Internet et démocratie, le grand désenchantement ?

Article  par  Isabelle DIDIER et PHILIPPE RAYNAUD  •  Publié le 13.12.2017  •  Mis à jour le 12.12.2017
On vit un moment de désenchantement vis-à-vis d'Internet. Fake news, discours de haine, marchandisation… Les aspects négatifs ont-ils pris le pas sur les aspects positifs ? Le débat en ligne est-il un champ de bataille ou encore un outil démocratique ? Entretien avec Romain Badouard.

Romain Badouard
est maître de conférences à l'université de Cergy-Pontoise et chercheur au sein du laboratoire Agora. Ses recherches portent notamment sur les mobilisations politiques et la participation citoyenne sur Internet. Il vient de publier Le Désenchantement de l‘Internet (FYP, 2017).
Vous venez de publier un ouvrage sur Le Désenchantement de l‘Internet. Qu’est-ce qui vous a amené à analyser cette vision de l’Internet ?
 
Romain Badouard : Le point de départ de ce livre, c’est le constat dans l’opinion, dans l’espace médiatique d’une forme de désenchantement par rapport au potentiel démocratique d’Internet. Cela fait une dizaine d’années que je travaille sur les mobilisations politiques en ligne, la participation citoyenne, les mouvements d’opinion sur les réseaux sociaux. Il y a 10 ans, on voyait majoritairement Internet comme un outil au service de l’émancipation des citoyens. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, où l‘on parle beaucoup de ce qui ne va pas: le harcèlement, la propagande, la désinformation, les discours de haine.
 
L’accent est maintenant plutôt mis sur un Internet « ennemi de la démocratie ». Un Internet qui va favoriser des formes de désinformation des citoyens, être un obstacle aux débats contradictoires et va enfermer les citoyens dans des bulles idéologiques. C’est cette représentation sociale de l’Internet qu’il s’agissait d’interroger.  Ce livre se propose donc de questionner ce désenchantement à partir des travaux en sciences sociales pour voir si sur le terrain, ce désenchantement, ces désillusions se justifiaient.


Selon Dominique Cardon,
« Internet était sympa, il ne l’est plus ». Partagez-vous cette vision ?
 
Romain Badouard : Il me semble que, quand Dominique Cardon tient ces propos, il parle moins de sa propre vision de l’Internet que d’une vision qui a changé et se manifeste dans l’opinion publique, chez les journalistes et les chercheurs en sciences sociales, alors qu’avant, on avait plutôt tendance à mettre en avant les aspects positifs d’Internet pour la démocratie. En ça, je suis d’accord avec lui.
 
 Les aspects négatifs et et les aspects positifs d’Internet concernant la démocratie sont les deux facettes d’une même pièce. 
Ce que je dis dans le livre, c’est que les aspects négatifs et les aspects positifs d’Internet concernant la démocratie sont les deux facettes d’une même pièce. À partir du moment où Internet permet une ouverture de l’espace public, donc une prolifération des prises de parole — pour reprendre l’expression de Dominique Cardon — dans le débat public, apparaissent des voix que les journalistes et les intellectuels n’ont pas forcément envie d’entendre, qui sont parfois des voix rétrogrades, parfois haineuses, ou cherchant à instrumentaliser la circulation des informations en ligne.
 
 
À partir de quand situez-vous ce changement dans l’opinion ?
 
Romain Badouard : Ce sont les révélations d’Edward Snowden en 2013 sur le programme de surveillance Prism de la NSA (National Security Agency) qui constituent un moment de bascule. Internet, à partir de ces révélations, devient aussi un outil au service de la surveillance de masse, et les grandes compagnies, qui disaient poursuivre un projet libéral et libertaire d’émancipation des citoyens, apparaissent alors poursuivre des intérêts économiques contribuant à cette surveillance. Après, il y a eu d’autres affaires, d’autres controverses dans l’espace public qui ont mis l’accent sur les discours de haine, sur le harcèlement en ligne, sur les nouvelles formes de propagande. Et le point d’orgue de ce désenchantement, c’est la controverse autour des fake news en 2016, lors des campagnes présidentielles aux États-Unis et lors de la campagne sur le Brexit au Royaume-Uni.
 
 
N‘idéalise-t-on pas la période d’émancipation citoyenne des débuts d’Internet ?
                                                                                
Romain Badouard : Cet Internet purement au service de la démocratie est un fantasme. C’est une vision idéalisée de ce qu’a été Internet car des formes de propagande en ligne, des discours de haine ou de la désinformation, il y en a toujours eu sur Internet et dès le début. On assiste quand même aujourd’hui à un changement d’échelle, ce qui soulève des inquiétudes légitimes.
 Cet Internet purement au service de la démocratie est un fantasme. C’est une vision idéalisée de ce qu’a été Internet Cela dit, ce n’est pas Internet qui produit de la haine ou de la crédulité, mais il nous révèle certaines évolutions de la société, comme la « brutalisation » du débat public, la balkanisation de l’espace médiatique et l’effritement du « monde commun », l’aggravation de la crise de confiance politique ou encore l’émergence d’une puissante sphère d’extrême droite sur le marché de l’information.
 
En quelque sorte, Internet est une pièce à deux faces. Il a permis une libération de la parole, d’abord au service de mouvements plutôt situés à la gauche du spectre politique et qui, progressivement, a été utilisé de plus en plus par des mouvances extrêmes. Des voix qu’on n’entendait pas avant et qui se sont saisies de l’opportunité de prise de parole permise par Internet.
 
 Pour les plus jeunes, qui ont fait leurs premières armes de citoyen sur le Web, cette idée de pluralisme radical est très importante  Les discours de haine ou ce que certains ont qualifié de discours dangereux, ou l’agressivité dans le débat, ce n’est pas nouveau. Mais dans les médias traditionnels, ça restait encore des modes d’expression largement disqualifiés parce que les journalistes ne laissaient pas les discours de haine s’exprimer sur les plateaux télé ou dans leurs colonnes. Aujourd’hui, en l‘absence de gatekeepers en ligne, de médiateurs, ces discours ont droit de cité. Et non seulement, ils ont droit de cité mais ils apparaissent comme étant légitimes à être exprimés ainsi. Pour les plus jeunes, qui ont fait leurs premières armes de citoyen sur le Web, cette idée de pluralisme radical, dont je parle dans le livre, est très importante. Cela ne veut pas dire que toutes les opinions se valent, mais plutôt que dans la culture de débat qui a émergé en ligne, toutes les opinions méritent d’être écoutées.
 
 
Internet n’en reste pas moins un lieu de débat alternatif ?
 
Romain Badouard : Oui, et le référendum de 2005 sur la constitution européenne est un moment fondateur, à ce niveau là. On se rend compte que les citoyens prennent leur autonomie par rapport aux élites intellectuelles traditionnelles et que les partis politiques, comme les médias, sont en train de perdre leur influence sur les modalités de formation de l’opinion. Internet va alors constituer un espace de contre-débat, de contre-expertise, en dehors de l’espace médiatique traditionnel.

 Aujourd’hui, ceux qui n’ont pas accès à la scène médiatique s’expriment sur le Web  Les citoyens, de manière autonome et indépendante, vont pouvoir produire des informations, les mettre en débat, etc. Le site Arrêt sur images avait compté le temps de parole à la télévision réservé au « oui » et au « non » pendant le débat. Le chiffre qu’il donnait était éloquent : 70 % du temps de parole était réservé au « oui », contre 30 % au « non ». Guilhem Fouetillou, qui a fondé Linkfluence par la suite, avait fait une étude sur le Web et traité constitutionnel européen et comptabilisé les sites Internet qui abordaient le sujet. On se rendait compte que sur le Web, c'était l’exact inverse, 70 % des sites étaient en faveur du « non » contre 30 % en faveur du « oui ». Donc, il existait un phénomène de vase communiquant où les personnes qui n’avaient pas la parole dans les médias classiques se reportaient sur Internet pour s’informer et produire de l’information. Cela est toujours vrai aujourd’hui, ceux qui n’ont pas accès à la scène médiatique s’expriment sur le Web. Un espace pour les sans voix du débat médiatique traditionnel, pour le meilleur et pour le pire.

 
Existe-t-il de nouvelles intitiatives ?

Romain Badouard : Gérald Bronner, dans son livre La Démocratie des crédules, constate que si les rumeurs ont autant de succès sur Internet, c’est parce que les gens qui seraient capables de leur porter la contradiction considèrent que c’est une perte de temps d’aller discuter avec ceux qui les colportent. Pour, peut-être, réenchanter le débat sur Internet, il faut que ceux qui sont porteurs d’un débat constructif reprennent du poil de la bête et occupent le terrain avec des stratégies de contre-discours, de contre-débat, de contre-expertise. Des initiatives se mettent en place. Par exemple, dans le cadre des discours de haine, des plateformes comme Seriously, créée par le think tank Renaissance numérique, propose des contre-discours aux adolescents victimes de discours de haine et visent à occuper l’espace de débat sur les réseaux sociaux, non pour convaincre ceux qui portent ces discours, mais pour convaincre ceux qui n’ont pas d’avis sur la question et qui consultent les débats en tant que spectateurs.
 
 Il s’est produit un changement au croisement du libertaire et du libéral. Un autre désenchantement correspond aussi à ce qu’est devenu un Internet pris en main par des grands groupes tendant à devenir monopolistiques. Il s’est produit un changement au croisement du libertaire et du libéral. La plupart des grandes compagnies du Web étaient marquées par cette idéologie que Benjamin Loveluck appelle le libéralisme informationnel : la circulation des informations ne doit souffrir d’aucune contrainte et d’aucune barrière. Par contre, aujourd’hui, ces firmes ont opéré un mouvement de recentralisation du Web autour d’un tout petit nombre de services et disposent d’outils servant de points de contrôle à partir desquels ils peuvent filtrer les contenus en circulation sur le Web. Et là, il y a manifestement matière à inquiétude.
 
 
D’autre part, les géants du web ont longtemps refusé d’intervenir sur les contenus …
 
Romain Badouard : Oui. Ils se sont toujours dépeints comme des plombiers gérant des tuyaux et n’ayant rien à voir avec les contenus. L‘injonction à contrôler les contenus ne vient donc pas de ces détenteurs de plateformes, elle vient des pouvoirs publics qui se retrouvent souvent impuissants et qui cherchent à déléguer des pouvoirs de censure et de régulation à des firmes privées. Ça a commencé au début des années 2010. Des jugements de tribunaux, notamment en France et en Europe, visaient à imposer à Google et à Twitter de censurer des discours antisémites en ligne. Le grand tournant, c’est 2015, les attentats et la propagande djihadiste. Les États se sont rendu compte que les djihadistes utilisaient massivement les réseaux sociaux et le Web pour recruter de nouveaux combattants. Les grandes firmes privées n’ont pas attendu les injonctions des États et se sont mises d’elles-mêmes à supprimer des comptes, des contenus, des tweets, etc.
 
Aujourd’hui, tout le monde trouve légitime de combattre la propagande djihadiste et les discours de haine. Mais à partir du moment où on considère comme légitimes que les plateformes filtrent les contenus, on met le doigt dans un engrenage. Déléguer aux GAFA le pouvoir de décider quels sites ont le droit de publier est une forme de privatisation de la régulation qui pose un grave problème de liberté.
 
 À partir du moment où on considère comme légitimes que les plateformes filtrent les contenus, on met le doigt dans un engrenage. Les réseaux sociaux doivent aussi permettre à des médias alternatifs, à des voix qu’on n’entend pas dans les médias traditionnels, de se faire entendre. Et si on restreint l’accès à ces réseaux sous pretexte d’interdire la propagation de rumeurs et de fake news, par exemple, ce pourrait être un remède pire que le mal…
Car il existe des lois qui permettent de lutter contre le harcèlement, les propos racistes, les menaces de mort, etc. Ce qu’il faut faire, c’est plutôt chercher des moyens de faire appliquer les lois existantes plutôt que d’en créer de nouvelles.

 
Les pouvoirs publics ne devraient-ils pas aussi s’attaquer au modèle économique de ces entreprises ?
 
Romain Badouard : Toucher les acteurs au porteuille est une stratégie efficace. On a vu ainsi récemment la plateforme Jeuxvideo.com perdre des annonceurs à la suite d’une campagne sur les réseaux sociaux dénonçant leur accueil de forums de harcèlement haineux Dès lors, Jeuxvidéo.com a annoncé l’emploi de nouvelles recrues pour faire davantage de modération sur ces forums.
 
Car ces débordements s’ancrent dans une économie du clic. Ce sont aussi des enjeux économiques et si l‘on veut trouver une solution pour limiter et empêcher de tels débordements, il faut une volonté politique pour réguler cette économie : lorsque les pouvoirs publics tapent du poing sur la table, comme ça a été le cas l’été 2016 avec la Commission européenne qui a infligé une amende record à Google, les grandes firmes du Web font marche arrière. Mais étant donné qu’il existe un vide politique et juridique, les GAFA se permettent beaucoup de choses en attendant de voir à quel moment la puissance publique va réagir.
 
 
Vous avez identifié sept caractéristiques du débat en ligne, pouvez-vous nous les exposer ?

 Avec Google, on passe d’un contrôle éditorial a priori à un contrôle éditorial a posteriori sur le Web. Romain Badouard : La première caractéristique du débat public en ligne, c’est d’abord la fin des gatekeepers traditionnels qu‘étaient les journalistes, les éditeurs, les programmateurs. Ces acteurs ont beaucoup moins de pouvoir dans le débat public en ligne, puisqu’ils ne décident plus de ce qui peut se dire ou non. Pour autant, la fonction persiste toujours aujourd’hui. Et elle est remplacée par les algorithmes des moteurs de recherche qui décident, non pas de ce qui est rendu public ou non comme le faisaient les journalistes, mais de ce qui est rendu visible sur le Web. Dominique Cardon dit qu’avec Google, on passe d’un contrôle éditorial a priori à un contrôle éditorial a posteriori sur le Web.
 
La deuxième caractéristique, c’est l’égalité des statuts dans le débat. Internet est un réseau de communication au sein duquel on peut accéder à partir de n’importe quel nœud, c’est-à-dire de n’importe quel ordinateur connecté. Ainsi, tous les internautes sont au même niveau en termes de production et de réception d’informations. De ce principe d’égalité d’accès découle une égalité des statuts et une légitimité commune à tous les internautes pour faire entendre leurs voix. On entend souvent dire sur Internet que toutes les paroles se valent. Ce n’est pas tout à fait vrai. Dans la culture politique d’Internet, l’idée est plutôt de dire que toutes les paroles ne se valent pas, mais toutes méritent d’être entendues ou toutes ont le droit d’être exprimées.

Donc, tous les internautes sont au même niveau lorsqu’ils prennent la parole dans une discussion et on ne doit pas forcément mettre en avant son statut pour fonder l’autorité d’un argument. Cette dilution de l’expertise, et du statut d’autorité, est remplacé par des indicateurs de popularité. Ce qui fait que vous êtes entendu dans le débat public sur Internet d’aujourd’hui, c‘est votre nombre de followers sur Twitter, d’amis sur Facebook ou de vues dont vous bénéficiez sur YouTube. Plus vous avez de gens qui vous suivent, plus vos arguments vont être relayés. Cela a donné naissance à un marché noir de l’autorité : on peut acheter des followers, des amis, ou des vues… on achète de l’influence, même si celle-ci est artificielle.

 Aujourd’hui, espace public et sphère privée sont complètement mélangés sur les réseaux sociaux. Une troisième caractéristique essentielle est d’ancrer la participation politique dans les discussions du quotidien. Dans l’ère médiatique pré-internet, les gens avaient leur vie privée et endossaient leurs habits de citoyens pour se mobiliser dans l’espace public. Aujourd’hui, espace public et sphère privée sont complètement mélangés sur les réseaux sociaux. Les citoyens vont personnaliser des controverses publiques en parlant à la première personne et vont aussi rendre publiques des expériences privées pour en faire des controverses. C’est la rencontre entre l’espace public et privé dont on a du mal aujourd’hui à tracer la frontière.
 
La quatrième caractéristique, ce sont les formes de participation Push Button, qui ont donné le sentiment qu’on peut participer, en tant que citoyen, en un clic sur les réseaux sociaux, via un like, via un retweet, via un partage. Ces formes de participation sont décriées parce qu’on leur reproche de ne pas être forcément représentatives d’un véritable engagement citoyen. Ce qui est vrai, c'est que les formes de participation Push Button sont très souples, très peu contraignantes ; et elles ont, dans le même temps, un effet positif : elles permettent aux gens qui ne sont pas très à l’aise avec l’écrit, de faire entendre leur voix dans le débat, d’indiquer leurs préférences. Elles sont donc une caractéristique importante de ces formes de débats en ligne.
 
Cinquième caractéristique : La dimension identitaire du partage de l’information. C’est un point très important, dans le cadre des fake news notamment. Aujourd’hui, on partage plus des informations sur les réseaux sociaux pour dire quelque chose de nous-mêmes, pour se construire une identité numérique que pour informer ses contacts. Cela fonctionne dans la diffusion des fausses informations : les gens vont les partager, pas forcément parce qu’ils croient aux informations véhiculées dans ces articles, mais plutôt parce qu’ils adhèrent à la vision du monde que colportent ces fake news, et pour exprimer une défiance par rapport aux élites politiques et aux élites intellectuelles et médiatiques traditionnelles. Partager des informations a toujours une dimension identitaire très importante.
 
La sixième caractéristique, ce sont les mécanismes d’auto-conviction. C’est-à-dire que les algorithmes de classement des informations sur Google ou sur les réseaux sociaux, sur Facebook notamment, vont générer des circuits qui vont porter à notre connaissance des informations qui nous confortent dans nos opinions. Sur Google, ça passe notamment par une personnalisation des résultats du moteur de recherche : en fonction de nos recherches précédentes, on nous propose de nouveaux résultats, censés correspondre à nos préférences, aller dans notre sens. Et sur Facebook, cela s’exprime par l’idée qu’on voit seulement les informations publiées par 20 % de nos contacts, qui sont les contacts les plus proches de nous, ceux avec lesquels on a le plus d’échanges et qui partagent le plus nos opinions. Alors que, pour que le débat public se passe correctement, on est censé être confronté à des arguments contradictoires. Cet élément est lié à ce qu’on a appelé les bulles de filtrage ou bulles idéologiques sur Internet et qui a amené certains journalistes à parler de « post-vérité ».

La septième caractéristique est cette place prise par les grandes firmes du Web dans la régulation de la liberté d’expression, dont je parlais tout à l’heure, et le danger que représente cette forme de privatisation de la régulation des contenus.
 
 
Autrement dit Internet, cette architecture technologique ultra moderne, crée ou regénère des réflexes tribaux ?
 
Romain Badouard : Oui. Internet et les réseaux sociaux génèrent une projection technologique de la manière dont s’exprime le lien social dans la vie quotidienne. Dans notre vie de tous les jours, nous avons tendance à être entourés de gens qui partagent nos opinions et à fuir le débat contradictoire. C’est humain. Et Internet ne fait que projeter cet état de fait.
 
 
Vous dites qu‘on estime que 95 % de l’audience en ligne se focalise sur 0,03 % des contenus. Qu’est-ce que cela dit de notre attention sur le Web ?
 
Romain Badouard : C’est une estimation que je tire d’une étude réalisée par Guilhem Fouetillou pour Linkfluence, citée en 2013 dans un article de Dominique Cardon, « Dans l’esprit du page rank » paru dans la revue Réseaux. Ce que disait Guilhem Fouetillou, c’est qu’évidemment il est impossible de savoir à l’échelle du Web à quel point l’attention est concentrée. C’est une estimation basée sur des outils de suivi du Web très puissant à disposition de Linkfluence.
 
 
Par ailleurs, côté producteurs d’informations, 64 % des articles en ligne sont du copier-coller. C’est un chiffre donné par Julia Cagé, Nicolas Hervé et Marie Luce Viaud dans L’Information à tout prix (Ina Éditions, 2017). Cela veut-il dire que l’information est extrêmement concentrée, qu’il n’y a pas véritablement de pluralisme ?
 
Romain Badouard : Tout à fait. Cette forme de concentration de l’attention dans les médias est liée à l’économie du clic qui essaie, pour générer des revenus publicitaires, de proposer aux internautes ce qu’ils recherchent sur les réseaux sociaux, sur les moteurs de recherche, notamment pour les attirer vers cette information-là. Plus précisément, ce que montrent les travaux sur le pluralisme de l’Information sur Internet, notamment ceux de Franck Rebillard, c’est que les différents producteurs d’information sur Internet ont des stratégies éditoriales très différentes. Et que les sites de médias en ligne traditionnels et les infomédiaires type Google Actualités ou les portails d’Orange, sont dans une logique de matraquage éditorial où on publie beaucoup sur un tout petit nombre de sujets, afin de générer des revenus liés à l’économie du clic et aux revenus publicitaires.
 
 Il existe sur Internet une diversité évidente des producteurs d’information. Cette diversité ne se traduit pas forcément par une diversité des sujets abordés  
Il existe sur Internet une diversité évidente des producteurs d’information. Cette diversité ne se traduit pas forcément par une diversité des sujets abordés sur le Web, puisqu’il y a aussi des mécanismes de concentration de l’information.
Les vrais artisans du pluralisme de l’information en ligne sont davantage les pure players et les blogueurs, qui vont plutôt adopter une logique de rareté éditoriale pour traiter des sujets qu’on n’aborde plus dans les autres médias.
 
 
Croyez-vous possible une gouvernance multipartenaires ?
 
Romain Badouard : La gouvernance multipartenaires compte un certain nombre de réussites et aussi un certain nombre de défaites. Les travaux sur la gouvernance d'Internet, je pense notamment à ceux de Françoise Massit-Folléa, ont plutôt eu tendance à montrer que la gouvernance multipartenaires et la participation de la société civile — en particulier des associations de défense des libertés numériques — a eu peu d'effets sur les pratiques de régulation à l'échelle internationale. En 2016, à l'occasion de l'Open Government Partnership, un certain nombre d'associations de défense des libertés sur Internet ont refusé d'y prendre part parce que, justement, elles jugeaient qu'on se moquait d'elles : d'un côté, on affichait des grands principes d'ouverture alors que dans la pratique, on refermait le Web et on le recentralisait. Donc, il y a sujet à être déçus par ces formes de gouvernance multipartenaires.


Qu'entendez-vous par « la voie à suivre est de politiser les choix technologiques » ?
 
 Les choix technologiques en eux-mêmes sont profondément politiques. 
Romain Badouard : Ce que j'entends par politiser les choix technologiques, c'est que, quand on traite des rapports entre politique et technologie, on a tendance à s'interroger sur la manière dont la technologie change la politique. Mais ce qu'on devrait peut-être faire davantage, c'est s'interroger sur la manière dont les choix technologiques en eux-mêmes sont profondément politiques. Le choix de telle technologie aux dépens d'une autre, de telle architecture aux dépens d'une autre, est éminemment politique et a un impact très important sur le futur de la liberté l'expression aujourd'hui. Il s’agit bien d‘une politisation des choix technologiques. Il faut avoir conscience que les choix faits aujourd'hui en termes de régulation des contenus, notamment de régulation des fausses informations, peut avoir des conséquences très importantes sur l'avenir de la liberté d'expression.
 
Il faudrait que l‘on puisse inclure davantage les citoyens dans le débat public pour qu'ils puissent en avoir conscience et donner leurs avis sur ces choix collectifs.
 
 
Selon vous, l'architecture technique et les spécificités du réseau, décentralisé et propice au pluralisme, ont-elles influé sur la culture politique qui y est née ?
 
Romain Badouard : Effectivement, Internet est, à la base, un réseau d'une part décentralisé, donc qui implique qu'on ne peut pas y mettre de points de contrôle, et d’autre part, il engendre une idée d'un pluralisme radical parce qu'il est très facile d'y avoir accès et de mettre en circulation des informations. Tout le monde peut prendre la parole, toutes les voix peuvent se faire entendre et on ne doit surtout pas filtrer les prises de parole sur ce réseau. Mais à ce modèle politique d'Internet se heurte le modèle politique du Web qui est, justement, une forme de hiérarchisation des prises de parole en fonction de la popularité et qui est plutôt un modèle d'élitisme censitaire vers lequel on tend aujourd'hui beaucoup plus et qui accompagne ce mouvement de recentralisation d'Internet.
 
 
Cette recentralisation est-elle une conséquence du Web 2. 0 ?
 
Romain Badouard : C'est surtout une conséquence du succès des services des grandes firmes du Web, Google, Facebook et Amazon : la puissance économique qu'elles tirent de leurs nombres d'utilisateurs découle une puissance politique sur la régulation des réseaux. On en est là, aujourd'hui.
 
 
Vous pensez que tout le monde peut avoir droit à la parole et échanger avec tout le monde, quelles que soient les idées ? Comment faire, actuellement ? Est-ce qu'il faudrait « casser » les GAFA pour repartir vers autre chose ?
 
 Romain Badouard : Il existe deux écoles. Il y a l'école américaine qui est de dire que ce qui manque, c'est de la transparence. Ce dont les citoyens auraient besoin, c'est la transparence des grandes firmes, notamment Facebook dans la manière dont elle alloue des encarts publicitaires sur son réseau. C'est ce que Facebook a annoncé vouloir faire, suite aux révélations sur l’interférence de la Russie dans les élections américaines., ainsi que rendre transparent son algorithme afin que ses utilisateurs connaissent la manière dont sont hiérarchisées les informations publiées dans les pages d'actualité.
 
En Europe, on a plutôt aujourd'hui une école de la contrainte, c'est-à-dire d'appliquer des contraintes fortes à ces acteurs, quitte à briser les monopoles pour leur imposer un contrôle beaucoup plus strict.
 
Il faut voir que l‘on vit un moment particulier qui est celui de ce désenchantement vis-à-vis d'Internet, et que les autres médias ont vécu aussi ce type de séquence. Mais viendra aussi le temps de la normalisation. Ce qui m'inquiète davantage, ce serait plutôt l'émergence d'un Internet à deux niveaux, c'est-à-dire d'un Internet où d'un côté, on aurait des espaces de débats « propres » et filtrés avec des professionnels de l'information décidant qui peut s'exprimer pour dire quoi — vers lesquels un certain nombre d'internautes pourraient trouver un intérêt à se tourner si la propagation des rumeurs continue à s'accentuer — et d'un autre côté, des sous-couches qui seraient livrées à des producteurs d'information beaucoup moins scrupuleux. Ça, c'est vraiment pour moi un risque auquel il faut faire attention si l‘on veut garder un Web unitaire où tout le monde peut se retrouver.
 
Le grand enjeu va être à la fois de réguler pour contrecarrer les discours de haine et la désinformation, tout en garantissant un Internet non censuré où tout le monde peut faire entendre sa voix. Il n'y a pas encore de solution miracle à ce niveau-là, mais cette solution ne viendra pas que des États, pas que des entreprises privées, elle viendra aussi de la société civile et on a besoin des associations dans ce combat.
 
 
L‘Electronic Frontier Foundation vient de quitter le W3C pour protester contre l'implémentation des DRM au sein des standards du Web. Selon vous, cela va-t-il induire un contrôle des accès et des usages sur les appareils ?
 
Romain Badouard : C'est un événement très important et peu commenté — dont Guillaume Sire a justement livré une analyse éclairante — puisque pour la première fois, on va implémenter dans les standards du Web une demande émanant des ayants droit pour contrôler directement par la technologie les licences des contenus qui circulent. On va incruster cette injonction au contrôle dans des ressources techniques. C'est un bon exemple qui montre que les technologies ne sont pas neutres et qu'il faut politiser les choix. Si on permet ça aujourd'hui pour les licences, demain on le permettra pour d'autres formes de contrôle. On considère que ce n'est plus aux internautes et à leur libre arbitre de prendre des décisions et de décider en tant que citoyens libres et autonomes, mais que c'est à la technologie de contrôler ces choix-là. C'est un enjeu démocratique majeur.
 
 
Pour finir, malgré ces dangers, pensezvous que le Web et les réseaux sociaux restent essentiels pour la démocratie dans le monde ?

Romain Badouard : Je pense que dans la séquence qu'on vit aujourd'hui, il y a beaucoup d'inquiétude, beaucoup de désenchantement. Mais je pense aussi que ces inquiétudes sont exagérées, au point de former une espèce de bulle. Cela n'empêche pas qu'il y ait beaucoup de choses très positives sur Internet et que cette bulle de désillusion devrait finir par se dégonfler et la situation se normaliser.

 Internet et les réseaux sociaux sont encore aujourd'hui au service de la liberté d'expression  Ce qui est sûr, c'est qu'Internet et les réseaux sociaux sont encore aujourd'hui au service de la liberté d'expression. Ce ne sera peut-être pas toujours le cas. Si on veut que ça le soit, il faut que la société civile se mobilise pour faire pression pour que ça le reste.

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