Le photojournalisme en état de guerre

Article  par  Claire HEMERY  •  Publié le 22.09.2011  •  Mis à jour le 26.09.2011
[ACTUALITÉ] Déclin ou mutation ? Le photojournalisme s'illustre aujourd'hui par une grande précarité des professionnels de son secteur. Face à la concurrence et à la redéfinition du genre, l'inquiétude et l'optimisme se côtoient.
Alors que les printemps arabes, le séisme au Japon et la crise ivoirienne ont ravivé l’intérêt du grand public pour le photoreportage, les professionnels du photojournalisme eux continuent d’alerter sur les difficultés d’un « métier qui n’en finit pas de mourir ». Aux « Rencontres d’Arles »[+] NotePrécédemment nommées Rencontres internationales de la photographie et fondées en 1970 par le photographe arlésien Lucien Clergue, l’écrivain Michel Tournier et l’historien Jean-Maurice Rouquette.X[1] en juillet 2011, puis au Festival du photojournalisme de Perpignan, « Visa pour l’image »[+] NoteFondé en 1989.X[2], en septembre 2011, l’attention des médias, du public et des institutions a mis en lumière un malaise persistant. Sont-ils « une espèce menacée », comme le titrait un rapport de la Fédération européenne des journalistes en 2009 ?

En France, le déclin des agences de photojournalisme, dites traditionnelles, s’est confirmé en 2011 avec le rachat de l’agence Sipa Press par l’agence allemande DAPD. La restructuration implique le licenciement de 34 des 92 salariés, dont 16 des 24 photographes. Si la nouvelle ne surprend guère, elle porte, comme l’explique Capucine Cousin, un coup fatal au photojournalisme en achevant la dernière grande agence française. L’agence Sygma, rachetée en 1999 par le groupe Corbis - propriété de Bill Gates -, fut liquidée en mai 2010, tandis que l’agence Gamma, reprise en avril 2010 au tribunal de commerce par François Lochon, vit quasi exclusivement de ses archives, qui représentent 80 à 90 % de son chiffre d’affaires. Toutes ont connu les mêmes difficultés : la concurrence des agences filaires (AFP, Reuters, AP) et le nivellement des prix par le bas. Elles ont péniblement résisté depuis une dizaine d’années en diversifiant leurs activités (vidéo, diffusion d’archives, renouvellement des offres et abonnements) et en visant une nouvelle clientèle (ONG, entreprises, etc.).
 
« Si on a encore des images de tout ce qui se passe dans le monde, on le doit aux trois [agences] télégraphiques », déclarait en 2001 Jean-François Leroy, fondateur et directeur de « Visa pour l’image ». Le développement des services photo des grandes agences de presse mondiales que sont l’AFP (France), Reuters (Royaume-Uni) et Associated Press (États-Unis) a profondément bouleversé les rapports de force : le coût des équipements numériques leur fut moins difficile à supporter et l’amélioration de la vitesse de transmission des clichés, du terrain aux salles de rédaction, permise par ces nouveaux outils, ont favorisé leur autonomie. Face à une telle concurrence – les moyens humains et financiers d’agences mastodontes -, les agences de photojournalisme ont vu leur cœur de métier accaparé et un marché de « vente en gros » d’images d’actualité se constituer, « au détriment des travaux personnels de photographes engagés ».
 
 
C’est alors la valeur même du photojournalisme et de ses productions qui est remise en question : beaucoup déplorent le désintérêt de la presse quotidienne et magazine pour la photo de reportage, au profit d’images d’illustration ou « people ». Jean-François Leroy, en 2009, s’indignait : « Il y a des sujets people qu’ils achètent à un budget qui permettrait d’envoyer 12 photographes au Darfour ou en Tchétchénie ». Le photoreportage n’est plus financé par la presse, constate également Neil Burgess, fondateur de l’agence de photo britannique NB Pictures. Dans un entretien accordé au Guardian, il explique qu’en effet les travaux de « décoration visuelle » ont supplanté le photoreportage, lequel est maintenant soit autofinancé, soit soutenu par un prix, commandé par une ONG, ou bien extrait d’un ouvrage. Désintérêt ou simple manque de moyens ? La crise de la presse a incontestablement précarisé la profession : « En trois ans, le prix moyen de la photo a été divisé par deux », selon Béatrice Garette, directrice générale de Sipa Press.
 
Internet a certainement durci la compétition, avec l’avènement d’agences et de banques d’images en ligne, qui proposent des clichés, souvent amateurs, gratuits ou bradés à moins de 5 euros. Bien que ces photos ne rivalisent en rien avec le travail d’un reporter, elles nourrissent néanmoins les rédactions de presse, l’image d’illustration se substituant à l’image d’information.
 
Mais sans même questionner ces choix éditoriaux, les photojournalistes s’inquiètent avant tout de leur rémunération. L’Union des photographes professionnels (UPP) a organisé aux « Rencontres d’Arles » en juillet 2011 une marche funèbre : une cinquantaine de professionnels ont déambulé dans la ville, vêtus des habits de la Mort (cape noire et faux à la main), escortant un cercueil symbolisant le droit d’auteur et brandissant des pancartes telles que « Fotolia m’a tuer » ou « Les images libres de droits entraînent une mort lente et douloureuse des photographes ». Interpellant les pouvoirs publics, leurs revendications portaient d’une part sur la multiplication de « contrats illégaux ou léonins ». En 2001, déjà, Marc Laimé rapportait ces pratiques, très éloignées de la conception française de la propriété intellectuelle : « les clients (agences ou médias) s’arrogent tous les droits d’exploitation et de commercialisation de leurs photos, moyennant une rémunération forfaitaire initiale, acquise une fois pour toutes ». La marche funèbre de l’UPP dénonçait d’autre part « l’utilisation abusive de la mention DR (droits réservés) ». Ils ont également rappelé l’urgente nécessité de légiférer sur les œuvres orphelines et exprimé leur désaccord avec le label PUR d’Hadopi : « Ils ont labellisé Fotolia, un stock de photos vendues 14 centimes l'unité, récupérées auprès d'agences peu scrupuleuses. Comme ça, les photographes professionnels ne peuvent pas vivre ». En réponse à ces inquiétudes, tout aussi prégnantes lors de « Visa pour l’image », le ministère de la Culture et de la Communication a fait paraître le 12 septembre 2011 un communiqué rappelant les engagements du gouvernement à l’égard de la profession : un fonds d’aide à la production en faveur de la photographie documentaire, annoncé en mars 2011 et dont l’ouverture est imminente, la création d’un observatoire du photojournalisme et la poursuite des discussions autour de la proposition de loi sur les œuvres orphelines déposée en mai 2010. Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication, déclarait à Perpignan le 2 septembre 2011 que « si nous laissions péricliter un tel mode d’expression [le photojournalisme], nous commettrions un véritable crime contre l’esprit ».
 
Le photojournalisme, s’il est menacé dans son acception classique, a toutefois des perspectives, à condition de se réinventer. On peut ainsi observer diverses évolutions, qui si pour certains dénaturent la profession, en sont l’avenir pour d’autres.
 
La presse dédiée au photojournalisme, par exemple, affiche des chiffres encourageants : le magazine 6 mois, fondé en mars 2011 par Patrick de Saint Exupéry et Laura Beccari, les créateurs du « mook » XXI, augmente de 8 000 exemplaires son tirage initial de 40 000, le magazine trimestriel Polka, fondé par Alain Genestar, ancien directeur de la rédaction de Paris Match, passe lui en bimestriel au mois de septembre 2011, ayant presque atteint l’équilibre en 2010.
 
 
 
Le succès de ces publications témoigne d’un déplacement du photoreportage de presse vers une pratique ciblant les collectionneurs, ce que confirme la multiplication des galeries accueillant les travaux de photojournalistes. Certaines en ont fait leur spécialité, telles Magnum galerie, Fait et Cause, La Petite Poule Noire, ou encore Polka, la galerie associée au magazine homonyme. Guillaume Binet, photoreporter fondateur de l’agence Myop et de la galerie La Petite Poule Noire à Paris, voit dans les lieux d’exposition un moyen de montrer des images boudées par la presse. « Contrairement à ses aînés, la nouvelle génération a totalement intégré la dimension artistique dans la photographie documentaire et le reportage », affirme Guillaume Herbaut, cofondateur du collectif Œil public, dans un entretien accordé à Télérama.
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Aux magazines et galeries spécialisées s’ajoutent un autre mode de diffusion possible : le Web, qui invite les photojournalistes à explorer des formes narratives inédites. « Depuis trois ans, on voit un changement de posture : des photographes se mettent à la vidéo, en binôme avec des journalistes qui deviennent auteurs-producteurs », observe Wilfrid Esteve, président de l'association Freelens, à l’initiative d’une rencontre sur les nouveaux médias au Festival de Perpignan. Le Web-documentaire ou les diaporamas sonores (Diasporamas, Mediastorm), « nouveaux formats de l’information visuelle », expérimentent aussi de nouveaux modes de financement, comme le crowdfunding, grâce à des plateformes telles Kiss kiss bank bank ou Emphas.is qui peuvent être une piste pour les photojournalistes. Nicolas Rauline et Caroline D’Avout, du blog photo édité par Les Échos, leur suggèrent ainsi qu’ils saisissent les opportunités technologiques plutôt que de les subir : en profitant par exemple du boom des tablettes, où les magazines doivent miser sur l’image et sa qualité, ou en s’essayant à la 3D.
 
Les photojournalistes sont bien en état de guerre, tentant de faire valoir leur travail, aussi bien financièrement que juridiquement. Mais le malaise vient surtout d’une crise d’identité qui ravive la nostalgie des uns pour un âge d’or du photoreportage et suscite l’enthousiasme des autres pour les nouvelles écritures multimédias.
 
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Crédits photo : Hervé Kerneis / Flickr ; La tribu du bubu / Flickr ; blacque_jacque / Flickr ; Affiche des Rencontres d’Arles 2011 ; Première de couverture du n°1 du magazine 6 mois paru le 24 mars 2011.
  • 1. Précédemment nommées Rencontres internationales de la photographie et fondées en 1970 par le photographe arlésien Lucien Clergue, l’écrivain Michel Tournier et l’historien Jean-Maurice Rouquette.
  • 2. Fondé en 1989.
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