« Il est de notre devoir de consulter diverses sources d’information »

Article  par  François QUINTON  •  Publié le 18.11.2016  •  Mis à jour le 24.11.2016
Ann Mettler
« Bulle de Filtres », « politique post-vérité » … Entretien avec Ann Mettler, directrice du Centre européen de stratégie politique.

Ann Mettler est la directrice du Centre européen de stratégie politique, le think tank interne de la Commission européenne. Nous l’avons rencontrée à l’occasion du Web Summit 2016, où elle était invitée à s’exprimer sur « La bulle de filtres vs. la démocratie ».

Selon le Reuters Institute Digital News Report 2016, deux tiers des utilisateurs de Facebook utilisent ce réseau pour s’informer. C’est un phénomène de masse, qui s’intensifie. Quel est votre avis sur le rôle joué par les réseaux sociaux tels que Facebook dans l’information et la mobilisation des citoyens ?
 
Ann Mettler :  Si nous ne découvrons plus un large éventail d’opinions à travers les informations, nous avons peut-être un problème avec la démocratie  Tout d’abord, je ne peux pas m’exprimer officiellement au nom de la Commission européenne. Je dirige son think tank interne et, à ce titre, j’ai pour mission d’avoir une réflexion quelque peu éloignée des sentiers battus, de me projeter vers l’avenir. Donc, pour être claire, rien de ce que je dis ne constitue une position officielle de la Commission.
Ceci étant dit, je pense qu’il s’agit là d’une tendance à laquelle il faut prêter attention. Il y a eu de nombreux débats ici, au Web Summit, au sujet de la « bulle de filtres » – à savoir le fait de ne recevoir que des informations qui nous intéressent et qui, pour faire simple, valident nos propres croyances, voire nos biais – et son influence sur la démocratie, car cette dernière se nourrit du dialogue et du respect des points de vue différents. Donc, si nous ne découvrons plus un large éventail d’opinions à travers les informations, nous avons peut-être un problème avec la démocratie.
 
 
Quel est à votre avis le principal sujet actuel : la « bulle de filtres » ou ce que Katharine Viner, du Guardian, a baptisé la « politique post-vérité »  ?
 
Ann Mettler : Dans une démocratie, les décisions sont souvent prises sur la base de preuves et reposent sur des faits. Donc, si nous vivons dans une « société post factuelle », certaines de nos décisions peuvent découler principalement d’émotions, du désir de perturber l’establishment, et je pense que cela peut avoir des répercussions très néfastes. Je pense qu’un grand nombre de gens pensent que les choses ne pourraient pas être pires qu’elles le sont actuellement, mais je ne suis pas de cet avis et je suis persuadée que si nous poussons le système à bout et que nous remettons trop en question la démocratie, nous pouvons basculer dans un monde pire que celui dans lequel nous vivons aujourd’hui. Les problèmes s’accumulent : on assiste à un essor du populisme, à un essor de la « société post factuelle », dans laquelle une partie de l’électorat n’est désormais plus convaincue par les faits.
 
 
Avez-vous une idée ou une proposition que vous voudriez partager ?
 
Ann Mettler : Je pense qu’en démocratie nous devons comprendre non seulement quels sont nos droits, mais aussi quelles sont nos responsabilités. Avant tout, il est de notre devoir de consulter diverses sources d’information, y compris celles avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord, nous devons être tolérants vis-à-vis des autres opinions, nous devons rechercher le compromis. La responsabilité nous incombe donc à tous, mais je pense aussi que les réseaux sociaux doivent prêter attention à cette tendance, analyser ce qui est en train de se passer et se demander comment contrebalancer la « bulle de filtres ».
 
 
Un autre débat fait rage sur le statut légal des plateformes. Google ou Facebook, par exemple, se définissent comme des solutions techniques neutres, mais prennent de plus en plus des décisions qui ont une influence éditoriale. Selon vous, doit-on les considérer comme des plateformes neutres, comme des éditeurs, ou comme quelque chose à mi-chemin entre les deux ?
 
Ann Mettler : Les réseaux sociaux ne se sont jusqu’ici pas sentis investis d’une grande responsabilité quant aux fonctions éditoriales. Mais comme je l’ai déjà dit, à la lumière de certaines évolutions auxquelles nous assistons actuellement, on se doit d’avoir une réflexion à ce sujet, surtout s’agissant des propos haineux. Cependant, j’aimerais aussi dire que les réseaux sociaux ont globalement constitué une aubaine pour la démocratie – le fait d’accéder à plus d’informations que jamais auparavant et le fait pour le citoyen moyen de pouvoir exprimer ses opinions. Il existe donc un équilibre très délicat et nous devons nous garder de surréagir. C’est pourquoi la première chose à faire, à mon sens, est de mieux comprendre le phénomène et d’encourager les prises de conscience. D’abord étudier et mieux comprendre, puis agir ensuite.
 
 
Traduit de l’anglais par Patrice Piquionne

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Crédit photo : Ina

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