Révolution néolithique, révolution de l’information

Article  par  Jean-Paul DEMOULE  •  Publié le 17.10.2016  •  Mis à jour le 24.10.2016
On peut remonter très loin dans le temps pour repérer des signes de transmission de l’information entre humains. Grâce aux recherches archéologiques, on sait qu’une grande partie de nos formes et moyens de communication a émergé pendant les millénaires décisifs du néolithique.

Sommaire

On peut distinguer trois formes de communication et d’échanges d’informations : la communication verbale directe (le langage), l’échange d’objets matériels (utilitaires, de prestige, etc.) ou immatériels (idées, croyances, techniques), l’utilisation de supports matériels pour transmettre de l’information (images, signes, écriture, moyens de télécommunication).
 
Ces trois formes sont perceptibles dès l’émergence d’homo sapiens, il y a quelque cent mille ans, et même antérieurement à lui ; elles ne feront que se complexifier au fil des millénaires, à mesure que les sociétés humaines se feront plus nombreuses et plus hiérarchisées.

Au temps des chasseurs-cueilleurs

Les grands singes, nos cousins, manient déjà plusieurs dizaines de sons signifiants – pour ne pas parler du « langage » des abeilles ou des chants des oiseaux. Plus généralement, tous les êtres vivants communiquent entre eux d’une façon ou d’une autre, la plus élémentaire étant le codage génétique. La première forme humaine à « sortir » d’Afrique fut homo erectus, il y a deux millions d’années, et le premier signe abstrait a été tracé par l’un ou l’une d’entre eux, il y a 500 000 ans, sur le site de Trinil à Java en Indonésie : il s’agit d’un zig zag régulier et méthodique gravé sur un coquillage.
 
Les erectus débouchent progressivement en Eurasie, il y a environ 300 000 ans, sur l’homme de Neandertal, et l’un d’eux a gravé soigneusement des croisillons sur une paroi de la grotte de Gorham, à Gibraltar. Physiquement très proche d’aspect de l’homme moderne et avec une capacité cérébrale comparable, son système phonatoire lui permet l’usage du langage articulé. Il invente aussi les premières parures, des canines de carnivores perforées pour être suspendues en pendeloques ou en colliers, premiers signes visibles de l’affirmation d’une identité individuelle. Auteur aussi des premières tombes creusées à dessein, où le défunt emporte parfois un crâne de bouquetin ou même des fleurs, on peut y voir une forme de communication avec l’au-delà.
 
Mais dans le même temps, les erectus restés en Afrique continuaient d’évoluer, et ainsi émerge il y a environ 100 000 ans homo sapiens (dit aussi « homme anatomiquement moderne), vous et moi, sans que des transformations physiologiques soient depuis lors réellement perceptibles, dans une échelle de temps aussi réduite au regard de l’évolution biologique ; ce qui implique des capacités psychomotrices strictement comparables à ce qu’elles sont aujourd’hui, quant à ses préoccupations et à ses moyens en termes de communication, avec en particulier un maniement du langage identique à ce qu’il est aujourd’hui. Dès 80 000 ans, dans la grotte de Blombos en Afrique du Sud, des sapiens ont taillé de petits blocs d’ocre rouge et les ont décorés de croisillons, les déposant à côté de parures, cette fois des coquillages perforés pour être suspendus. Des parures comparables ont été découvertes à l’autre extrémité de l’Afrique, au Maroc, à Ifri n’Ammar et dans la grotte des Pigeons à Taforalt (ou Tafoughalt).
 
Puis un certain nombre de groupes d’homo sapiens, certainement échelonnés sur de longues périodes de temps, se répandirent peu à peu sur l’ensemble des terres émergées, atteignant pour la première fois les Amériques et toute l’Océanie et éliminant une partie des autres espèces vivantes, un processus qui se poursuit, et même s’accélère encore de nos jours. Pendant la majeure partie de son existence, homo sapiens aura vécu dans une période froide, celle de la dernière glaciation, dite de Würm, qui a duré de – 115.000 ans à – 12.000 ans environ. On appelle en Europe Paléolithique supérieur cette période où homo sapiens se nourrit de chasse, de pêche et de cueillette dans un environnement froid, de – 40 000 ans à – 10 000 ans environ. Il était organisé en petits groupes mobiles de quelques dizaines d’individus, nomadisant au gré des ressources saisonnières, voire sédentaires lorsque les ressources, notamment aquatiques (poissons, coquillages, mammifères marins), étaient stables. Dans ce dernier cas, certains inventent les poteries, les plus anciennes étant actuellement situées en Chine, il y a près de 20 000 ans. D’autres groupes, ou les mêmes, domestiquent le chien à partir du loup.
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Supports de communication et interactions

Des trois grandes formes de communication définies d’entrée, le langage articulé étant acquis (mais n’ayant pas laissé de traces), l’information directe sur supports matériels est bien connue : il s’agit des images figuratives et des signes gravés ou peints sur les parois des grottes ou sur des plaquettes de pierre ou d’os. Ces signes abstraits, déjà présents chez erectus et Neandertal, ont été tracés en grand nombre, points, traits, croisillons ou motifs plus complexes. Ils ne sont pas exécutés au hasard, mais on peut en dresser un inventaire cohérent, et il existe des préférences selon les régions. C’est la manipulation de tels signes qui, des millénaires plus tard, débouchera sur l’écriture proprement dite. Certaines plaquettes portant des rangées de points ou de bâtonnets ont pu être interprétées comme des formes de calendriers.
 
 Il y a 25 000 ans , le canon représentatif des « Vénus » préhistoriques, statuettes féminines aux traits sexuels exacerbés, est strictement identique depuis le Périgord jusqu’à l’Ukraine 
Quant aux images représentatives, leur unité de style sur des centaines, voire des milliers de kilomètres, prouve que ces groupes n’ont cessé d’être en interaction, de communiquer, pendant tout le paléolithique supérieur. Ainsi, le canon représentatif des « Vénus » préhistoriques, statuettes féminines d’os ou de pierre, voire d’argile cuite, aux traits sexuels exacerbés, est strictement identique il y a 25 000 ans, à la période dite Gravettienne, depuis le Périgord jusqu’à l’Ukraine, comme l’a montré le préhistorien français André Leroi-Gourhan. Cela implique des contacts permanents, même dans une temporalité longue, de proche en proche.

 
Plus globalement, ce sont ces contacts qui expliquent ce que les archéologues appellent des « cultures », c’est à dire la relative unité de forme et de style, dans une même région, d’une partie plus ou moins grande des objets matériels – et, sans doute, des objets immatériels, idéels (mythes, chants, langues, visions du monde, etc.). L’ethnoarchéologie, c’est-à-dire l’observation, par des archéologues, des objets matériels des dernières sociétés traditionnelles encore vivantes, montre que chaque groupe ethnique se définit à la fois comme tel, mais aussi par le style de ses objets, constat qui peut aussi s’appliquer en partie aux sociétés industrielles contemporaines.
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Diffusion d’une culture néolithique

Il y a environ 12 000 ans, le climat terrestre commence à se réchauffer, en oscillations successives. Dans les millénaires qui suivent, en des points différents du globe et sans liens entre eux, différents groupes de chasseurs-cueilleurs entreprennent de domestiquer des plantes et des animaux, ce qui augmente encore les possibilités de sédentarité : c’est la période dite « néolithique ». Cette sécurisation nouvelle des ressources, avec une alimentation plus stable et plus abondante et de qualité, provoque rapidement un boom démographique chez toutes les sociétés qui l’ont adoptée, boom désormais hors de contrôle et qui n’est toujours pas achevé de nos jours. Ces sociétés de plus en plus nombreuses absorbent peu à peu celles des chasseurs-cueilleurs, ou bien les repoussent dans les zones les plus inhospitalières. Dans nos régions, l’agriculture apparaît d’abord au Proche-Orient, à partir de – 10 000 environ, puis, de là, elle se diffuse d’est en ouest dans l’ensemble de l’Europe à partir de – 6500.
 
Cette diffusion est clairement le fruit d’une migration, due à ce boom démographique. On peut suivre de proche en proche, de la Mer Égée à l’Atlantique, l’avancée de l’ensemble de la culture matérielle néolithique qui se répand en deux millénaires d’est en ouest, accompagnant l’agriculture. On a pu penser parfois qu’il ne s’agissait que de la diffusion d’une technique adoptée de proche en proche, sans mouvements de populations, mais cette hypothèse est abandonnée, et l’analyse génétique des squelettes a confirmé qu’il s’agissait bien de l’arrivée de nouveaux émigrants, en provenance du Proche-Orient. En revanche, une fois les colons agriculteurs installés dans la plupart des régions fertiles de l’Europe, des populations marginales de chasseurs-cueilleurs, en Scandinavie et dans les steppes et les forêts de l’Europe orientale, adoptèrent peu à peu, à leur tour, le nouveau mode de production.
 
Ces sociétés agricoles, de plus en plus complexes, inventent de nouveaux objets. Parmi les plus marquants, il y a la poterie, même si certains chasseurs-cueilleurs la fabriquaient déjà. Mais les formes vont se diversifier, tout comme les décors, peints ou gravés, presque toujours géométriques au néolithique. Cette géométrisation de l’espace à orner peut être mise en relation avec le nouveau contrôle de la nature et des espaces naturels qu’implique la domestication des animaux et des plantes. L’architecture aussi, ouverte ou fermée, communique de l’information sur les sociétés, tout comme les nouveaux espaces cultuels construits, voués aux relations avec le surnaturel, qui apparaissent aussi à cette époque.

C’est ainsi que l’on voit se constituer des groupes régionaux, marqués chacun par un style particulier dans le décor de ses poteries, de ses figurines, de son architecture, de ses coutumes funéraires. L’analyse physico-chimique des poteries permet de préciser l’origine des argiles et, en Grèce par exemple, il a pu être montré qu’un tiers environ des poteries décorées ne provenaient pas d’argiles locales. Cela suggère donc que ces récipients n’ont cessé de circuler (eux et leur contenu) entre les différentes communautés villageoises, assurant dans le même temps l’homogénéité stylistique des productions. L’archéologue ne retrouve cependant la plupart du temps que les matières minérales (vases en terre cuite, outils en silex, haches en roches vertes, etc.). Là où ils se sont conservés, les objets en matières organiques comme le cuir, la vannerie, les tissus ou le bois avaient aussi la même fonction identitaire : ainsi, les villages riverains des différents lacs du Jura suisse et français montrent chacun un style particulier de peignes en bois à placer dans les cheveux, ce qui suggèrent que l’ensemble du costume devait différer de la même façon.
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Réseaux d’échange, prestige et communication

Même s’ils étaient déjà connus à petite échelle au paléolithique, de vastes réseaux d’échange de matières premières se mettent en place au néolithique. Les haches polies taillées dans la jadéite très prisée du Mont Viso dans les Alpes italiennes se retrouvent jusqu’en Bretagne, et même en Angleterre et au Danemark. Le beau silex jaune du Grand Pressigny en Touraine est échangé de proche en proche sur plus de mille kilomètres. L’obsidienne de l’île de Milos dans les Cyclades est diffusée dans la plus grande partie de la Grèce continentale. Ces réseaux d’échange ont aussi impliqué les relations entre les derniers chasseurs-cueilleurs et les agriculteurs : des coquillages de l’océan Atlantique sont parvenus chez les paysans néolithiques d’Alsace, alors qu’il n’y avait encore sur ses rivages que des chasseurs-cueilleurs mésolithiques ; ils ont donc cheminé de proche en proche et d’ouest en est. L’obsidienne de Milos était déjà importée par des chasseurs-cueilleurs du continent, et il est donc très probable que la connaissance de cette source prisée de matière première a été transmise par eux aux nouveaux arrivants agriculteurs.
 
 La diffusion et l’échange d’une grande partie de ces matières premières tiennent à leur caractère rare et prestigieux La diffusion et l’échange d’une grande partie de ces matières premières tiennent à leur caractère rare et prestigieux, car des matières moins nobles mais tout aussi efficaces se trouvaient la plupart du temps à proximité de chaque village néolithique. Ainsi, les grandes lames en silex jaune de très bonne qualité provenant du nord-est de la Bulgarie au 5e millénaire nécessitaient pour être taillées une pression de 400 kg au cm2, ce qui ne peut être obtenu que par une machine à levier très complexe, que les archéologues peinent à reconstituer. Pourtant, ces lames, qui peuvent atteindre 45 cm de longueur et sont les plus longues jamais taillées par l’homme, sont bien trop fragiles pour être utilisées, et ne portent aucune trace d’usure ; les outils effectifs, de plus petite taille, étaient taillés dans une matière première locale plus ordinaire. En revanche, on ne retrouve ces grandes lames que dans les tombes les plus riches, celles qui contiennent aussi des objets en or, en coquillages ou en cuivre. Elles servaient donc essentiellement à signifier le prestige de leurs possédants, tout comme les haches en jadéite d’Europe de l’Ouest, tout aussi fragiles et qui ne pourraient couper le moindre arbre ; ou encore, les objets en cuivre, métal trop mou tant qu’on ne lui aura pas adjoint, trois mille ans plus tard, de l’étain dans une proportion d’un dixième pour former le bronze, matière infiniment plus résistante, et qui permettra de nouvelles formes, de nouvelles armes (épées, casques) et, même, de nouveaux sons (instruments à vent ou à percussion).

 
De fait, à partir du 5e millénaire, un peu partout en Europe et jusqu’à nos jours, là encore, les sociétés tendent à se hiérarchiser de plus en plus – ce qu’anthropologues et archéologues appellent des « sociétés à chefferies ». C’est l’âge du cuivre (ou chalcolithique), qui sera suivi par l’âge du bronze à partir de -2200 environ, puis par l’âge du fer, à partir de –800 environ. Les représentations féminines tendent peu à peu à s’effacer au profit de celles de guerriers en armes, et de tous les symboles qui signifient le pouvoir à cette époque : chevaux, armes, soleil, chars, roues, etc. Ces représentations peuvent être gravées sur des rochers, comme en Scandinavie ou dans les Alpes (vallée des Merveilles, Val Camonica), ou figurées sur des stèles taillées en forme humaine, que l’on retrouve de l’Espagne à la mer Noire ou encore, un peu plus tard à l’âge du bronze, moulées en métal, comme en Sardaigne ou, là encore, en Scandinavie. Apparues au chalcolithique, ces représentations préférentielles d’hommes en armes, exaltation du pouvoir politique masculin, se poursuivront jusqu’à nos jours. Ces mêmes processus se retrouveront partout ailleurs dans le monde, à partir des autres foyers, indépendants, d’invention de l’agriculture – Chine, Andes, Mexique, nord de l’Afrique.
 
Quant à la métallurgie, sa diffusion n’a pas reposé sur de vastes mouvements de populations, mais cette fois sur celle de savoirs nouveaux, tout comme la traction animale, l’usage de véhicules à roues ou encore de l’araire, la charrue primitive.
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Émergence de l’écriture

 On a tracé aussi au néolithique des signes abstraits préfigurant l’écriture Comme il en existait déjà au paléolithique, on a tracé aussi au néolithique, mais surtout au chalcolithique, des signes abstraits préfigurant l’écriture. On les a retrouvés sur des objets d’argile cuite, plaquettes ou même poteries, essentiellement dans les Balkans, comme à Dikili Tash dans le nord de la Grèce, à Karanovo et à Slatino en Bulgarie, à Tărtăria en Roumanie, ou sur plusieurs sites de la civilisation de Vinča en Serbie. On ignore la signification de ces signes, qui ne sont pas décoratifs. Ces phénomènes restent relativement isolés. Plus tard, au début du dernier millénaire avant notre ère, à l’âge du bronze final, et sur le territoire français en particulier, un certain nombre de vases comportent aussi des pictogrammes non figuratifs, qui peuvent passer pour des formes de proto-écriture.
 
Toutefois, de véritables écritures n’apparaîtront qu’avec les premières sociétés étatiques et urbaines, dont les plus anciennes connues sont celles de la Mésopotamie et de l’Égypte, au 4e millénaire avant notre ère. En effet, si dans une société villageoise traditionnelle, on peut mémoriser et transmettre de génération en génération des listes généalogiques, des épopées ou des hymnes religieux (comme ce sera le cas, par exemple, dans l’Inde ancienne, la Grèce archaïque ou les sociétés d’Afrique ou de Nouvelle Guinée), la mémoire ne suffit plus pour gérer des masses humaines de plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de milliers d’individus. Il faut des systèmes d’enregistrement plus complexes pour lever les impôts ou attester des propriétés terriennes. Symétriquement, lorsque des systèmes étatiques s’effondrent, comme la civilisation de l’Indus au début du 2e millénaire avant notre ère, ou la civilisation créto-mycénienne à la fin de ce même millénaire, ou encore celle des Mayas à la fin du premier millénaire de notre ère, l’écriture disparaît.
 
L’invention de l’écriture nous permet aussi de commencer à connaître les langues qui se parlaient alors. Elle nous apprend qu’une grande partie des langues de l’Europe et de l’Asie occidentale sont apparentées et appartiennent à la famille linguistique dite indo-européenne, les plus anciennes connues, à partir du milieu du 2e millénaire avant notre ère, étant le grec mycénien, le sanscrit et le hittite. Mais l’origine préhistorique de ces apparentements linguistiques reste encore très discutée, même si elle doit sans doute être située au cours du néolithique. Il existe, par ailleurs, dans l’Europe ancienne des langues qui n’appartiennent pas à cette famille linguistique et sont donc d’une autre origine historique, comme l’étrusque, le basque, la langue des palais minoens, celles de la péninsule ibérique ou encore le picte de l’Écosse, sans compter les ancêtres des langues finno-ougriennes du nord de l’Europe, ou des langues du Caucase.
 
Ainsi, une grande partie de nos formes et moyens de communication et de circulation de l’information entre humains a émergé pendant ces millénaires décisifs du néolithique et de l’âge du bronze.

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À lire également dans le dossier Du néolitique au numérique, une histoire de l’information
 


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Ina. Illustrations : Laura Paoli Pandolfi


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