Journalisme et Web temps réel : l'avis des professionnels au salon Media140

Article  par  Estelle YAFI  •  Publié le 05.05.2011  •  Mis à jour le 12.05.2011
[ACTUALITÉ] Les 13 et 14 avril 2011 s’est tenu, à Barcelone, un salon organisé par Media140, association de professionnels du secteur des médias, dédié aux technologies numériques, et plus particulièrement au Web en temps réel.
Créée en février 2009 par Andrew Gregson, Media140 est une organisation de professionnels des médias, indépendante, dont l’objectif est de réfléchir à l’impact que peut avoir ce que l’on appelle le Web temps réel sur les métiers traditionnels du journalisme, du marketing, de la publicité, de l’éducation, de la politique ou encore de l’industrie des services.
Le chiffre 140 fait d’ailleurs référence aux 140 caractères autorisés pour publier une information sur Twitter.

Le Web temps réel recouvre « l’ensemble des informations envoyées sur le Web par des personnes, de manière instantanée et publique ». Facebook et Twitter sont à ce jour les deux sites Internet les plus connus pour la circulation de l’information en temps réel. Les « tweets »[+] NoteCourtes contributions de 140 caractères maximum publiées de manière instantanée et visibles par tous.X [1] [2]que postent les internautes sur Twitter ou les « statuts » des utilisateurs de Facebook sont autant d’informations publiées de manière instantanée sur ces sites. Ainsi, une personne assistant à une conférence de l’organisation Media140 peut la commenter en temps réel, via une connexion Internet.
Ces technologies offertes par de nombreux sites (Facebook, Twitter, Google Wave, etc.) créent ainsi une nouvelle manière de communiquer et de diffuser de l’information. C’est également un outil extrêmement puissant d’analyse des nouvelles tendances car les internautes publient massivement, volontairement ou non, des informations renseignant sur leurs goûts, leurs modes de consommation, leur comportement d’achat etc.

L’enjeu est aujourd’hui de réfléchir aux opportunités qu’offrent ces nouvelles technologies et la manière dont elles impactent les métiers et enfin, de savoir comment exploiter les informations que les utilisateurs partagent. C’est l’objet des grands salons internationaux Media140, qui se multiplient depuis février 2009 (Sidney, Perth, Londres, Oxford ou encore Bristol), où les professionnels de secteurs variés se réunissent pour élaborer des stratégies intégrant les évolutions du Web. 

Le salon qui s’est déroulé à Barcelone les 13 et 14 avril 2011 avait pour thème principal le journalisme et ses mutations face à l’émergence du Web temps réel. Andrew Gregson, fondateur de l’organisation Media140 a présenté ce salon, lors de son discours d’inauguration, comme un moyen de réconcilier l’ancien et le nouveau, de faire en sorte que les méthodes de travail (dans le journalisme notamment) se renouvellent, que les médias traditionnels intègrent les nouveaux médias dans leur stratégie de développement. De tels objectifs sont d’ailleurs à l’origine de la création en mars 2011 du Global Editors Network[+] NoteVoir également l'article New Global Editors Network to Bring Journalism into the Digital Era de Dovilé Daveluy.X [3], réseau mondial de rédacteurs en chef désireux de constituer un forum d’échanges professionnels pour accroître la capacité des journalistes à travailler en multimédia.
 

De nombreux professionnels du journalisme ont pris la parole afin de montrer de quelle manière le Web temps réel a permis de couvrir de manière plus efficace et pertinente certains événements. Le journalisme sportif utilise depuis longtemps déjà l’information en temps réel, ou minute à minute (commentaires de matchs en temps réel sur Internet). Mais c’est maintenant le journalisme dans son ensemble qui peut profiter de ces nouvelles technologies. 

Jordi Perez Colomer, journaliste, explique que grâce à Twitter, le fait d’être présent sur le terrain n’est plus un avantage, comme l’a mis en évidence la simultanéité des événements récents dans les pays du monde arabe. En effet, de nombreux événements se sont produits très rapidement, et dans des lieux différents, si bien qu’un journaliste couvrant l’actualité en Tunisie pouvait manquer des événements tout aussi importants se déroulant au même moment en Égypte ou en Syrie. Au lieu de risquer de passer à côté de certaines informations, Jordi Perez Colomer estime qu’il peut être plus pertinent de publier de courtes informations (via Twitter par exemple), complétées par des liens grâce auxquels les internautes auront accès à des informations plus complètes. En cela, le Web temps réel ne bouleverse pas les règles d’or du métier du journaliste : s’assurer de la fiabilité des sources. Les réseaux sociaux permettent plus de souplesse et de réactivité dans le traitement de l’information, mais exigent autant, voire davantage, de rigueur dans le travail d’authentification.

De la même manière, la chaîne d’information Al Jazeera a utilisé de nouvelles méthodes de travail afin d’offrir aux téléspectateurs l’information la plus complète possible. Ayant constaté que, lors d’un événement important (conflit, catastrophe naturelle, etc.), l’information était diffusée en premier lieu sur Internet, les journalistes de la chaîne sont restés, au moment des soulèvements dans le monde arabe, en contact étroit avec des blogueurs influents, afin d’être les premiers à diffuser l’information à la télévision. L’enjeu étant là encore, pour les journalistes d’Al Jazeera, de vérifier l’exactitude de l’information, avant que celle-ci ne s’ébruite. Les blogueurs et autres contacts sur place agissent alors en véritables journalistes.
En témoigne la plateforme arabophone Sharek[+] NoteSharek signifie partager, contribuer en arabe.X [4], mise en place dès 2008 par la chaîne, sur laquelle les internautes peuvent déposer informations, vidéos et photos. Au plus fort de la crise, ce sont plus de 1 600 vidéos qui étaient déposées chaque jour et qu’il fallait authentifier.
Grâce aux nouvelles technologies et au Web temps réel, d’énormes quantités d’information sont diffusées en continu, il s’agit alors pour les journalistes de ne pas céder à la pression du flux ininterrompu et d’accorder toujours autant d’importance à la vérification de l’exactitude des informations. C’est la crédibilité de leur métier qui est en jeu. La chaîne Al Jazeera a d’ailleurs lancé à la fin du mois d’avril 2011 une émission d’actualité exclusivement conçue à partir d’informations et de contributions des réseaux sociaux : The Stream.   

Parmi les autres thèmes débattus, celui de la formation indispensable des journalistes aux outils du Web. Mais plus important encore, la redéfinition même de leur métier afin d’en faire un journalisme social, capable de réagir rapidement à l’actualité. Toni Piqué, consultant média, explique qu’aujourd’hui le journaliste a le choix entre la rapidité et l’analyse. Si un journaliste souhaite produire un article détaillé, analysé en profondeur, il fera usage des méthodes traditionnelles en rédigeant un article papier ou sur le site Internet de son journal. S’il souhaite diffuser une information dont l’analyse sera moins poussée, il pourra poster un article sur un blog par exemple. Enfin s’il souhaite diffuser un scoop, il utilisera les nouveaux moyens à sa disposition comme Facebook, Twitter, l’envoi d’alertes SMS etc. La multiplication des supports de diffusion permet donc d’associer à chaque contenu journalistique la forme de publication la plus adaptée selon sa place dans la hiérarchie des informations. 

Si la question du modèle économique des sites d’information sur Internet a bien sûr été abordée (faut-il opter pour le tout gratuit ou réintroduire des formules payantes à l’image des sites de Rupert Murdoch, dont le Times et le Sunday Times ?), ce sont des questions plus profondes, voire éthiques qui ont été également traitées lors du salon Media140 de Barcelone. En effet, l’apparition des nouveaux modes de communication que sont les sites de micro-blogging ou sites d’information en temps réel, remet en cause les schémas traditionnels de collecte et de diffusion de l’information, et par là même, le métier de journaliste.
Le cycle de conférences a montré qu’il était indispensable aujourd’hui, pour les acteurs de l’information traditionnelle et notamment de la presse papier, d’intégrer et d’utiliser les nouveaux outils du Web en temps réel. Mais en toile de fond de ces conférences, une question finissait toujours par se poser : en quoi consiste le métier de journaliste ?
 
L’apparition de nouveaux modes de communication bouleverse les systèmes traditionnels, pousse tous les métiers de l’information à s’adapter, mais les oblige également à se recentrer sur la définition de leur activité afin d’affronter cette nouvelle concurrence de manière plus cohérente. À l’heure où n’importe quel individu, muni d’un téléphone portable, peut se transformer en reporter et diffuser de l’information, quelle est la réelle valeur ajoutée de la profession de journaliste ? Son rôle consiste-t-il seulement à s’assurer que l’information diffusée est absolument exacte ? Sa valeur ajoutée réside-t-elle dans l’ajout d’une analyse, d’un point de vue, d’une critique faite à l’information brute ? Ou bien encore, le journaliste doit-il faire jouer ses contacts et ses sources au maximum afin de délivrer des « scoops » et des informations secrètes, à l’image du récent WikiLeaks ?

Si les conférences n’ont pas apporté de réponse précise à cette question complexe, elles ont au moins permis de soulever quelques interrogations et points importants, que les journalistes se doivent de prendre en compte s’ils veulent se construire une place durable dans le paysage de l’information sur Internet.
 
Le prochain salon aura lieu à Perth les 14 et 15 juillet 2011 : les rencontres professionnelles Media140 s’ajustent au rythme d’évolution des technologies qu’elles suivent et reviennent ainsi à échéance régulière.    

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Crédit photo : Campra / Flickr
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