Jeux mobiles, jeux consoles : des marchés hermétiques ?

Article  par  Vincent SARRAZIN  •  Publié le 20.09.2012  •  Mis à jour le 20.09.2012
[ACTUALITÉ] Entre le portage d’Angry birds sur consoles de jeux et celui d’Assassin’s creed sur téléphones mobiles, quelles perspectives pour les éditeurs désireux d’élargir leur marché ?
Rovio Mobile, développeur du jeu Angry Birds, se sentirait-il à l’étroit sur le marché des smartphones ? Après avoir décliné sa franchise dans de nouvelles moutures sur téléphones portables (avec Angry Birds Seasons, Angry Birds Rio et Angry Birds Space, chacune ajoutant au jeu original de nouveaux décors), ouvert un parc d’attraction près d’Helsinki et commercialisé une gamme de boissons sucrées, la compagnie finlandaise se jettera dans le grand bain du marché des consoles à partir du 26 septembre 2012.

 Le jeu Angry Birds a su conquérir la clientèle démographiquement très hétérogène des utilisateurs de smartphones grâce à ses mécaniques de jeu simples et bien pensées. 
Prévu sur Xbox360, PS3 et 3DS, Angry Birds Trilogy réunira l’épisode original et ses deux extensions Seasons et Rio dans une version rénovée pour ces nouveaux supports, avec des graphismes mis à jour pour profiter de l’affichage HD des téléviseurs de salon et une compatibilité avec les contrôleurs spécifiques à chaque console (Kinect sur Xbox360, Move sur PS3, stylet sur 3DS). Peu probable cependant que ces spécificités suffisent à séduire le public des joueurs consoles, car le projet de Rovio Mobile risque de voir son ambition bridée par un manque de clairvoyance. Le lancement sur un support consoles pose le problème de l’adéquation au public : le jeu Angry Birds a certes su conquérir la clientèle démographiquement très hétérogène des utilisateurs de smartphones grâce à ses mécaniques de jeu simples et bien pensées et s’est révélé, avec plus d’un milliard d’exemplaires téléchargés, l’un des plus grands succès du casual gaming et des jeux vidéo grand public.

 

Le Finlandais Rovio a surfé depuis 2009 sur le succès de son jeu phare
en multipliant les produits dérivés, une stratégie aujourd’hui menacée d’essoufflement

Mais afin de séduire le public des consoles de jeux, Angry Birds risque de manquer d’arguments, du fait de la grande différence de pratiques entre jeux mobiles et jeux consoles : alors que le public mobile joue principalement de manière sporadique afin d’occuper les temps d’attente (transports en communs, salles d’attentes, etc.), les joueurs sur consoles ont une pratique plus assidue du jeu vidéo, avec des temps de jeu quotidiens beaucoup plus importants et surtout des sessions plus longues se comptant en heures et non en dizaines de minutes comme pour le jeu mobile. Les exigences sont ainsi très différentes sur les deux marchés et Rovio Mobile, qui a porté son jeu sans en adapter la jouabilité, risque d’en pâtir. D’autant qu’avec un prix de lancement d’environ 25 €, le jeu se privera de la possibilité de se ménager une niche sur consoles, en entrant en compétition directe avec des jeux au contenu bien plus riche.
 


La célèbre franchise Assassin’s Creed devrait abandonner pour sa version
mobile les mécanismes d’ « Action-Aventure » qui ont fait son succès

Au moment de réaliser Angry Birds Trilogy, le développeur finlandais a oublié que la recette menant au succès d’un portage résidait dans l’adaptation du jeu, et non uniquement dans la rénovation des graphismes. Un principe gardé en tête par l’éditeur français Ubisoft, qui tente avec Assassin’s Creed Utopia l’exact opposé de l’initiative de Rovio Mobile : porter un succès du jeu consoles sur téléphones mobiles. Prévue pour septembre 2013, l’adaptation de la saga à succès - dont le dernier opus a été écoulé à plus de 7 millions d’exemplaires - ne fait pas l’économie d’une réflexion sur le modèle à adopter et présente une trajectoire radicalement différente des Assassin’s Creed sortis sur consoles : avec un style de jeu à mi-chemin entre la gestion d’une ville virtuelle (comparable aux succès du jeu social de type FarmVille) et le combat tactique au tour-par-tour, Utopia prend ses distances avec la composante de jeu d’action qui avait prévalu jusqu’ici, et s’adapte à des temps de jeux courts et renouvelables. D’autant qu’à l’instar de Call of Duty Online prévu sur mobile par son concurrent Activision-Blizzard, Ubisoft a choisi un modèle de commercialisation en free-to-play pour Assassin’s Creed Utopia et se donne ainsi les moyens de s’attaquer au marché en douceur, et de se constituer une clientèle de joueurs sur le long terme qui payeront de manière régulière pour des contenus optionnels. Un pari qui pourrait s‘avérer gagnant quand on sait que 90 % des dépenses des joueurs américains sur mobiles concernent des jeux en free-to-play. L’éditeur Ubisoft dispose même, contrairement à Rovio, d’une soupape de sécurité pour le lancement de son jeu : en s’associant au distributeur japonais Gree, Assassin’s Creed Utopia bénéficiera de sa notoriété et pourra ainsi s’assurer une niche de commercialisation au Japon.

Dans une industrie des jeux vidéo de plus en plus tournée vers le multi-support, les initiatives d’Ubisoft et Rovio Mobile vont dans le bon sens : élargir leurs produits afin de les tourner vers un maximum de joueurs et profiter des synergies offertes par la multiplication des supports (dont la possibilité de fidéliser les clients à un produit qu’ils achèteront sur les différentes machines possédées). Encore faut-il proposer des produits différents et adaptés à chaque support : le portage minimaliste d’Angry Birds fait en ce sens figure d’exemple à ne pas suivre pour les éditeurs en quête d’une diversification souvent nécessaire.
 
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