« L’humain est encore qualifié pour juger de la valeur d’un article »

Article  par  William DEMUYTER  •  Publié le 31.08.2016  •  Mis à jour le 31.08.2016
La journaliste Marie-Catherine Beuth a lancé News On Demand, une application mobile pour aider les utilisateurs à s’orienter dans l’océan des informations. Retour d'expérience.
 
Comment définir le slow journalism ?
 
Marie-Catherine Beuth : Je distingue slow news et slow journalism. Dans le slow journalism, on va trouver des projets de médias créés par des journalistes qui veulent traiter l’actualité un peu différemment. Le résultat, ce sont souvent des articles très longs, avec un coté magazine, où la promesse est de dire « on prend son temps » pour lire et comprendre l’information. C’est l’exemple du Quatre Heures. De l’autre côté, le slow news, c’est plutôt l’approche du côté du consommateur d’information, qui veut maitriser un peu plus et décider quand est-ce qu’il consomme de l’information, de quelle ampleur et qu’est-ce qui a de l’importance ou pas pour lui.
 
 
Vous vous situez dans le slow news. L’objectif de News On Demand est d’apporter des solutions à la surcharge informationnelle ?
 
Marie-Catherine Beuth : Le constat de départ est que nous avons une surabondance d’informations, et le numérique permet de produire toujours plus d’informations, par toujours plus de personnes, et d’y accéder en toujours plus d’endroits. Mais face à cette surabondance d’informations qui est a priori une bonne chose, il y a une ressource qui reste rare, c’est le temps disponible du côté du consommateur. Comment faire entrer toutes ces informations dans un temps fini ?
 
 News On Demand est d’abord cette promesse d’essentiel avec le minimum de culture générale sur l’actualité qu’il faut avoir. Mon approche, c’était de voir comment on arrive à faire le tri dans l’information. Il fallait pouvoir qualifier de l’information, dire ce qui est essentiel ou anecdotique, ce qui relève des faits ou du détail, et de signaler au lecteur cette sélection. News On Demand est d’abord cette promesse d’essentiel avec trois informations par jour, le minimum de culture générale sur l’actualité qu’il faut avoir.

Application New on demand
Ensuite, il y a une deuxième couche sur la profondeur –article court ou long- pour permettre au lecteur de choisir comment il veut allouer son attention. Le troisième niveau, c’est de jouer sur la temporalité : on a donc installé un petit calendrier de catch up. Il n’y a aucune raison de forcer les gens à lire de l’actualité chaque jour, il faut que je puisse le faire une fois par semaine par exemple. La fonction catch up permet de rappeler trois news par jour sur une semaine, un mois ou plus, au choix du consommateur.
 
 
Il s’agit donc de produire de la clarté ?
 
Marie-Catherine Beuth : Pour moi, le rôle de News On Demand est d’aider le consommateur à naviguer entre tous les contenus. Il n’y a pas de problème de production de contenus, il y a suffisamment de contenus de qualité partout, de contenus immersifs, profonds, analytiques, d’éclairage. Mais on ne les trouve pas toujours ou pas au bon moment. L’idée était donc d’être une boussole. Aujourd’hui, je pratique une curation assez généraliste des contenus mais je pourrais faire une curation qui prenne en compte tous les contenus du New York Times ou tous les contenus qui parlent  de la technologie sur le web, ou encore ceux qui parlent d’une région.
 
 
Quel est le critère permettant de déterminer les actualités proposées au lecteur ?
 
 Il y a une vraie valeur à faire encore de la curation à la main. Marie-Catherine Beuth : Aujourd’hui, la curation est faite entièrement à la main. C’est quelque chose que les lecteurs plébiscitent, parce qu’il y a une confiance dans l’humain, qui incarne une ligne éditoriale, à partir du moment où elle est expliquée et transparente. Alors que le tri par machine crée une pression sur le lecteur qui se dit : « si j’aime ce sujet-là, est-ce que je vais rater tel autre ? » Il y a une vraie valeur à faire encore de la curation à la main.
 
Pour les critères, je me demande si l’article me dit quelque chose du monde dans lequel je vis, si ça va être important demain ou si c’est simplement une énième petite phrase qui sera vite oubliée. Est-ce qu’il y a un sentiment d’urgence ? Est-ce qu’on en parle autour de moi dans les conversations? Est-ce que c’est original aussi ? Est-ce que ça peut avoir du sens sur des sujets plus « macro » ?
 
Parmi les sujets qui engagent le plus, il y a le climat, mais aussi les découvertes scientifiques, la place de l’humain dans l’état du monde. Sur la loi travail, on ne va pas retenir l’énième rebondissement, mais le jour où la loi passe, où on a franchi un cap, je remonte l’information. L’actualité étant imparfaite, parfois je n’arrive pas à cocher tous ces critères. Certains arbitrages peuvent être contestables mais c’est le rôle du feedback.
Là où je nous vois aller, c’est vers un inventaire d’articles durables, présélectionnés par un collectif d’humains, et qu’ensuite les algorithmes fassent la gare de triage : on va surpondérer les sujets selon la passion des uns et des autres. Mais je pense que l’humain est encore qualifié pour juger de la pertinence et de la valeur d’un article.
 
 
Est-ce qu’il y a des sujets, des sources que vous bannissez ? Et ne risque-t-on pas d’appauvrir la proposition  d’informations en la personnalisant avec des algorithmes ?
 
Marie-Catherine Beuth : J’exclus les sources qui ne sont pas crédibles. Une source qui est réputée pour publier des informations fausses ou est très militante par sa nature, je ne la choisirai pas, sauf dans le cas d’une analyse particulièrement pertinente. Par exemple, sur l’élection américaine, on peut choisir du Fox News.
 
Par rapport aux algorithmes, c’est important qu’il y ait une sélection humaine en amont. J’avais été assez choquée de constater que des communiqués de presse du Front national étaient remontés parmi les articles dans Google News. Là, il y a clairement une faille dans l’algorithme car il n’est pas capable de faire la différence entre un article et un communiqué de presse.
 
Sur la question du filtre, oui, je pense qu’il y a un risque de faire rater de l’information au consommateur quand on personnalise trop. C’est pour ça qu’on relève le comportement des utilisateurs mais qu’on n’agit pas encore dessus. On n’a pas encore implanté d’algorithme qui fait de la recommandation et de la personnalisation, pour ne pas tomber dans ce panneau-là.
 
 
Comment percevez-vous vos concurrents ?
 
Marie-Catherine Beuth : Si l’on est plusieurs à avoir perçu le problème de l’accès à l’information, c’est la validation d’une intuition. J’aime voir l’approche que chacun a : l’approche de l’Important, l’approche de Circa, qui à l’époque était de faire de la curation sur les contenus et de créer des petits résumés, donc une mini-newsroom et un mini-journal en résumé, ce qui était très intéressant. La concurrence est précieuse, elle permet de voir quelles réponses sont apportées au même problème et ce qui fonctionne chez les uns et les autres. Cela permet de progresser collectivement.
 
Ce que font l’Important ou le Quatre Heures est très différent de ce que nous faisons. Chez l’Important, il y a encore une certaine profusion, ils se reposent sur un arbitrage par le social. Est-ce que l’on fait confiance à l’arbitrage du social plutôt qu’à l’arbitrage d’un éditeur ? C’est à l’utilisateur de choisir.
Je regarde aussi beaucoup ce que font des applications comme Feedly ou Flipboard qui étaient dans l’idée de laisser à l’utilisateur faire son tri dans le volume d’information. Ça plaît énormément à des consommateurs qui sont antinomiques des miens, qui ont une vraie passion pour la création de collections et l’organisation de l’information. Mes utilisateurs me délèguent cette tâche-là, ils n’ont pas le temps de s’en charger et ne s’intéressent qu’au résultat. Il y a de la place pour plusieurs niveaux de solutions car il existe des utilisateurs très différents.
 
 
Qui sont-ils ?
 
Marie-Catherine Beuth : Typiquement, ce sont pour beaucoup des femmes actives qui doivent gérer leur travail, s’occuper de leur famille et n’ont pas le temps de créer des collections sur Feedly, mais veulent avoir l’essentiel de l’information pour pouvoir comprendre le monde dans lequel on vit. Ce sont des actifs pressés, pour qui l’information est importante mais pas urgente, qui ne passent pas leur temps sur Twitter à aller la chercher. Je vois News on Demand comme un point de départ, si les utilisateurs approfondissent ensuite les sujets proposés, on a réussi le pari.
 
 
Comment se comportent ces lecteurs ?
 
Marie-Catherine Beuth : Ils lisent beaucoup de sujets courts, mais il y a encore une très forte proportion de sujets longs (66 % des sujets ouverts sont courts, 34 % sont longs), notamment sur des sujets qui jouent sur la curiosité. Cela fonctionne très bien sur des thématiques de type science, découverte, technologies, progrès. Et puis sur des sujets transversaux, typiquement le portrait de la femme de George Clooney, Amal Clooney, avocate internationale, parce que c’était un angle atypique, qui allait plus loin que la simple évocation de son mariage.
 
Quand il y a beaucoup d’actualités sur les attentats dans différents pays, la plupart des sujets lus sont des sujets courts, parce que les gens veulent rapidement savoir ce qui s’est passé, où, avec combien de victimes, et ne vont pas forcément lire le papier plus détaillé avec le ressenti des personnes à Bagdad. Par contre, il y a un très fort appel sur le sujet qui explique ce que ces attentats révèlent de la nouvelle tactique de l’État islamique. Les sujets qui apprennent quelque chose de nouveau sur l’état du monde fonctionnent vraiment bien. Ça me pousse à croire qu’il y a de la place pour du long-format sur le web, je n’ai aucun doute là-dessus.
 
 
Quel est votre modèle économique ?
 
Marie-Catherine Beuth : On a plusieurs pistes, on n’en a implémenté aucune, parce qu’on attend de voir où les utilisateurs vont nous emmener. La première piste pourrait être un modèle freemium, qui renvoie à cette idée de proposer plusieurs couches de personnalisation : la culture générale sous forme de daily brief gratuit, puis une sélection des actualités dans l’industrie pétrolière par exemple, accessible avec une formule payante. La deuxième piste serait de créer des sélections pour des clients B to B, d’offrir aux entreprises une curation spéciale pour leurs collaborateurs. Une autre piste intéressante serait de mettre la boussole News On Demand en marque blanche pour des éditeurs de contenus : un site d’information en Indonésie qui a une certaine attraction voudrait proposer à ses lecteurs d’accéder à ses contenus depuis une interface souple et agile comme celle de News on Demand, il peut nous licencier l’interface et le back-office et créer lui-même son édition pour avoir une expérience mobile organisée pour ses consommateurs. Dernière piste : le modèle publicitaire qui me plaît très modérément parce qu’il ne correspond pas à une expérience économe en termes de temps et d’attention pour le lecteur.

Nous avons bénéficié d’une bourse du Knight Prototype Fund, qui nous a permis de financer le développement de l’application. Pour le reste, c’est entièrement autofinancé entre moi et mon associé.
 
 
Quelles sont les futures innovations à apporter au service ?
 
Marie-Catherine Beuth : Le dernier gros chantier a été le lancement de la version française le 30 mai. Les deux prochains chantiers sont de lancer l’application dans d’autres langues, avec comme priorité l’espagnol, ou d’ouvrir sur la création d’éditions plus personnalisées par le lecteur ou par des contributeurs.

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Crédit photo : Capture d'écran de la page d'accueil de l'application News On Demand
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