« Aucune technologie n’est parfaite dès son apparition »

Article  par  William DEMUYTER  •  Publié le 09.09.2016  •  Mis à jour le 13.09.2016
Robert Charles Wilson est un auteur de science-fiction canadien. Son dernier roman, Les Affinités (Denoël, 2015), décrit une société où la science algorithmique permet de façonner des réseaux sociaux dotés d’une influence inédite et spectaculaire.


Les Affinités raconte l’histoire d’Adam Fisk, jeune homme solitaire et sans emploi, qui trouve dans un test scientifique conçu par la société Interalia le moyen de se relancer dans l’existence. Le test que passe Adam permet à Interalia d’étudier ses dispositions physiques et mentales grâce à des algorithmes, et de lui attribuer une « Affinité ». Celle-ci est un nouveau réseau social dont les membres se ressemblent et offrent au jeune homme une plénitude relationnelle, professionnelle et financière. Pourtant, en prenant de l’importance, les Affinités se révèlent être des groupes d’intérêts communautaires politiquement sulfureux dont la science a défini les possibilités d’existence.

 
Comment vous est venue l’idée de la téléodynamique, discipline scientifique reposant sur des tests psychologiques utilisant des solutions algorithmiques afin de catégoriser les gens et de les regrouper au sein d’Affinités, où ils coopèrent et travaillent pour leur propre intérêt ?
 
Robert Charles Wilson : J’ai emprunté le mot téléodynamique au chercheur en sciences cognitives Terrence W. Deacon. Deacon utilisait ce mot pour décrire la thermodynamique particulière de la vie et l’incidence qu’elle pouvait avoir sur la compréhension de la conscience humaine. J’ai poussé le concept bien au-delà de ces limites et j’ai tâché d’imaginer ce qui arriverait si nous avions une réelle compréhension scientifique de la coopération sociale humaine —notamment la découverte des différents « modes » de coopération rendant possible les vingt-deux groupes d’Affinités décrits dans le roman.
 
 
Dans votre livre, vous ne parlez pas des réseaux sociaux tels que Facebook, Snapchat, etc., et les gens communiquent surtout directement ou à travers ce qui semble être des smartphones. Pourquoi ?
 
Robert Charles Wilson : Cela ne m’a pas semblé pertinent. Ça ne m’intéressait pas d’extrapoler l’évolution des réseaux sociaux virtuels. Dans le monde décrit dans le roman, de tels réseaux sociaux existent probablement encore, mais ils fonctionnent en coulisses, pour ainsi dire — ce sont les nouveaux groupes d’Affinités qui provoquent d’immenses changements sociaux.
 
 
Sommes-nous près de vivre vos conjectures ? Pensez-vous qu’il soit possible de créer de véritables communautés d’intérêt qui ne reposent pas sur des critères géographiques ou familiaux ?
 
Robert Charles Wilson :  Comment une compréhension scientifique profonde de la nature de la conscience et du lien social nous affecterait-elle ? Je pense que nous sommes vraiment très loin du type de compréhension des liens sociaux humains décrits dans le roman. Mais les sciences cognitives progressent jour après jour. C’est ce qui les rend passionnantes. Comment une compréhension scientifique profonde de la nature de la conscience et du lien social nous affecterait-elle ? Quelles nouvelles technologies génèrerait-elle ? Donnerait-elle naissance à de nouvelles idées politiques, à de nouveaux mouvements utopistes ? Quels sont les possibilités et quels sont les risques ? Ce sont des questions extrêmement intéressantes et elles constituent un terrain de jeu infini pour la littérature d’anticipation.


Vous soulevez la question du fait de « dériver » de son Affinité[+] NoteC’est-à-dire s’en éloigner sans nécessairement s’en rendre compte. Des données scientifiques permettent néanmoins aux membres de l’Affinité de repérer les individus « dérivant » de leur groupe.X [1]. Pensez-vous que nos interactions sociales sont déterminées et à quel point ?
 
Robert Charles Wilson :  Même si le libre arbitre est en partie une illusion, nous devons nous demander comment cette illusion se forme et quelle est sa fonction  Je ne sais pas. Le débat entre le déterminisme et le libre arbitre est très ancien et je ne prétends pas être à même de le résoudre. Les sciences cognitives semblent indiquer que beaucoup de ce que l’on imagine être des comportements « choisis » sont en réalité préconscients, que nous ne sommes pas aussi libres que nous le pensons. Mais même si le libre arbitre est en partie une illusion, nous devons nous demander comment cette illusion se forme et quelle est sa fonction.
 
 
Les interactions sociales que vous décrivez tendent vers un communautarisme inquiétant, vers la docilité et vers une concurrence violente entre Affinités. Croyez-vous en un système social exempt de tribalisme, comme New Socionome par exemple, un système social que vous décrivez comme reposant sur la coopération, mais avec le bien commun comme seul objectif ?
 
Robert Charles Wilson : Les Affinités sont une sorte de technologie et, c’est un des arguments que je défends dans le livre, les technologies évoluent —aucune technologie n’est parfaite dès son apparition.
Mais les Affinités ne sont pas juste un nouveau tribalisme. Pour ceux qui peuvent les rejoindre, elles offrent véritablement une combinaison plus efficace que jamais d’intégration sociale, de diversité et d’utilité. Le problème étant que tout le monde ne peut pas les rejoindre. Les groupes des Affinités sont tels que les décrit un des personnages, des jardins fermés. Ils sont très agréables pour ceux qui sont à l’intérieur, beaucoup moins pour ceux qui sont dehors. New Socionome émerge comme une alternative radicale à cela, une tentative d’exploiter les avantages sans ériger de mur.
 
 
Votre livre soutient un point de vue optimiste, contrairement à la plupart des récits de science-fiction. Pourquoi avez-vous décidé de tourner les choses ainsi ?
 
Robert Charles Wilson :  Être pessimiste est trop simple, cela manque de profondeur Il est facile d’écrire une contre-utopie. Les défis que nous avons à relever au cours de ce siècle sont évidents et, à l’heure actuelle, nous ne semblons pas avoir la volonté ou les outils —les outils politiques, émotionnels, cognitifs ou technologiques— pour y répondre. Mais je ne peux pas me résoudre au désespoir. Être pessimiste est trop simple, cela manque de profondeur. J’ignore ce qui nous attend. Le dérèglement climatique, certes ; la pression démographique, certes ; les conflits au sujet des ressources, certes ; les inégalités de revenus et le déclin de la démocratie et toutes leurs conséquences, certes… Mais peut-être aussi de nouvelles idées politiques, de nouvelles théories économiques, une nouvelle façon de créer et d’interagir avec la technologie. Un optimisme suffisant serait bien sûr absurde, mais l’optimisme est aussi le moteur des réformes radicales : il peut être puissant, dangereux, audacieux. Peut-être en manquons-nous.

  • 1. C’est-à-dire s’en éloigner sans nécessairement s’en rendre compte. Des données scientifiques permettent néanmoins aux membres de l’Affinité de repérer les individus « dérivant » de leur groupe.
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