Instagram, la vie passée aux filtres | InaGlobal

Instagram, la vie passée aux filtres

Article  par  Karin DANJAUME  •  Publié le 09.09.2013  •  Mis à jour le 10.10.2013
Si la décennie 2000-2010 a été marquée par l’explosion des réseaux sociaux, les deux dernières années ont surtout vu la montée en puissance du partage instantané de l’image. À ce petit jeu, Instagram fait figure de champion.

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Un succès fulgurant

Une application gratuite de retouche de photos et un partage simplifié sur de multiples plateformes (Facebook, Flickr, Twitter, Tumblr, Foursquare et des adresses électroniques). Voici l’idée de départ de Kevin Systrom et Mike Krieger, deux jeunes ingénieurs (respectivement nés en 1984 et 1986) diplômés de Stanford University aux États-Unis, lorsqu’ils ont lancé Instagram le 6 octobre 2010.

À l’époque, on trouve sur le Web des sites de stockage de photos en ligne comme Picasa ou Flickr (propriété de Yahoo! depuis 2005), ce dernier étant plutôt plébiscité par les semi-professionnels. Côté mobile, des applications de partage de photographies existent comme Hipstamatic (lancé par Apple) qui connaît déjà une petite notoriété mais ne brille par sa facilité d’utilisation. Or c’est justement la simplicité et la rapidité d’Instagram qui vont faire mouche. L’application, disponible uniquement sous iOS[+] NoteLe système d’exploitation d’Apple. Le succès d’Instagram est imputable durant les premiers mois aux propriétaires d’iPhones.X [1] dame rapidement le pion à ses concurrents en s’appropriant des techniques utilisées par les professionnels

Car l’application ne serait rien sans les 19 filtres[+] NoteEn juillet 2013X    hjo qui solutionnent le problème de photos de qualité douteuse prises à la volée. Une image floue acquiert soudain une touche vintage ou arty. De quoi donner la sensation à beaucoup d’être des photographes de talent.[2]


Le succès est immédiat. En décembre 2010, lnstagram compte déjà un million d’utilisateurs. En août 2011, 150 millions de photos ont déjà été téléchargées sur la plateforme.  En 3 mois, Instagram comptait déjà 1 million d’utilisateurs.  En décembre 2011, Apple lui décerne le prix de « iPhone App of the Year » (application iPhone de l’année). En avril 2012, l’application est également proposée sous Android, ce qui lui permet de poursuivre son ascension sur le même rythme. En septembre 2013, Instagram revendique 150 millions d’utilisateurs actifs, 45 millions de photos publiées quotidiennement et 16 milliards de photos partagées depuis sa création[+] NoteSource : InstagramX [3].

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Une nouvelle forme de communication

Le succès d’Instagram est entièrement corrélé à l’essor des smartphones et aux nouveaux usages qu’ils induisent. Au premier trimestre 2013, il s’en est vendu plus de 216 millions dans le monde. La génération des digital natives, férue de réseaux sociaux, impose une nouvelle forme d’expression basée sur l’instantané et le visuel. En 2013, plus de 80 % des mobinautes prennent des photos avec leur mobile. La photo remplace soudain le message électronique ou le SMS pour dire « je suis là ».

Petit à petit, chaque moment du quotidien est partagé : petit déjeuner, dernier achat mode, exposition tout juste visitée, vacances au bord de la mer… Certes passée à la moulinette du filtre, la vie privée de cette communauté grandissante est paradoxalement exposée sans filtre dans ses moindres détails. Le pendant de cette exposition permanente est une certaine uniformisation esthétique qui n’échappe pas à la standardisation.  Cette recherche esthétique amène, en outre, une forme de scénarisation du quotidien allant jusqu’à provoquer quelques dérives. Ainsi des restaurateurs new yorkais, excédés de voir les clients dégainer leurs smartphones à tout bout de champs (le phénomène porte même un nom : foodstagram) ont interdit l’usage d’Instagram dans leurs établissements.

Le succès rapide d’Instagram, et ce zapping frénétique d’un réseau social à l’autre, a accéléré le rythme d’introduction de nouvelles habitudes dans notre quotidien. Le vocabulaire se modifie (instagrammer entre dans le langage des utilisateurs), les hashtags deviennent un nouveau tic de langage, les lolcats envahissent les réseaux sociaux… Petit à petit ces nouveaux usages se professionnalisent : Barack Obama, après Twitter, utilise Instagram pour sa campagne présidentielle, le New York Times publie une photo Instagram en couverture, les « peoples » s’y ruent pour faire leur promotion (Rihanna, Madonna). Instagram n’est plus simplement un environnement de loisir : y être c’est aussi contrôler son image.
Enfin, la force d’Instagram réside dans la constitution d’une communauté très active. Au départ simple plateforme de partage de photos avec des inconnus, l’application devient un réseau puissant avec ses propres codes (peu de politique, un optimisme de rigueur affiché en toutes circonstances, peu de critiques frontales, etc.) et ses amitiés virtuelles ou réelles qui se multiplient, like (aiment) les photos des autres, commentent voire se mobilisent autour d’événements.


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Le rachat par Facebook

En août 2012, ce petit monde Instagram se met à trembler : la société annonce son rachat par Facebook pour un milliard de dollars. Jusqu’alors, les utilisateurs d’Instagram étaient plutôt fiers d’avoir investi un réseau indépendant avec une dose de créativité et surtout d’avoir su résister à l’omniprésence de Facebook. Les voilà rattrapés par ce réseau auquel personne ne semble pouvoir échapper. Le rachat d’Instagram par Facebook provoque le scepticisme des observateurs : pourquoi le géant Facebook a-t-il déboursé un milliard de dollars pour acquérir une start-up, qui certes connaît un succès certain, mais ne dispose pour le moment d’aucun modèle économique ?  Facebook est la plus grande banque d’images au monde.  Parce que la mobilité est le point faible de Facebook dont la majorité des partages (musique, liens vidéos…) se fait principalement depuis un poste fixe et qui peine à tirer des revenus de son activité mobile. Malgré les bonnes performances d’Instagram, Facebook héberge 70 fois plus de photos que l’application ce qui en fait la plus grande banque images du monde (200 millions de photos y sont uploadées chaque jour). Dans ces conditions, il s’avère plus que nécessaire de capitaliser dessus ce qui permet de toucher (voire d’entrer littéralement dans) les mobiles des utilisateurs. De façon plus anecdotique mais peut-être pas moins sérieuse, c’est aussi l’occasion de se défaire de l’image un peu ringarde du réseau qui peine à séduire les plus jeunes.

Pour Instagram, la somme de un milliard de dollars devrait suffire à expliquer cette transaction. Certes la plateforme fonctionne très bien mais elle n’a pas encore de modèle économique et surtout n’est pas à l’abri d’être détrônée par la nouvelle application qui viendra la mettre hors-jeu[+] NoteLe succès de Vine, l’application vidéo lancée quelques mois plus tard, prouvera en effet que les choix des utilisateurs s’avèrent aussi versatiles qu’impulsifs et que les créateurs d’Instagram ont anticipé un cycle naturel.X [4]. Avec ce rachat, la success story (une parmi d’autres) de la petite application rachetée par le géant de l’Internet est en marche. Preuve supplémentaire que Facebook a réalisé une bonne opération : Twitter s’y serait cassé les dents en proposant une somme bien inférieure à celle de Mark Zuckerberg. Peu enclins à commenter cette histoire, les dirigeants de Twitter n’ont toutefois pas tardé à répliquer en lançant une collection de filtres internes pour les applications mobiles et en bloquant la visualisation de photos provenant d’Instagram dans les fils d’actualité du site de micro-blogging

Du côté des IGers (surnom donné aux utilisateurs d’Instagram), la nouvelle du rachat par Facebook est également loin de remporter l’adhésion. Excédés par l’hégémonie de la firme de Palo Alto sur le secteur et surtout échaudés par le peu de cas qu’elle fait de la protection de la vie privée, de nombreux utilisateurs appellent au boycott et à la migration vers d’autres réseaux. Le malaise est entretenu par le flou qui entoure les nouvelles conditions générales d’utilisation (CGU) présentées au moment du rachat, laissant penser que Facebook pourrait s’octroyer le droit de vendre les photos publiées sur Instagram. La mobilisation des utilisateurs est telle que Kevin Systrom se voit dans l’obligation de faire marche arrière et de publier une mise au point sur le blog de l’entreprise insistant sur l’indépendance de la start-up. Grossière erreur stratégique ou test de la réaction des utilisateurs, ce mini-scandale aura laissé quelques traces avec le départ, selon l’AppStats, de près de la moitié de ses utilisateurs actifs[+] NoteCes chiffres n’ont jamais été validés par Instagram.X [5].


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La concurrence réplique

Si le rachat d’Instagram par Facebook, en provoquant la colère des utilisateurs, a permis à quelques applications de partage de photos (comme Starmatic ou Spnapseed) de connaître leur heure de gloire, elle a surtout fait réagir tout un secteur autour de l’usage social des photos. Soudain, le potentiel du partage d’images est devenu une évidence et donc un nouvel enjeu pour les acteurs du numérique. Certes la bataille autour d’Instagram était perdue mais il restait tout de même quelques bonnes cartes à jouer pour les concurrents de Facebook.

Paradoxalement, ce ne sont pas les applications mobiles qui se sont mises en branle mais les sites Web. Ainsi Pinterest, lancé en 2010 mais qui a véritablement explosé en 2012, a décidé de capitaliser sur sa particularité (les mood boards, tableaux virtuels où l’on épingle – pin – ses inspirations) qui attire déjà les marques avec en ligne de mire des contenus sponsorisés. Quand on sait que Pinterest et Instagram sont des prescripteurs dans l’acte d’achat, cette stratégie prend tout son sens dans la course à la monétisation. En attendant, Pinterest n’a pas attendu le succès d’Instagram pour prendre le virage du mobile puisque ses déclinaisons sur tablettes et smartphones génèrent désormais la majorité de leur audience.

Un autre géant du Web est bien décidé à ne pas laisser passer le train du partage d’images : Yahoo!. Dans la foulée de la nomination de Marissa Meyer à sa tête, de grandes annonces ont été faites. Yahoo! a notamment décidé de se concentrer de nouveau sur le développement de Flickr. Là où Instagram mise sur l’instantané et la basse définition, Flickr chouchoute les amoureux de l’art photographique : images stockées en haute définition et application mobile pour les consulter de partout. Dans le même temps, Yahoo! acquiert, en mai 2013, Tumblr pour 1,1 milliard de dollars, montant symbolique destiné sans doute à envoyer un message fort à ses concurrents. Là encore, l’entreprise génère peu de revenus (13 millions de dollars en 20121) mais la plateforme héberge 105 millions de blogs. En outre, Tumblr avait commencé à monétiser, quelques mois avant son rachat, ses applications mobiles avec l’arrivée de publicités.

Enfin parmi les applications mobiles pure player, une a sorti son épingle du jeu : Snapchat, qui permet de publier des photos et des vidéos éphémères (elles s’auto-détruisent au bout de quelques secondes). Elle séduit les 13-25 et a connu une croissance fulgurante en 2012 avec levée de fonds à la clé. C’est la réponse au système Facebook : ici pas de trace et pas de conséquence désastreuse pour la vie privée même si cette « cool attitude » revendiquée risque d’être plombée par Mark Zuckerberg qui s’intéresse de plus en plus à ce concurrent sérieux d’Instagram.

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L’ère de la social video

La bataille engagée entre Facebook et Twitter n’a eu de cesse de croitre depuis le rachat d’Instagram. Certes, le site de micro-blogging a rapidement réagi en insérant des filtres pour la publication de photos sur sa version mobile et en coupant les ponts avec Instagram (voir partie « Le rachat par Facebook ») mais la plus grosse réplique est arrivée en janvier 2013 lorsque Twitter a lancé sa propre application de partage mobile, Vine. Succès immédiat (243 000 vidéos partagés en une semaine via Vine) qui réactive la guerre que se livrent les deux géants : Facebook bloque immédiatement le chargementdes vidéos Vine sur les murs de ses utilisateurs. Mais Vine ne fait que confirmer les prémices d’une tendance : le partage d’images concerne aussi les images animées. Et comme pour Instagram et les autres applications de photos, il n’y a pas de place pour tout le monde. Les premiers mois après son lancement, Vine rencontre son public et connaît un engouement spectaculaire. Encore une fois la machine s’emballe et Vine devient un outil de promotion. Des teasers pour des films à succès comme Wolverine ou pour des jeux vidéos sont dévoilés en avant-première sur Vine . La social video est devenue tendance.

 

La riposte ne tarde pas à arriver : le 20 juin 2013, Instagram annonce l’ajout de la vidéo à ses services. Désormais, en plus des photos des membres du réseau à qui ils sont abonnés, les Igers peuvent désormais visionner des vidéos de 15 secondes maximum. Elles aussi bénéficient d’ajouts de filtres leur conférant une touche esthétique particulière. En quelques jours, Vine chute de la 2ème à la 7ème place dans l’App Store d’Apple. Avec l’ajout d’une fonction « embed » sur ses vidéos en juillet 2013, Instagram semble pour le moment avoir mis à terre son concurrent. Jusqu’à quand ?

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Questions sur l’avenir et la monétisation

Instagram ne cesse de proposer des innovations comme l’ajout de la vidéo, les cartes (géolocalisation) sur les profils, l’enrichissement de son site Web ou le taggage des photos. Auparavant très auto-centrée, l’application multiplie les possibilités de partage et de visionnage. Dans son sillage, de nombreuses sociétés profitent de l’effet Instagram comme Statigr.am qui met à disposition des statistiques détaillées avec ajout de photos sponsorisées ou des sites et applications proposant l’impression de magnets, coussins, photos format polaroïd. Idem pour les applications (parfois payantes) qui présentent des outils pour la customisation des photos avec l’ajout de textes, de cadres ou de petits logos. Pour le moment, ce sont surtout des applications et sites tiers qui tirent un profit pécunier du succès d’Instagram (si l’on excepte le rachat par Facebook). En 2014, un appareil photo dédié développé par Polaroïd devrait même voir le jour (le Socialmatic) sans forcément qu’Instagram s’associe au projet.

Les dirigeants d’Instagram ne semblent pas pressés de prendre part au gigantesque marché de produits dérivés qu’a fait naître l’application. Le réseau social a tout de fois décidé de mettre fin aux questions concernant les pistes de monétisation. Dans une interview au Wall Street Journal datée du 8 septembre 2013, Emily White, la directrice des opérations d’Instagram[+] NoteElle a rejoint Instagram en mars 2013, en provenance de Facebook et auparavant Google.X [6] assure que le réseau social « souhaite gagner de l’argent à long terme, mais ne ressent aucune pression à court terme »[+] Note"We want to make money in the long term, but we don't have any short-term pressure."X [7]. Malgré tout, l’introduction de la publicité sur le réseau a été annoncée pour courant 2014, le temps sans doute de mettre en place les outils adéquats et de peaufiner la communication, histoire d’éviter de ne pas se mettre à dos, une fois encore, les utilisateurs.
 
Quoiqu’il en soit, cela n’empêche pas Kevin Systrom, le co-créateur d’Instagram, de voir grand tout en maniant une certaine ironie : en juillet 2013, il déclarait qu’en continuant sur sa lancée, son application pourrait devenir plus grande que Facebook.


Crédits photos :
- Image principale : Instagram
- Images promotionnelles Instagram
- Capture d'écran / Karin Danjaume

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  • 1. Le système d’exploitation d’Apple. Le succès d’Instagram est imputable durant les premiers mois aux propriétaires d’iPhones.
  • 2. En juillet 2013
  • 3. Source : Instagram
  • 4. Le succès de Vine, l’application vidéo lancée quelques mois plus tard, prouvera en effet que les choix des utilisateurs s’avèrent aussi versatiles qu’impulsifs et que les créateurs d’Instagram ont anticipé un cycle naturel.
  • 5. Ces chiffres n’ont jamais été validés par Instagram.
  • 6. Elle a rejoint Instagram en mars 2013, en provenance de Facebook et auparavant Google.
  • 7. "We want to make money in the long term, but we don't have any short-term pressure."
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