Oreille amère

Article  par  Catherine DUFOUR DU COLLECTIF ZANZIBAR  •  Publié le 12.08.2016  •  Mis à jour le 12.08.2016
Oreille amère - illustration Alice Meteignier
(Science)-fiction. Quand l’information devient sensuelle.



Stac à Von Lomon : Sexuellement, tous les trous ont été surexploités, mec. Sauf l'oreille.
 
[Stac] La vraie nouveauté de ces temps maudits, c'est quand même le format .xtc : « le format multisensoriel, le format SEN-SU-EL ! ». C’est-à-dire que la définition 3D n’a d’égal que la qualité du son, le réalisme de la résolution olfactive et la finesse de l’effet-de-réel tactile. Pour le goût, ça progresse.
Mon job ? Dénicheur de talent sensoriel. Je suis capable de les repérer n'importe où, dans la rue ou le métro, chez le biotech' ou au bout du bar – j'ai un talent pour ça. Mais attention : pas n'importe quelle sensorialité. Seulement l'émotionnelle – parce que le gros boulard, c'est déjà bien encombré, comme créneau. Et seulement la plus puissante – et la plus discrète. Celle des schizotypes.
Le schizotype, c'est le genre de profil psychologique qu'on envoie passer six mois à carotter la glace dans une station polaire, ou à graisser des têtes de forage sur un météore – ou à numériser des bandes magnétiques dans les caves d'une Bibliothèque nationale. Six mois absolument seul, et qui ne voit pas du tout le problème. Le genre profondément secoué, c'est ça. Mais qui ne fait pas d'éclaboussures. Qui n'a pas besoin des autres parce qu'il est d'assez bonne compagnie pour lui-même. On dit : « déficit social interpersonnel. » Je dis : mine d'or.
Ces gens-là bouillonnent pendant des années, comme des marmites scellées, autour d'une seule et même obsession – souvent les circuits ferroviaires miniaturisés, je dois reconnaître. Alors, quand on réussit à leur prendre ne serait-ce qu'un seul tétraplet sensoriel, miam ! C'est du concentré d'émotion. Du miellat de pied cosmique. Cristallisé autour d'une locomotive à vapeur au 1/87e modèle030TU13 année 1943 peinte en vert bouteille au pinceau à un poil, OKAY, mais qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse. Croyez-moi, ce que ces petits fumiers de schizoT cachent sous leur air figé, c'est à quel point ils sont heureux. Pour peu qu'ils aient les moyens matériels de se concentrer sur leur petite manie, ils passent leur vie au grenier du septième ciel. Aucun mal à ça, hein ? Mais moi, mon job, c'est qu'ils partagent.
Un matin, j'étais en vitrine de mon bistrot préféré, je vois ce type passer dans la rue, avec son visage poupin, son air sérieux et ses bottes en caoutchouc. Je l'ai reconnu tout de suite. Il n'y a qu'un schizoT pour se balader au printemps avec des bottes bleu électrique qui font CRUINC sans voir du tout le problème. Il tenait devant lui, comme un Graal, un énorme bouquet de fleurs moches. Je l'ai suivi ; il est entré dans un cimetière, bien sûr.
 
*
 
[Stac] Excusez-moi, je vous ai vu avec vos fleurs, tout à l'heure... Mais je me présente : Stac, e-profileur. Ma carte. Il se trouve que j'ai, on va dire, de la famille dans le coin et j'aurais voulu savoir – qu'ils reçoivent de la verdure de temps en temps, n'est-ce pas ? Et je me disais que peut-être, vous connaissez un fleuriste qui – je vous offre un verre ?
 
*
 
Au café Regrets
[Von Lomon] Ainsi vous êtes, voyons : e-profileur ?
[Stac] Hin hin. Ceux qui connaissent le job appellent ça faker. Disons que la moitié du temps, je refais des e-virginités et l'autre moitié, de l'e-enlargement – je crois que le terme exact est « e-largement-surfait ». J'incruste dans une vidéo de l'ISS-Motel des gars qui ne sont jamais sortis de leur bloc, je les identifie dans des private parties au Qatar, je les glisse dans des clips de downtown Nük, je les injecte à des postes-clefs sur Jobeo et Bizrez – je peux même les fourrer dans une sextape avec deux ou trois tops de Hustler. Tout ça pour impressionner la fille d'à côté. Vous savez quoi ? Les gens manquent complètement d'ambition. Trent ! Un demi, son jumeau et leur petit frère le paquet de chips.
[Trent] Toute la famille, c'est parti !
[Stac] Et sans additifs ! Je suis en apéro d'affaires, là. Et vous, Monsieur – Von Lomon ? Vous êtes dans quoi ? Les cimetières ?
[Von Lomon] Je ne suis pas « dans les cimetières », Monsieur. Je suis thanathortipracteur.
[Stac] Et – à la vôtre.
[Von Lomon] Thanatho-horti-practeur. Designer funéraire. Je réalise les compositions. Les compositions florales. Pour les morts.
[Silence. Chips.]
[Von Lomon] En ce moment, je m'occupe d'un abonnement. Quatre amis. Non, trois. Enfin, ils étaient quatre. Quand le premier est décédé – Gary – les trois autres ont décidé de lui faire porter des fleurs chaque jour anniversaire de leur rencontre. Ils s'étaient rencontrés au lycée, je crois. Le premier jour de leur rentrée en seconde. Depuis, chaque 9 septembre, quelqu'un dépose une composition devant la tombe de ce type. Gary. Et ce quelqu'un, c'est moi. Je suis employé par RememberMe, la société funéraire de Gary.
[Stac] Plutôt classes, les potes à Gary.
[Von Lomon] Certes, mais attendez la fin. Quand le deuxième est mort – Kolya – les deux survivants ont fait pareil. Pas mourir, n'est-ce pas ? Souscrire un abonnement floral pour Kolya. Et ma foi, tant qu'à encombrer leur héritage de prélèvements sur trois générations, ils ont aussi souscrit un abonnement mutuel – Vous suivez ? Ce qui donne un bouquet pour Huan de la part d'Abou, un bouquet pour Abou de la part de Huan, deux bouquets pour Kolya de la part de Huan et Abou, et trois bouquets pour Gary de la part de Huan, Abou et Kolya. Le souci, c'est qu'ils sont tous morts désormais. Gary, Kolya, Abou et Huan. Tous les quatre. Mais les abonnements, eux, courent encore. Chaque année, je fais ça. Sept compositions florales commandées par un mort pour des morts. J’arrange les fleurs, je choisis les feuillages – vous voyez ? Cette année, de Kolya à Huan, j'ai composé une rosace pour trois sérolines jaunes et chœur de zinnias orangés. Les sérolines manquent absolument de nuances, savez-vous ? Elles sont jaunes, terriblement jaunes, sans un nuage de blanc, sans une goutte de rose – des fleurs qui n'ont rien à dire. Des fleurs qui conviennent, au fait. Et c'est étrange, je vous assure, d'offrir des fleurs à des cendres de la part de trois poignées de poussière. Des fleurs pour personne et que personne ne regarde.
[Silence. Toux.]
[Stac] Mais j'y pense, mais c'est génial ! J'ai justement un neveu qui s'intéresse à, enfin, aux plantes. Il cherche sa voie, ça serait bien qu'il la trouve. Pour ma sœur, vous voyez ? Ça vous ennuierait de me glasser une heure de votre job pour qu'il se fasse une idée concrète du métier ? Trent ! Une pinte, sa cousine et le petit neveu goût bacon.
 
*
 
[Stac] Je lui ai offert une paire de lunettes avec la petite caméra sensorielle intégrée – des xtc-glasses, et pas le premier prix ! Les DeepMine S6c, por favor. Il me l'a ramenée le lendemain avec, quoi ? Dix minutes de captation. Comme j'étais curieux, je suis allé ressentir ça tout de suite. Donc je suis là, dans les chiottes du bar, je mets mon xtcasque, j’étale bien les capteurs sur mon crâne et wosh ! Je m'effondre dans le lavabo pendant qu'un million d'ongles de geishas prennent mon dos pour une guitare.
Quand je me suis relevé, j'ai commencé par jeter un œil à mon entrecuisse, persuadé que j'en avais chopé une comme un cierge – nope. Ça ne se passait pas là. C'était plus – en fait, j'avais surtout du mou dans les genoux et les oreilles qui sifflaient, comme quand j'étais petit et que j'aidais ma tante Zelda à poudrer ses épaules. J’avais la tête remplie de coton, la nuque en aigrette et un sourire niais. Je me suis dit que ça allait être bien, la thanatochose.
 
*
 
Mardi 9 septembre, colombarium de Vietinghoff
[xtc-glasses] Von Lomon soulève lentement le couvercle de la boite en carton sur deux pans de papier de soie entrecroisés. Il les écarte un par un, et découvre les têtes de trois roses jaunes tout juste épanouies. On a déposé, sur le bord des pétales, quelques gouttes de colle transparente qui luisent comme des gouttes d'eau.
[Stac] Mais qu'est-ce que c'est que cette MERDE ?
[xtc-glasses] Von Lomon continue de replier lentement le papier de soie qui craque. Il met à nu un corset de feuilles vert bronze d'où sortent de longues tiges claires, entées d'épines en croissant dont la pointe est aussi rose et fine qu'un ongle. Il rabat entièrement le papier de soie à l'extérieur du carton, soulève la première rose et souffle doucement au cœur de la corolle, plusieurs fois. Ensuite, il décolle les feuilles les unes des autres et les fait bouffer toutes ensemble, comme un jupon.
[Stac] Je sais. C'est du zazen. Ca veut dire : « Seulement s'asseoir. » C'est dire si c'est chiant. Encore plus chiant que les petits trains verts.
[xtc-glasses] Quand il a préparé de la même façon les trois roses, Von Lomon les croise en éventail sur un cerceau d'osier. Avec un lien de raphia, il attache les tiges à l'osier en deux points, juste sous la corolle et au pied. Il recule d'un pas pour juger de l'effet. Puis il replie soigneusement le papier de soie à l'intérieur de l'emballage vide, et replace le couvercle en faisant crisser le glaçage blanc du carton.
[Stac] Je veux comprendre pourquoi, étant si zazen, c'est si bon. Je veux comprendre.
 
*
 
[Von Lomon, sensations autour d'un bouquet rond]
J'étale sur le plan de travail un mètre de papier cristal, qui glisse avec un soupir contre le mélaminé. Je recouvre le papier cristal avec un lé de papier de soie clair. Je prends, dans un seau à glace, un bouquet de roses soutines, d'arums noirs et de limonium blanc lié très serré. Au creux de ma main, les tiges étroitement nouées se fondent en une seule sensation ronde, dense et fraîche, comme si je serrais un bras de noyée. Je referme un peu les doigts, les tiges craquent, la sève mouille ma paume – je dépose le bouquet au centre du papier.
Je rabats chaque pan de papier de soie autour du bouquet, et je le borde. Le papier bruisse tandis que je le froisse pour lui donner du volume au pied des fleurs. Je replie ensuite les deux ailes de cristal qui s'agencent en gros plis cassants, et posent des reflets liquides sur la fressure fine et sèche du papier de soie. Le cristal gémit interminablement quand je le plisse par-dessus la tête des fleurs, et crisse quand je le pince en triangle, entre deux ongles, au bas du bouquet. Ensuite, je pose trois agrafes qui trouent les épaisseurs de papier – croc, croc, croc.
[Stac] Je sais ce que c'est, maintenant. ASMR. Les fadas des esgourdes.
[Wikipédia] L'ASMR (Autonomous Sensory Meridian Response, que l'on peut traduire par « Réponse Automatique des Méridiens Sensoriels ») est un néologisme qui décrit une sensation distincte, agréable et non sexuelle de picotements et/ou frissons au niveau du crâne, du cuir chevelu ou des zones périphériques du corps, en réponse à un stimulus visuel, auditif, olfactif et/ou cognitif. La nature et la classification scientifique du phénomène font l'objet de controverses. Origines du terme ASMR : Jenn Allen, qui a fondé le site ASMR-research.org, explique que « autonome » (ou « automatique ») fait référence à l'idiosyncrasie des personnes pratiquant l'ASMR, la « réponse » variant d'une personne à l'autre, tandis que « méridien » est un euphémisme faisant allusion à l'orgasme. Le mécanisme de l'ASMR n'étant cependant pas considéré comme lié à l'orgasme sexuel, le terme d'orgasme prête à confusion et n'est donc pas utilisé. Les autres façons de décrire la sensation d'ASMR évoquent un « massage cérébral ».
[Stac] Je ne pense pas que Von Lomon sache qu'il fait de l'ASMR. Mais je crois que ça vaut le coup que quelqu’un lui explique.
 
*
[Von Lomon] Asmère ?
[Stac] C'est plein de gens, là, dehors, qui font ce que tu fais – mais en moins bien. Regarde ça - écoute, plutôt. Le son à fond. Parce que c'est du simple ASMR à stimuli auditif et visuel. Son but, c'est d’enchaîner des sons minuscules qui fonctionnent comme des triggers – des gâchettes. Comme des ongles qui s'enfoncent dans ton nombril. Ou un cheveu au fond du conduit de ton oreille, gzz.
[Chuchotis d'une vidéo]
[Stac] Ça, c'est le grand classique : une blonde qui murmure des douceurs en rangeant ses produits de beauté dans des caisses en plastique. Les triggers, ce sont les « clac » des boites empilées les unes sur les autres, ou le « clic » quand elles se ferment. Tu entends ?
[Von Lomon] J'entends. J'entends le rouge à lèvres qu'elle dévisse.
[Stac] Évidemment, cette vidéo n'arrive pas à la cheville d'une xtcidéo, surtout quand c'est toi qui la code...
[Von Lomon] Cht !
[Stac] Ok ! Ok ok ok.
 
*
 
Un quart d'heure plus tard.
[Von Lomon] Ça, c'est fort.
[Stac] Binaural. La fille a fixé du carton autour de sa caméra et elle fait semblant de maquiller l'internaute. Elle passe sa brosse à sourcil sur le carton du coin supérieur droit de la caméra et si c'est bien sonorisé, tu entends le grattement à...
[Von Lomon] Cht !
[Stac] À droite. Binaural. Pour les deux oreilles. Ok.
 
*
 
Une demi-heure plus tard.
[Von Lomon] Une confiserie ?
[Stac] Une confiserie. On en a pour un quart d'heure à écouter des Kinder Surprise se faire déshabiller et des barres Mars se faire écarteler, tu -
[Von Lomon] Chut.
 
*
 
Trois quart d'heure plus tard.
[Stac] Layla la russe. Celle-là est excellente. Elle est capable de tripoter un emballage d'éponges à fond de teint pendant – Ok !
 
*
 
Deux heures plus tard.
[Stac] Évidemment, l'ASMR-xtc grand public est pourri de pétasses manucurées qui font galoper leurs ongles sur des cartes postales avec une délicatesse de pilon à mortier, ou qui se brumisent jusqu'entre les doigts de pied. Tu connais les poupées gonflables à soudures apparentes ? Non ? Tant mieux. C'est le même bas de gamme. L'autre moitié des scories ASMR, c'est des New Age qui te font des déclarations d'amour à deux décibels dans un smog d'huiles essentielles pour calmer ta tension. Alors que le vrai ASMR, c'est...
[Von Lomon] La lenteur. D'abord, la lenteur. Si je faisais – quand je ferai de l'ASMR, je choisirai des sons mats et des touchers longs simples, lisses ou grenus. La lenteur, le naturel, l'attention extrème à l'objet – des odeurs de poussière et de thé. Je ne parlerai pas. Tu vois celle-là ? Si elle a tant d'abonnés, c'est qu'on ne comprend même pas ce qu'elle dit. On n'entend que sa salive. Le micro collé à la bouche.
[Stac] Euh – mais c'est dingue ! J'allais justement te le proposer. De faire de l'ASMR en .xtc. Tu fais, je vends. Je crée une chaîne sur le Net et je m'occupe de tout. Y a des mecs qui ne peuvent carrément plus s'endormir sans leur dose de make-up storage binaural, tu saisis ? Tapping, scratching, flipping. Tu veux commencer par quoi ? Pas les trucs de fille, je suppose – la brosse à cheveux, fouiller dans un sac à main, tester des parfums dans le creux du coude, tout ça ?
[Von Lomon] Pourquoi, pas les cheveux ? Une traction légère sur le cuir chevelu, le son ténu d'un peigne glissant dans des cheveux lisses... Pas les miens, c'est sûr.
[Stac] Et pourquoi tu ne ferais pas la pâte à modeler ?
[Von Lomon] Toi, tu as les cheveux raides.
[Stac] Oublie.
[Von Lomon] Ou alors, le papier. Papier de soie, papier cristal, papier kraft, papier japon. Des emballages de fleurs. Je suis bon, là-dedans. Des xtcidéos sombres, floues, fraîches, pleines de sommeil et de pétales.
[Stac] C'est dingue que tu m'en parles, quoi.
 
*
Quelques semaines plus tard.
[Trent] Comment va le seigneur des fleurs ?
[Von Lomon] Ça va. Mal, mais ça va.
[Trent] Un thé au jasmin ? Avec un nuage de lait ?
[Von Lomon] Monsieur Trent, ce soir, je prendrai un clava.
[Trent] Calva. C'est un alcool de pomme. Un alcool fort. Je vous comprends : travailler avec Stac, je craque.
[Von Lomon] Je m'insurge : mon ami Stac me couvre de bienfaits. Il vend si bien mes xtcidéos que j'ai pu installer chez moi des serres adaptées pour mon palmier suicidaire et mon orchidée souterraine.
[Trent] Et votre cycas hirsute ? Haha. Je plaisante, monsieur Von Lomon, je plaisante.
[Von Lomon] Je n'ai jamais eu de cycas hirsute ! Il serait de très mauvais goût de prétendre que j'ai pu avoir un jour un cycas hirsute !
[Trent] C'est la faute à mon sens de l'humour, il a un goût déplorable. Allez, racontez-moi la dernière de votre ami Stac.
[Von Lomon] C'est un vrai plaisir de travailler pour lui... au début. C'était facile : je composais mes bouquets dans le funérarium, il me suffisait d'avoir ces e-lunettes sur le nez et mon ami Stac était content du résultat.
[Trent] Dans le funérarium ? Pourquoi : dans le funérarium ?
[Von Lomon] Mon ami Stac tient à ce détail. L'acoustique est pourtant froide et pleine d'échos mais il paraît que c'est plus formel.
[Trent] Mouais.
[Von Lomon] Figurez-vous que mon ami Stac a fini par se ranger à mon avis. Pour l'acoustique. Mais comme je lui proposais de composer ailleurs, il m'a assuré que le funérarium convenait toujours, et que je n'avais qu'à en modifier la résonance. J'ai suggéré de poser sur le sol des dalles en mousse mais mon ami Stac tenait à quelque chose de plus sonore. Alors j'ai dit : pourquoi ne pas mettre du sable ? Il a paru enthousiaste.
[Trent] Et ?
[Von Lomon] Il m'a dit : pas n'importe quel sable. Pas du vulgaire sable. Il m'a dit : des cendres, ce serait bien ; davantage dans le ton. Il y a toujours des urnes que la famille ne réclame pas, n'est-ce pas ? Je lui ai dit : Oh non. Vous ne pouvez pas. Me demander ça.
[Trent] Moi, je veux bien vous resservir, mais est-ce bien raisonnable ?
[Von Lomon] Il m'a dit qu'il suffirait de bien balayer après et qu'il ne voyait pas le problème. Mon ami Stac n'a pas mes blocages. C'est quelqu'un de très positif.
[Trent] Sauf au niveau du compte en banque, haha ! Pardon.
[Von Lomon] Croyez-vous ? Je l'ai vu hier dans une berline très longue qui m'a paru cossue.
[Trent] Le salopard. C'est pour ça.
[Von Lomon] Ne dites pas des choses vulgaires. Pour ça quoi ?
[Trent] Qu'on ne le voit plus ici. Parce qu'il a une ardoise longue comme sa limou. Vous en étiez au sable. Aux cendres.
[Von Lomon] J'ai obtempéré. À mon cœur défendant, je vous assure ! On a obtenu de très beaux crissements, certes, mais était-il bien nécessaire de fouler aux pieds cette pauvre madame Kintz ? Je l'ai bien connue, cette dame. J'ai souvent nourri ses chats. Elle ne m'en aurait pas voulu, j'en suis sûr mais quand même.
[Trent] Avant de vous enfiler le troisième, vous allez m'avaler ce verre d'eau. Donc, après les cendres, qu'est-ce qu'il a inventé, l'autre – ami ?
[Von Lomon] Ah, c'est tellement gênant. Il m'a dit... oh, que pour l'ambiance, un funérarium... j'attendais toujours que celui-ci soit vide, n'est-ce pas ? Pour composer. Mais Stac m'a dit...
[Trent] Que niveau ambiance, composer vos bouquets sur le ventre nu d'un cadavre de jeune fille, ce serait mieux ?
[Von Lomon] Nu ? Ah non ! J'ai refusé ! Et... il vous en a parlé ?
[Trent] Non. Mais je le connais. Et je sais qu'il vend sa... vos œuvres sur Tor. Ce n'est pas une boutique pour le tout-venant, Tor. Plutôt pour – quand on paie en bitcoins, ce n'est pas pour acheter le pain. Ni des fleurs, même emballées par vous. Bon, monsieur Von Lomon, je vais être direct.
 
*
 Pas beaucoup plus tard.
[Stac] VonLomonVonLomonastuvuVonLomon ?
[Trent] NonjenaipasvuVonLomon et tu me lâches.
[Stac] CETTE ENDIVE MOITE A DISPARUE ! Et je suis dans une [Tibidipouip] Oh non... Oh nononon !
[Trent] Bois ça, tu es pâle comme une fesse. De qui, le message ?
[Stac] Dragan.
[Trent] Tu trafiques avec le Dr. Feelgood de l'upper city ?
[Stac] Je lui livre des xtcidéos épicées, il me retourne du pognon, ce n'est pas un scandale.
[Trent] Non, mais lui c'est un requin. À qui tu as promis pour avant hier une livraison que tu n'as pas, j'ai bon ? Ça coûte cher, les limous. Tiens, prends ça. C'est pour toi. Un truc que m'a laissé Von Lomon à ton intention la dernière fois que je l'ai vu etjenesaispasoùilestalléaprès.
[Stac] Une xtcidéo ! Bonne bière, Trent, tu me sauves.
[Trent] Ca fera dix...
[la porte] Clac !
[Trent] Ce n'est plus une ardoise, c'est une toiture.
 
*
 
Coda
[Trent] Viens là, mon pauvre Stac. Ils ne t'ont pas raté, hein ?
[Stac] Hmm.
[Trent] N'essaye pas de parler, mon tartare. Tiens, bois plutôt. Tiens, voilà une paille.
[Stac] Falaud de Fon Lomon.
[Trent] Sa dernière xtcidéo était pourrie, c'est ça ?
[Stac] F'était une compofifion avec électrocufion. Fe falaud a tripoté des fils les deux pieds dans l'eau. Mes clients ont eu un très fale trip. Et maintenant, faut que tu me cafes afant que Dragan comprenne que fe ne fais pas du tout où est fe falaud de Fon Lomon. F'il te plait ? F'ai pas toufours été un pote ?
[Trent] Tu es plus qu'un pote : tu es une grosse facture. Juste par curiosité : le paiement d'avance, tu l'as sniffé ou tu l'as baisé ?
[Stac] F'ai roulé afec.
[Trent] Et tu leur dois quoi, à tes clients ?
[Stac] Deux téras de femme nue afec des fleurs dans la, bon, boufe. Pour commenfer.
[Trent] Il ne t'aurait jamais fait ça, Von Lomon.
[Stac] Ah, me parle plus de fe fifs de falaud !
[Trent] C'est moi le père. C'était mon idée.
[Stac] Hmm ?
[Trent] Je l'ai vu pleurer dans son calva, Von Lomon. Alors je l'ai pris entre quatre yeux, tu sais ? Et je lui ai dit. Tes tarifs. Son pourcentage. Et que tu incrustes des cramouilles livides et des seins putréfiés dans ses xtcidéos si délicates.
[Stac] Hmm ???
[Trent] Franchement, cheater un gentil garçon comme Von Lomon, tu n'as pas honte ? Un gars qui n'a jamais tué plus grave qu'un puceron. Et les pucerons, je suis contre. À mort. Je lui ai expliqué : Stac, c'est mon pote mais parfois, il tond des pigeons et ça, ça ne se fait pas, de tondre des oiseaux du ciel. Ça se plume, un piaf. Alors je lui ai dit : pars vite, pars loin et restes-y. Et mets-le dans la merde.
[Stac] Hmm !
[Trent] Il a rassemblé tout son pognon et il a ouvert une chaîne internationale de distribution de fleurs. Chaque jour, ses filiales tout autour du globe envoient des bouquets un peu partout à travers le monde. Il fait partie des livreurs, bien sûr, mais il y a tellement de commandes que ni toi ni personne n'est près de le retrouver. Est-il à Oulan Bator, Amsterdam ou Kiev ? Il ne savait même pas que ces villes existaient. Alors il a décidé de tout visiter. C'est à dire : d'aller voir les tulipes flamandes, les archangéliques mongoles et les achillées ukrainiennes.
[Stac] HMMM !
[Trent] Je lui ai dit : mets-le dans la merde mais pas jusqu'au fond, quand même. Stac, ce n'est pas le mauvais gars, il t'a quand même rendu pas mal plus riche sans trop contrarier ton génie. Tu peux bien lui offrir un poste ? Parce que tu sais ce que ça fait au fournisseur qui se retrouve à court de came, un dealer ? Non ? Eh bien, continue.
[Stac] HMMM !!!
[Trent] Von Lomon t'offre une place de livreur à Novosibirsk. Voilà ton billet. Aller simple. Car il y a un temps pour tout, un temps pour rire et un temps pour pleurer, un temps pour les limous et un temps pour les chaussons en bétons, je serais toi, je ne tarderais pas trop.

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Illustration : Alice Meteignier

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