Linux accueille Steam et s’ouvre à la distribution de jeux commerciaux

Article  par  Vincent SARRAZIN  •  Publié le 04.09.2012  •  Mis à jour le 04.09.2012
[ACTUALITÉ] Le leader de la distribution de jeux en ligne souhaite commercialiser ses produits sur les prochaines distributions Linux. Une démarche controversée qui ne masque pas les relations complexes du distributeur avec Microsoft et son prochain système d’exploitation.
Annoncée depuis 2010, la mise à disposition de Steam sur le système d’exploitation Linux devrait être effective à partir du mois de septembre 2012. Prévue dans un premier temps pour la distribution Ubuntu 12.04 (la distribution la plus populaire de Linux), l’application de distribution dématérialisée[+] NoteOn parle de vente dématérialisée pour qualifier la distribution d’un jeu sous format intégralement numérique sans support physique.X [1] devrait faire des remous parmi les utilisateurs du système d’exploitation libre et gratuit ; car malgré la présence d’un certain nombre de jeux libres en son sein, le système Linux fait pour le moment pâle figure en matière de jeux proposés, puisque seule une infime minorité des titres disponibles sur PC fait l’objet de portage sur cet OS[+] NoteL’Operating System, en français système d’exploitation.X [2]. L’arrivée de Steam, fort de son catalogue de plus de 1 100 jeux, va-t-elle faire de Linux un système sur lequel, 10 ans après sa création, il fait enfin bon jouer ?
 
Malheureusement pour les utilisateurs du système libre désirant s’adonner à la pratique des jeux, l’arrivée du logiciel de distribution ne devrait pas occasionner de révolution dans un premier temps, pour une raison très simple : la possibilité d’utiliser Steam ne permet pas  de profiter de son vaste catalogue. Chacun des jeux disponibles sur le logiciel devra ainsi être porté en version Linux, c’est-à-dire en partie reprogrammé, moyennant un coût pour les éditeurs. Difficile de présumer de l’engagement de ces derniers pour le marché du jeu sur Linux tant celui-ci semble pour le moment inexistant : la pratique des jeux y reste marginale et les joueurs qui s’y livrent passent le plus souvent par des solutions alternatives comme les émulateurs Windows[+] NoteUn émulateur est un logiciel permettant d’imiter le comportement d’un autre système afin de profiter de ses applications.X [3]. La mise à disposition de Steam sur Ubuntu représentera donc avant tout une expérimentation, et une porte laissée ouverte aux initiatives extérieures et à la volonté des éditeurs.
 
La compagnie Valve Corporation, créatrice et propriétaire de Steam, a ainsi ouvert la marche en annonçant le portage de son jeu phare Left 4 Dead 2, paru en 2009 sous Windows et qui devrait faire partie des premiers jeux supportés par Steam sur Linux. Le pack de jeux indépendants Humble Indie Bundle, débarqué sur l’Ubuntu Software Center en juin 2012, profitera également de cette compatibilité. Et si le succès de ce dernier semble de bon augure pour le jeu sur système libre (avec plus de 10 000 acquéreurs en 72 heures de commercialisation), il profite de son statut de jeu indépendant commercialisé à un prix libre fixé par les utilisateurs eux-mêmes ; un principe à même de séduire les utilisateurs de Linux qui partagent, pour beaucoup d’entre eux, les valeurs au fondement du logiciel libre .
 

Le chef de file des adeptes du libre Richard Stallman s’est montré éloquent quant aux nombreuses restrictions des libertés d’utilisation qui pourraient accompagner l’arrivée de Steam sur Linux.

Ainsi l’arrivée d’un supermarché du jeu en ligne comme Steam sur le système libre Linux n’est pas sans poser un certain nombre de questions d’éthiques soulevées par les utilisateurs, et en premier lieu par le « gourou » du logiciel libre Richard Stallman. Le fondateur de GNU et de la Free Software Foundation n’a ainsi pas masqué ses doutes quant aux déclarations de Steam, affirmant que si les effets bénéfiques de l’implantation du logiciel pourraient être importants (notamment en incitant nombre d’utilisateurs à délaisser Windows au profit de Linux), le non-respect de l’éthique du logiciel libre serait dommageable pour la communauté. Car les jeux commerciaux présentés sur Steam sont pour la plupart des logiciels fermés, rendant impossible la modification du code source par les utilisateurs qui représente un des piliers du logiciel libre. La présence de DRM[+] NoteDigital Rights Management, des outils conçus afin d’endiguer le piratage en limitant les conditions d’utilisation d’un jeu, comme par exemple le nombre de machines sur lesquelles ce dernier peut être installé.X [4] sur nombre des jeux supportés par Steam est également au centre des préoccupations, puisqu’ils imposent des restrictions d’utilisation fondamentalement opposées aux valeurs défendues par les adeptes du libre. C’est donc en terrain miné qu’avancent Valve et son logiciel de distribution, sur fond de craintes vis-à-vis du futur Windows 8.
 
Car la sortie du prochain système d’exploitation de Microsoft, prévue pour octobre 2012, a soulevé de vives critiques de la part de Gabe Newell, président de Valve Corporation et co-fondateur de Steam. Ce dernier estime en effet que Windows 8 pourrait représenter « une catastrophe » pour l’industrie du jeu vidéo, en partie à cause de sa nouvelle interface graphique (conçue pour favoriser une convergence entre les ordinateurs et les tablettes Microsoft en proposant une interface adaptée au tactile) et de son architecture trop fermée rendant difficile toute modification par les utilisateurs. Mais le principal danger pour Steam est d’une toute autre envergure : l’apparition d’une plate-forme de vente de logiciels en ligne – le Windows Store – intégrée au prochaine OS de Microsoft pourrait ainsi représenter une concurrence de taille pour Valve Corporation. Un coup dur pour Valve, qui lance à partir de septembre 2012 la commercialisation d’applications professionnelles sur le réseau Steam. Face aux dangers guettant le logiciel de distribution de Valve, l’arrivée sur Linux peut faire figure de diversification nécessaire ; il est cependant peu probable que le succès de cette démarche (associée au lancement de Steam sur l’iOS d’Apple depuis 2010) soit suffisant pour offrir au logiciel un espace de commercialisation viable hors du géant Windows.
 
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- Illustration principale : CyberHades / Flickr
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  • 1. On parle de vente dématérialisée pour qualifier la distribution d’un jeu sous format intégralement numérique sans support physique.
  • 2. L’Operating System, en français système d’exploitation.
  • 3. Un émulateur est un logiciel permettant d’imiter le comportement d’un autre système afin de profiter de ses applications.
  • 4. Digital Rights Management, des outils conçus afin d’endiguer le piratage en limitant les conditions d’utilisation d’un jeu, comme par exemple le nombre de machines sur lesquelles ce dernier peut être installé.
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