"Internet in a suitcase" : le projet de Washington contre la censure

Article  par  Arnaud MIQUEL  •  Publié le 07.07.2011  •  Mis à jour le 15.07.2011
[ACTUALITÉ] Les États-Unis développent un prototype d'Internet fantôme à destination des dissidents de régimes dictatoriaux. Dans la continuité du soutien d'Obama à la liberté de l'Internet, ce projet, qui rassemble diplomates, ingénieurs militaires et programmeurs, devrait intéresser les journalistes.
L’usage inédit de l’Internet dans la montée en puissance des contestations arabes aura sans doute été déterminant. Coupure du trafic en Égypte, limitation drastique de l’accès en Syrie, renforcement du filtrage au Bahreïn : partout où le pouvoir est contesté, les principaux réseaux de communications sont limités, voire arrêtés. Le New York Times révèle qu’afin de contrer cette tendance, l’administration Obama développerait plusieurs projets de téléphonie mobile et d’Internet fantôme à déployer dans ces régions du monde où la liberté d’expression est entravée.
 
Sans attendre de confirmation officielle de la part du gouvernement américain, le journal avance plusieurs chiffres et révèle des projets issus de télégrammes diplomatiques tenus secrets ou d’interviews informelles. Avec un budget total estimé à 70 millions de dollars, l’opération est à la fois militaire et citoyenne et vise à doter ces zones sensibles du globe de moyens de communication alternatifs et sécurisés. Directement intéressé, le Pentagone est un élément essentiel du programme dans le financement des recherches. 50 millions de dollars ont notamment été investis en Afghanistan dans l’expérimentation d’un réseau de téléphonie mobile autonome intitulé « Palisades ». Reposant intégralement sur plusieurs tours relais implantées dans différentes bases militaires américaines du pays, l’installation a pour objectif de préserver les moyens de télécommunication de tous risques de sabotage par les talibans.
 
Malgré un budget bien moindre de 2 millions de dollars, c’est pourtant le prototype annoncé sous le nom de code « Internet in a suitcase » qui bénéficie de toutes les attentions. Constituées de plusieurs antennes Wi-Fi, d’ordinateurs portables pour l’administration du système, de disques durs externes et de CDs d’installation pour le raccord au réseau et le cryptage des communications, ces valises pourraient être discrètement abandonnées de l’autre côté des frontières de pays trop restrictifs dans l’usage des télécommunications. Facilement activables, elles permettraient de déployer rapidement un réseau Internet furtif et indépendant de toute influence gouvernementale locale. Afin de bénéficier d’une couverture géographique optimale en cohérence avec l’ambition du projet, l’ensemble du système reposerait sur le principe du « Mesh »[+] NoteÉgalement appelée en français : topologie maillée.X [1] qui consiste à faire de chaque utilisateur un routeur et un maillon supplémentaire du déploiement du réseau. Ainsi, même si une connexion vient à disparaître, l’information peut continuer de circuler entres les points subsistants. De même, la taille du réseau s’adapte automatiquement au nombre d’usagers en présence : plus ils sont nombreux, plus le système est maillé et autonome.
 
En dessinant de nouvelles voies parallèles de communication, l’administration Obama semble marquer un tournant majeur dans sa politique de liberté de l’Internet que le président et sa secrétaire d’État Hillary Clinton ont reconnu ensemble comme grand principe fondamental des droits humains. Pendant longtemps, le gouvernement américain s’est contenté d’apporter son soutien idéologique ou technique à certains mouvement de révoltes mais sans jamais créer de réseaux alternatifs. Ici, il s’agit de s’affranchir entièrement des technologies existantes afin de développer un nouvel espace de communication pour les dissidents. S’adressant essentiellement à des hackers et à des activistes, ce sont également les journalistes, les premiers créateurs d’information, qui devraient être concernés par ces nouveaux outils libérés de tout contrôle. Comme le rappelait Danny O'Brien, le coordonnateur du plaidoyer pour l'Internet du CPJ[+] NoteLe Comité de protection de journalistes (Committee to Protect Journalists) est une organisation non gouvernementale basée à Francisco qui défend les droits de la presse à travers le monde depuis 1981.X [2], dans un bilan sur les attaques contre la presse en 2010 : « La bataille pour une presse libre en ligne est souvent invisible, même pour ceux qui sont impliqués dans le conflit ». Le recours à un Internet fantôme contournant tous les systèmes de censure serait de ce fait l’outil de travail idéal pour la profession. Les « Ennemis d’Internet », listés par Reporters Sans Frontières, au premier rang desquels figurent l’Iran, [3]la Libye et la Syrie, devraient rejoindre les priorités de destination de ces valises. Ces pays ont été évoqués dans les télégrammes diplomatiques américains cités par le New York Times.  
 
Malgré tout, le département d’État[+] NoteÉquivalent du ministère des Affaires étrangères, il est, en 2011, dirigé par Hillary Clinton.X [4] a bien pris soin de distinguer ce désir de promouvoir la liberté d’expression de toute politique officielle de déstabilisation des régimes autoritaires en place. Clay Shirky, journaliste, enseignant et consultant spécialiste des nouvelles technologies, y voit une schizophrénie de langage et de stratégie qu’il faudra dépasser : on ne peut espérer promouvoir  la liberté d'expression à travers Internet et le monde sans espérer ou attendre de conséquences politiques de la part des utilisateurs.

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Crédit photo : Tennessee Wanderer / Flickr
  • 1. Également appelée en français : topologie maillée.
  • 2. Le Comité de protection de journalistes (Committee to Protect Journalists) est une organisation non gouvernementale basée à Francisco qui défend les droits de la presse à travers le monde depuis 1981.
  • 3.
  • 4. Équivalent du ministère des Affaires étrangères, il est, en 2011, dirigé par Hillary Clinton.
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