Internet : meilleur ennemi des cyber-censeurs, faux ami des blogueurs

Article  par  Claire HEMERY  •  Publié le 21.03.2012  •  Mis à jour le 22.03.2012
[ACTUALITÉ] L’information circule-t-elle librement dans le monde ? Non, répond franchement Reporters sans frontières en livrant ses observations annuelles sur la cyber-censure. 

La vigilance de Reporters sans frontières (RSF) ne se porte plus seulement sur les journalistes et les atteintes à la liberté de la presse mais sur tous ceux qui contribuent à la production et à la diffusion de l’information en ligne. Bilan des courses pour ces « net-citoyens » en 2011 : 5 morts, 200 personnes arrêtées, dont 120 sont encore emprisonnées à ce jour. La Journée mondiale de la liberté de la presse en mai 2011 avait justement alerté sur la nécessité de protéger « ces internautes, puisqu’ils exercent les mêmes responsabilités et courent les mêmes risques que les journalistes professionnels ».

Internet se rêvait, depuis sa démocratisation, comme l’espace consacré de la liberté d’expression. Or, les pratiques épinglées par l’ONG RSF montrent cette année encore qu’Internet, opportunité d’émergence de médias indépendants et de la parole citoyenne, en est aussi un puissant outil de surveillance et de répression[+] Note« Internet n’est pas une technologie libertaire per se, elle peut être transformée en redoutable machine à surveiller les dissidents. » Pierre Mounier, 2002.X [1]. Sur ce champ de bataille pour l’information, les autorités et les « net-citoyens » rivalisent d’ingéniosité pour conquérir du terrain. À chaque dispositif de contrôle ou de blocage répond une parade, puis à chaque parade un nouvel obstacle. RSF s’inquiète, dans ce contexte de surenchère, de la sophistication des technologies employées par les États désireux de contrôler l’Internet.

Fervent plaidoyer pour la neutralité du réseau, le rapport « Ennemis d’Internet 2012 » alerte sur les multiples entraves à ce sacro-saint principe de liberté de circulation de l’information qu’on associe usuellement au cyber-espace. La liste des « Ennemis » s’allonge, accueillant deux nouveaux venus : le Bahreïn et la Biélorussie. RSF porte aussi à l’attention du grand public et des organisations internationales la liste des pays que l’ONG maintient « sous surveillance ». Pour accorder à cette enquête tout le crédit qu’elle mérite, il faut toutefois préciser que les motifs de surveillance et les degrés de censure observée sont suffisamment variés pour trouver dans cette liste des pays démocratiques aux côtés de régimes dictatoriaux.

Trois niveaux d’intervention étatique peuvent être distingués pour comprendre la complexité de la cyber-censure dénoncée par RSF : l’accès, la navigation, et la production.

L’accès au réseau Internet lui-même constitue un enjeu de premier plan pour la maîtrise des flux d’information. L’exemple le plus radical de cyber-censure est celui de la coupure totale de l’accès, comme celle mise en place fin janvier 2011 pendant cinq jours en Égypte. RSF répertorie également des coupures temporaires régionales au Kazakhstan et en Chine. Plus subtilement, les États peuvent jouer sur la vitesse de la bande passante pour entraver les activités requérant du haut débit (téléchargement et partage de vidéos et de photos), comme RSF l’a observé en Iran, au Bahreïn, en Érythrée, en Syrie ou encore en Birmanie. Les régimes les plus répressifs, tels que Cuba, le Turkménistan et la Corée du Nord s’illustrent encore par un système de filtrage tellement abouti que l’accès Internet est de facto une illusion. La Chine annonce de son côté qu’elle pourrait limiter le nombre d’adresses IP autorisées à se connecter simultanément au réseau international. Pour tous les « ennemis d’Internet », il s’agit de se réapproprier la gestion du cyberespace et de soumettre le réseau à des lois territoriales. En Biélorussie, depuis janvier 2012, toutes les entreprises biélorusses présentes sur Internet doivent désormais être systématiquement hébergées localement et dûment enregistrées auprès des autorités. Au Sri Lanka, les sites d’information ont été sommés à partir du 5 novembre 2011 de s’enregistrer auprès du ministère des Médias. Début 2012, RSF note que sur 70 sites ayant fait la demande, seuls 27 ont été acceptés. Enfin, bien que Reporters sans frontières ne le mentionne pas, Internet est aussi et souvent rendu inaccessible par le simple effet dissuasif du tarif des abonnements. Quels que soient les moyens d’empêcher l’accès au réseau, RSF condamne fermement ce qu’elle juge porter une atteinte aux droits fondamentaux. C’est ainsi que la France apparaît, pour la deuxième année consécutive, dans la liste des pays sous surveillance, en brandissant la sanction de coupure de l’accès à Internet pour non-respect de la loi Hadopi, ou en évoquant la possibilité de mettre fin à l’Internet illimité dans les foyers. RSF se joint donc au rapporteur spécial de l’Onu Frank La Rue pour faire part de ces inquiétudes quant à de telles mesures.

La cyber-censure affecte ensuite la libre navigation sur Internet. Autrefois réservée à quelques gouvernements dotés d’un savoir-faire de pointe, les attaques (par déni de service distribué, DDoS) contre des sites d’information, des blogs, des réseaux sociaux, des services de messagerie instantanée ou des plateformes de streaming vidéo, se sont banalisées. Souvent liés à l’agenda politique (élections, commémorations, climats de tensions sociales ou encore révélations d’informations compromettantes pour le gouvernement), des blocages ont par exemple été observés en Erythrée, en Malaisie, au Sri Lanka et en Russie, à la veille d’élections législatives ou locales. Le blocage est parfois complété par un dispositif de redirection des internautes, souhaitant accéder au site en question, vers des sites contenant des logiciels malveillants, comme en Biélorussie au moment de manifestations. À ces comportements « pirates » et ponctuels s’ajoute la mise en place de pressions politiques ou d’arsenaux législatifs pour mettre sur liste noire un certain nombre de sites, bannir de nombreux mots-clés des résultats des moteurs de recherche, ou exiger des FAI le filtrage et le retrait de certains contenus. Les IT Rules indiennes adoptées en avril 2011 imposent aux fournisseurs d’accès à Internet et hébergeurs de retirer dans les 36 heures après notification les contenus que le gouvernement souhaite voire disparaître de la Toile. La lutte contre le terrorisme est fréquemment invoquée parmi les motifs des restrictions : au Kazakhstan, en Russie et en Thaïlande, RSF déplore que le recensement et le blocage de sites jugés extrémistes fauchent sur leur passage des sites d’information indépendants ou des plateformes de discussions. Le filtrage des contenus n’est pas le seul moyen pour les États de nuire à la navigation libre. La surveillance des internautes demeure très efficace, selon cette enquête. Pour ceux qu’elle ne dissuade pas ou n’incite pas à l’autocensure, elle se fait de plus en plus élaborée. RSF rappelle que «  les censeurs préfèrent consulter l’activité des cyber-dissidents et de leurs contacts sur la Toile plutôt que de les empêcher d’y accéder ». La traque des « net-citoyens » se fait au moyen de logiciels d’espionnage des communications, de traçage des internautes, d’interception d’échanges mails grâce à de faux certificats de sécurité. En Chine, l'ONG Committee to protect journalists (CPJ) a fait savoir que les attaques par « maliciels » (spear-phishing)[+] NoteLogiciels dissimulés dans des mails, apparemment légitimes. Une fois le message ouvert, le logiciel s'installe automatiquement sur l'ordinateur de la cible et, piloté à distance, permet d'espionner les communications du destinataire.X [2] sont particulièrement destinées aux journalistes, aux dissidents et aux organisations non gouvernementales. Le travail du journaliste en zone de guerre ou de conflit, souligne RSF, ne nécessite plus seulement un gilet pare-balle mais aussi et surtout un « kit de survie numérique, permettant le chiffrement des données, l’anonymisation des communications et éventuellement le contournement de la censure. » La surveillance « traditionnelle » est en outre maintenue : dans les cybercafés indiens, les gérants sont tenus de conserver l’historique de navigation et la copie des pièces d’identité de leurs clients, et contraints de communiquer ces données tous les mois aux autorités. Des pratiques similaires sont en vigueur au Kazakhstan, en Birmanie ou en Biélorussie.

En dernier recours, les cyber-censeurs doivent intervenir au niveau de la production des contenus, d’une part en s’attaquant aux « net-citoyens » et journalistes en ligne et d’autre part, en devenant eux-mêmes producteurs sur la Toile. Campagnes diffamatoires orchestrés par les médias d’État (cas de la blogueuse Yoani Sanchez à Cuba), injures, menaces de mort (Émirats Arabes Unis) sont les préludes d’un acharnement qui peut aller jusqu’aux poursuites judiciaires et arrestations (Chine, Vietnam et Iran en tête). Mais c’est finalement le phénomène des censeurs-producteurs qui marque l’évolution des méthodes de cyber-censure. Il ne suffit plus de détruire les moyens d’accès, de navigation et de production de contenus sur la Toile, il faut occuper le terrain. Sont ainsi apparus, de façon plus ou moins subtile, des éléments de cyber-propagande via les réseaux sociaux : louanges de Bachar-al-Assad sur des murs Facebook, messages de désinformation par les « 50 cent », internautes payés par le gouvernement chinois pour en faire la promotion sur les micro-blogs, menaces de la part de comptes Twitter des autorités en Biélorussie. Certains pays vont jusqu’à développer leurs propres réseaux sociaux, tels que RedSocial, version cubaine de Facebook, ou Muloqot, version ouzbèke cette fois.

Savant mélange de méthodes pirates et de recours légaux, de dispositifs de dissuasion et de répression, la cyber-censure n’a pas faibli en 2011. De plus en plus de pays maîtrisent la technologie nécessaire au filtrage et à la surveillance d’Internet. Avec son rapport, Reporters sans frontières tire la sonnette d’alarme pour alerter sur le rôle déterminant des intermédiaires techniques dans la lutte pour la neutralité du Net, qui conditionne la liberté d’expression et par extension celle de presse, selon l’ONG. RSF pointe aussi la responsabilité des entreprises occidentales de cyber-sécurité, accusées de vendre des logiciels de filtrage et d’espionnage aux régimes les plus répressifs. L’attention est enfin portée sur le boom de l’accès mobile à Internet, dans le collimateur des « ennemis d’Internet », qui face aux flux toujours plus rapides et insaisissables sont contraints d’adopter de nouvelles stratégies.  

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Crédit photo : Carte de la cyber-censure éditée par Reporters sans frontières (2012). En noir, les "Ennemis d'Internet", en rouge, les "pays sous surveillance".



  • 1. « Internet n’est pas une technologie libertaire per se, elle peut être transformée en redoutable machine à surveiller les dissidents. » Pierre Mounier, 2002.
  • 2. Logiciels dissimulés dans des mails, apparemment légitimes. Une fois le message ouvert, le logiciel s'installe automatiquement sur l'ordinateur de la cible et, piloté à distance, permet d'espionner les communications du destinataire.
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