Couverture des attentats : le CSA a eu raison de blâmer les médias

Article  par  François JOST  •  Publié le 04.03.2015  •  Mis à jour le 06.03.2015
itele Dammartin
Le CSA a pris la bonne décision en rappelant les chaînes de télévision et de radio à leurs obligations.
 
Le traitement médiatique des actes terroristes survenus en janvier a rapidement suscité la polémique. Le CSA s’est emparé de la question et a rendu, le 12 février dernier, ses décisions. Bilan : 36 manquements relevés donnant lieu à 15 mises en garde et 21 mises en demeure adressées à plus d’une quinzaine de médias audiovisuels. Les médias incriminés ont réagi, quelques jours plus tard, dans une lettre commune au CSA. Afin d’y voir plus clair, nous publierons au cours de la semaine les regards portés sur cette question par Patrick Eveno (professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-I et président de l’Observatoire de la déontologie de l’information), François Jost (professeur en science de l’information et de la communication à Paris-III, directeur de la revue Télévision), Marc Le Roy (docteur en droit spécialisé en droit des médias, enseignant à l’université de Tours) et Agnès Granchet (maître de conférence en science de l’information et de la communication à l’Institut français de presse/Paris-II).

On a beaucoup entendu depuis une dizaine de jours les représentants des médias s’élever contre le CSA, qui a eu le malheur de tancer seize d’entre eux pour avoir révélé des informations susceptibles de mettre en danger la vie d’autrui ou d’attenter à la dignité humaine, pendant les retransmissions en direct des événements de janvier. Curieusement, on a peu entendu la parole de ceux qui ont approuvé en l’occurrence l’autorité de régulation. Ont-ils été peu nombreux ou un réflexe corporatiste a-t-il amené à les tenir éloigner des micros et des caméras ? Difficile à dire. Ayant soutenu dès le premier jour ces « avertissements », je voudrais en expliquer ici la raison.
 
Comme on pouvait s’y attendre, la lettre ouverte des médias incriminés a convoqué l’argument de la liberté de la presse, allant jusqu’à dire que l’information était menacée en posant cette question « Dans quelle autre grande démocratie reproche-t-on aux médias audiovisuels de rendre compte des faits en temps réel ? ».
 
À chaque fois que l’on porte un jugement sur la façon dont l’information est construite (car, malgré la promesse d’authenticité du direct, elle est bien construite), à chaque fois, d’aucuns opposent qu’on ne peut les empêcher de faire leur métier de journaliste. En l’occurrence, le ton du communiqué est un peu plus solennel : « La liberté de la presse est un droit constitutionnel. Les journalistes ont le devoir d'informer avec rigueur et précision ».
 
Certes. La question est de savoir, en l’occurrence, si le fait d’informer avec précision les téléspectateurs, mais aussi les criminels, que des personnes sont cachées dans une chambre froide, mettant du même coup leur vie en danger, est très rigoureux. Je m’étonne que, dans ce cas, on justifie une telle divulgation par un devoir professionnel. Avant d’être journaliste, le professionnel de l’information est d’abord un être humain. C’est d’abord en tant que tel qu’il doit s’interroger sur la conduite à tenir. Est-il bien de mettre en danger mes prochains pour satisfaire l’appétit des usagers de ma chaîne ?
 
 Que vaut maintenant l’argument de la liberté d’informer ?  Que vaut maintenant, non plus sur le plan moral, mais sur le plan juridique, l’argument de la liberté d’informer ? Non seulement il n’est pas nouveau mais il revient comme un leitmotiv dès que l’on met en cause la représentation d’un événement par l’image. Ces jours-ci, dans une affaire qui n’a rien à voir avec Charlie, une peine de 10 000 € a été requise à l’encontre de deux responsables de BFMTV pour avoir publié des photos de la tuerie de  Chevaline. Selon Libération, « le procureur de la République d’Annecy a estimé que la ligne rouge avait été franchie […] Il n’y avait qu’un seul objectif : l’audimat, le sensationnel. Et la satisfaction de certains journalistes. C’est une histoire d’ego : "Regardez ce que moi seul suis capable de montrer", a-t-il expliqué, ajoutant que "le respect de la dignité humaine fait aussi partie de la déontologie professionnelle des journalistes" » (Libération, 1er mars 2015). La jurisprudence montre que ce n’est pas seulement la représentation des victimes qui permet de trancher entre liberté d’informer et atteinte à la dignité humaine, mais la façon dont on les représente. Ainsi, après la catastrophe du téléphérique du Pic de Bure, le 1er juillet 1999, le juge donna raison au frère d’une victime qui avait attaqué Paris-Match parce qu’une photographie montrait son corps déchiqueté : « le traitement de la photographie aérienne litigieuse, qui ne représente pas une vue d'ensemble du lieu de l'accident, comme le prétend la défenderesse, mais une vue dont le cadrage et le grossissement sont étudiés pour attirer l'attention sur les corps déchiquetés des victimes, identifiés par un numéro aisément lisible, caractérise la recherche du sensationnel, en faisant fonctionner le ressort émotionnel face au spectacle de la mort ; que cette présentation délibérée ne répond pas à une nécessité informative »[+] NoteTribunal de Grande Instance de Nanterre, jugement rendu le 26 février 2003.X [1].
 
Parmi tous les reproches qui ont été faits aux médias par le CSA, je suis particulièrement sensible à celui-ci : la diffusion d’images issues de la vidéo montrant le policier abattu par les terroristes. France 24 a montré cette image où Ahmed Merabet est abattu à bout portant par un des frères Kouachi. Comme si cela ne suffisait pas, Le Point en a fait sa couverture et l'a mise au milieu de la page avec un cadre, dans une stratégie qui ne me semble pas éloignée de celle de la jurisprudence Paris-Match. Comment France 24 peut-elle justifier la diffusion de ce cliché au vu du cahier des charges qu’elle a signé et qui décrit ses obligations ? J’en rappelle les termes :
 
« La dignité de la personne humaine constituant l'une des composantes de l'ordre public, il ne saurait y être dérogé par des conventions particulières même si le consentement est exprimé par la personne intéressée. Aucune émission diffusée ne porte atteinte à la dignité de la personne humaine telle qu'elle est définie par la loi et la jurisprudence.
Les droits de la personne relatifs à sa vie privée, son image, son honneur et sa réputation tels qu'ils sont définis par la loi et la jurisprudence sont respectés.
En particulier, il est fait preuve de retenue dans la diffusion d'images ou de témoignages susceptibles d'humilier les personnes. La complaisance dans l'évocation de la souffrance humaine est évitée, ainsi que tout traitement avilissant […]
Il est fait preuve de mesure lors de la diffusion des informations ou des images concernant une victime ou une personne en situation de péril ou de détresse. »
 
Quand le communiqué des médias stipule que « Le CSA [leur] reproche notamment d'avoir potentiellement "attenté à l'ordre public" », il exerce lui-même une censure sur le texte des cahiers de charges en omettant de dire que « la dignité de la personne humaine constitu[e] l'une des composantes de l'ordre public », ce qui donne évidemment à la décision du CSA une allure excessive. Pour l’instant, la justice n’a pas été saisie, que je sache, et le fait de savoir si les retransmissions en direct de janvier, et notamment l’image de Ahmed Merabet, est une atteinte à la dignité humaine n’a pas été tranché. Mais il me semble qu’il suffit de lire les obligations des chaînes pour n’avoir aucun doute sur la réponse.

--
Crédit photo :
Capture d'écran d'i>TELE

  • 1. Tribunal de Grande Instance de Nanterre, jugement rendu le 26 février 2003.
Vous souhaitez nous apporter un complément, rectifier une information ? Contactez la rédaction