénomène de traduction puis de sous-titrage trouve ses racines autour des industries culturelles japonaises, principalement autour des mangas (bande dessinées japonaises) et des anime (dessins animés japonais très populaires). Le phénomène n’a fait que s’amplifier, favorisé par des raisons socio-culturelles que rappelle Hye-Kyung Lee, chercheuse au King’s College de Londres : une fascination occidentale pour la culture japonaise, le désir des gouvernements japonais de favoriser l’exportation de cette culture, les critiques positives des anime qui dérivent souvent des mangas, et la création de mangas destinés à un public féminin. La scanlation est une pratique collaborative qui comprend le fait de scanner les pages d’un manga, de les traduire et de les mettre en ligne gratuitement et souvent illégalement sur Internet. Comme toute activité de fans, la scanlation s’est particulièrement développée avec l’arrivée des technologies numériques, et participe du principe de partage à l’œuvre dans les communautés de fans. L’objectif de ces fans est de faire connaître ces œuvres et de les faire circuler en faisant tomber virtuellement les barrières géographiques et langagières.  L’objectif de ces fans est de faire connaître ces œuvres et de les faire circuler en faisant tomber virtuellement les barrières géographiques et langagières. 
 
De nombreuses activités de fans s’organisent autour du partage d’informations, de ressources, ou plus simplement de matériaux et de contenus culturels. Ainsi, le principal partage des fans de séries télévisées ou de films s’organise autour de la circulation des fichiers vidéo et de leur traduction, selon un processus bien établi. Cette pratique de fans remonte aux années 1980 et à l’explosion du manga et des animes au Japon. L’anthropologue Mizuko Ito rappelle que cette activité a permis de faire circuler et connaître des anime en dehors du Japon, leur pays de production et de réception. « Depuis le début des activités de fans d’anime dans les années 1980, le fansubbing (le sous-titrage par les fans) est une pratique importante des fans hors du Japon, une activité nécessaire pour découvrir des anime cultes à l’étranger. En l’absence d’une distribution à l’étranger, le trafic de cassettes vidéo de fan à fan a permis la création de marchés et d’audiences en dehors du Japon »[+][1]. Cette activité de fans favorisait la circulation de contenus médiatiques, souvent cultes, en dehors des frontières d’un pays, le Japon, créant un marché international pour des produits au départ pensés comme des produits nationaux et pour un public national. Aujourd’hui, avec les nouvelles technologies, cette pratique s’est amplifiée et ne concerne plus seulement les mangas et anime mais également les films et les séries télévisées. Les sociologues Éric Dagiral et Laurent Tessier précisent dans leur article sur le sous-titrage de la série américaine 24 que « les fansubbers sont, comme l’indique leur nom, des fans qui ont ressenti, particulièrement tôt, l’envie de découvrir une nouvelle série sans attendre une diffusion télévisée nationale, généralement doublée, qu’il faut s’astreindre à ne pas ‘manquer’ à l’heure dite, et dont l’ordre des épisodes dépend du diffuseur ».
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Un travail d’équipe

Le travail des fansubbers est un travail collaboratif, qui s’effectue en équipes bien rôdées et qui demande un investissement temporel et personnel ainsi que des compétences intellectuelles et techniques non négligeables. En ce qui concerne les séries, chacune d’elles a son équipe nationale de fansubbers qui se charge semaine après semaine de proposer des sous-titrages pour les épisodes. Leur nom apparaît en général incrusté au début des épisodes visionnés en streaming ou récupérés en téléchargement Peer-to-Peer (P2P).
 
Dans cette catégorie d’activité, les rôles sont bien déterminés. En réalité, les fansubbers fonctionnent eux-mêmes comme une communauté à l’intérieur de la communauté.  Le premier rôle revient aux uploaders ou raw cappers. Ils sont chargés de trouver les épisodes originaux et de les télécharger souvent illégalement afin de les partager et de les rendre disponibles pour la communauté. Les utilisateurs de ces réseaux de partage sont des amoureux de la télévision qui ont une opinion des contenus télévisuels suffisamment élevée pour participer activement à leur circulation, et pour créer des fichiers accompagnés de métadonnées, tout en assumant le risque de représailles légales.

 
Le personnage Wikipe-tan (Wikipedia)

Des traducteurs sont ensuite chargés de proposer des traductions à partir des épisodes ou parfois des scripts s’ils ont pu se les procurer. Les relecteurs et les éditeurs s’assurent que la traduction est pertinente et vérifient les fautes d’orthographe ainsi que la mise en page. Enfin, les encodeurs coupent les dialogues en segments pour les faire apparaître à l’écran selon le bon timing. Ce travail d’équipe demande un haut degré de coordination et une grande entente dans le groupe. Cependant, une certaine compétition entre des équipes traduisant la même série peut se faire sentir pour proposer un sous-titrage rapide et de qualité. Dans son enquête sur les pratiques du fansubbing dans le domaine des anime japonais, Mizuko Ito a remarqué que ce qui motivait les fans à sous-titrer les mangas et anime, c’était « leur désir de participer à la communauté des fans »[+][2]. En France, le site Internet U-sub.net rassemble une grosse partie de la communauté des sous-titreurs de séries télévisées américaines mais également d’anime. Née il y a 5 ans sous l’impulsion de deux teams qui sous-titraient Battlestar Galactica et Stargate SG-1 alors non-diffusées sur les réseaux traditionnels en France, la communauté s’est agrandie pour accueillir aujourd’hui plus d’une centaine d’équipes. Les administrateurs et fondateurs ont également formé des membres d’équipes pour rendre le travail encore plus collaboratif. De même, le site français DoramaWorld propose un lieu collaboratif et de réflexion autour des dramas d’Asie. Ce qui est intéressant, c’est qu’à travers cette activité de sous-titrage des dramas ou des séries, les fans réfléchissent également ensemble sur des questions politiques, culturelles et sociales.
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Les fansubbers : des médiateurs culturels

Cette activité de partage des fansubbers va permettre de poser les conditions de légitimation des séries télévisées, puisqu’ils vont les proposer en version originale sous-titrée (VOST). Ces équipes de fans « agissent comme des médiateurs culturels, et se font les passeurs des séries télévisées entre des espaces nationaux délimités par leurs langues ». Hye-Kyung Lee note que « ces pratiques diffèrent du simple fait de copier et partager les morceaux de musique dans ce sens qu’elles requièrent des consommateurs assumant leur rôle actif de médiateurs et distributeurs »[+][3]. Lee continue en déclarant : « Les traductions et distributions des fans contribuent à la circulation de bas en haut (bottom-up) de la culture au-delà des frontières géographiques et culturelles »[+][4]. La pratique du fansubbing relève donc de plusieurs cultures, et de facteurs économiques et sociaux importants. Tout d’abord, la culture du partage est favorisée par la culture numérique et le développement d’Internet. Toutefois, cet acte politique du partage, propre aux fans, peut être vu comme un acte de piratage de la part des industries culturelles et conduire à des problèmes de propriété intellectuelle. « Le désir des consommateurs de culture se situe bien au-delà des contraintes temporelles, spatiales et linguistiques et cela est amplifié par leur accès à une connaissance collective.  Les fans déjouent, à travers cette pratique du fansubbing, les stratégies de production traditionnelles des chaînes de télévision française en proposant en « avant-première » des séries américaines.  La production d’une connaissance commune est motivée par des facteurs non commerciaux – même si les industries culturelles sont prêtes à les absorber dans leurs stratégies marketing – et est partagée et augmentée librement »[+][5]. Les fans déjouent, à travers cette pratique du fansubbing, les stratégies de production traditionnelles des chaînes de télévision française en proposant en « avant-première » des séries américaines. Les fans participent donc par leur activité de fansubbing à une culture de la circulation qui permet de faire connaître des films, des séries ou des mangas en dehors de leurs espaces nationaux de production et de diffusion et qui font d’eux des médiateurs culturels. Cela contribue à développer une culture de la circulation médiatique qu’ont mise en avant Jenkins, Green et Ford[+][6]

Il est intéressant par ailleurs de noter que les chaînes françaises, comme TF1 ou Canal + avec la création de sa chaîne consacrée aux séries, s’adaptent à ces pratiques et à cette réception en diffusant des séries américaines en VOST au lendemain de leur programmation aux États-Unis. Le fansubbing, initialement lié à des pratiques illicites, a pu permettre aux industries culturelles de s’adapter à la demande d’une partie du public.
 
Les fans permettent également de légitimer, de déstigmatiser pourrait-on dire, la réception des films et des séries télévisées en les proposant en VOST reproduisant ainsi le schéma de visionnage propre à la cinéphilie. Enfin, les fansubbers, comme le rappelle Laurence Allard, chercheuse en sciences de la communication, sont aussi des décodeurs des pratiques culturelles nationales : « la partie sous-titrage, enrichie de notations interculturelles, participe plus d’une partition d’interprétation interculturelle, rédigée à plusieurs mains que d’une simple traduction linguistique ». En effet, les fansubbers proposent des explications sur des termes précis, sur des pratiques culturelles particulières ou sur des lieux spécifiques. Par exemple, pour les sous-titrages de la série Friday Night Light, qui suit une équipe lycéenne de football américain, les sous-titreurs précisaient des informations sur les postes, les règles et la culture liée à ce sport, rajoutant une dimension informative à leur texte.
 
Non seulement les fansubbers vont éclairer des pratiques interculturelles spécifiques mais ils vont également faire découvrir des films ou des séries télévisées qui n’auraient pas été diffusés dans l’espace public national sans eux.

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Le fansubbing dans la culture de la convergence

Le fansubbing trouve une résonance particulière dans la culture de la convergence, telle que Henry Jenkins l’a décrite. Nous l’avons vu, le fansubbing tire sa force de l’ « intelligence collective », puisque cette activité est un travail collectif et collaboratif qui met en avant des compétences techniques et intellectuelles. De plus, les fansubbers, à travers cette pratique, favorisent la légitimation de la culture sérielle tout en jouant le rôle de médiateurs de cette culture dans un espace géographique nouveau.

 
 Jeu de plateau de la série Battlestar Galactica
 
En ce qui concerne les stratégies de Transmedia Storytelling, les fansubbers vont jouer le rôle de relais et de transmetteurs des franchises dans les espaces nationaux décloisonnés. Les stratégies transmédias sont souvent déployées pour des publics internationaux, particulièrement si elles sont mises en œuvre sur des plateformes numériques. Par exemple, tout le monde a accès au site Internet de Massive Dynamic, la société scientifique de la série Fringe. Si les fansubbers n’avaient pas proposé la série en France avant la diffusion officielle sur une chaîne nationale, la stratégie transmédia aurait été délaissée car non cohérente et vide de sens. Il en va de même pour le jeu de plateau Battlestar Galactica que l’on peut acheter n’importe où. Il perd de sa saveur si les joueurs n’ont pas vu la série et ne comprennent donc pas les enjeux de la guerre entre humains et Cylons. Les fansubbers participent donc à la cohérence et au rayonnement des stratégies transmédias dans une circulation mondiale et fluidifiée des contenus médiatiques.
 
Massive Dynamic (société scientifique de la série Fringe)

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Crédits photos :
- Image principale : Capture d'écran de la série 24 (saison 1 épisode 1 VOSTFR) / site de streaming
- Le personnage Wikipe-tan / Wikipedia 
- Jeu de plateau Battlestar Galactica (Will Merydith / Flickr)
- Capture d'écran du site Massive Dynamic
 
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Références

Laurence ALLARD, « Express yourself 2.0 ! Blogs, podcasts, fansubbing, mashups… : de quelques agrégats interculturels à l’âge de l’expressivisme généralisé », in Éric MAIGRET & Éric MACÉ (dir.) Penser les médiacultures. Nouvelles pratiques et nouvelles approches de la représentation du monde, Armand Colin / INA, Paris, 2005, pp. 145-172.
 
 
 
Éric DAGIRAL et Laurent TESSIER, « 24 heures ! Le sous-titrage amateur des nouvelles séries télévisées », in Florent GAUDEZ, Les arts moyens aujourd’hui. Tome II, L’Hamattan, Collection « Sociologie des Arts », Paris, 2006, pp. 117-130.
 
Hye-Kyung LEE, « Between fan culture and copyright infringement: manga scanlation », in Media, Culture and Society, 2009, pp. 1011-24.
 
Hye-Kyung LEE, « Participatory media fandom working on the disjuncture of global mediascape: a case study of anime fandom », in Media, Culture and Society, 2012.
 
Henry JENKINS, Convergence Culture. Where old and new media collide, NYU Press, New York, 2006.
 
Henry JENKINS, Joshua GREEN et Sam FORD, Spreadable media. Creating Value and Meaning in a networked culture, NYU Press, New York, 2013.
 
Ito MIZUKO, « Contributors versus Leechers: fansubbing ethics and a hybrid public culture », in Ito M., Okabe D., Tsuji I., Fandom unbound. Otaku culture in a connected world, Yale University Press, Yale, 2012.
 
Roberta PEARSON, « Fandom in the digital era », in Popular Communication. The International Journal of Media and Culture, Vol. 8 (1), 2010, pp. 84-95.

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  • 1. Ito MIZUKO, « Contributors versus Leechers: fansubbing ethics and a hybrid public culture », in Ito M., Okabe D., Tsuji I., Fandom unbound. Otaku culture in a connected world, Yale University Press, Yale, 2012.
  • 2. Ito MIZUKO, « Contributors versus Leechers: fansubbing ethics and a hybrid public culture », in Ito M., Okabe D., Tsuji I., Fandom unbound. Otaku culture in a connected world, Yale University Press, Yale, 2012.
  • 3. Hye-Kyung LEE, « Participatory media fandom working on the disjuncture of global mediascape: a case study of anime fandom », in Media, Culture and Society, 2012.
  • 4. Hye-Kyung LEE, ibid.
  • 5. Hye-Kyung LEE, ibid.
  • 6. Henry JENKINS, Joshua GREEN et Sam FORD, Spreadable media. Creating Value and Meaning in a networked culture, NYU Press, New York, 2013.
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