SensCritique et Babelio : comment la lecture sociale évolue-t-elle ?

Article  par  Louis WIART  •  Publié le 28.05.2014  •  Mis à jour le 28.05.2014
Visuel Babelio et SensCritique
Comment les réseaux sociaux dédiés aux biens culturels, et notamment aux livres, accompagnent-ils les internautes dans leurs choix de consommation ? Entretien croisé avec Pierre Fremaux et Guillaume Boutin, respectivement fondateurs de Babelio et SensCritique. 

Engagées depuis quelques années sur le web, Babelio et SensCritique sont deux start-up dynamiques. La première est exclusivement dédiée aux livres, tandis que la seconde met en avant plusieurs univers culturels (livres, cinéma, séries TV, musique, jeux vidéo). Ces plateformes agrègent des avis et des évaluations, mettent les internautes en relation et proposent des moteurs de recommandation automatisée qui suggèrent des idées d’œuvres à partir de l’identification des préférences. Co-fondateur de Babelio en 2007, Pierre Fremaux travaille sur l'évaluation des projets de recherche et sur les interfaces homme-machine, tandis que Guillaume Boutin, co-fondateur de SensCritique en 2011, est responsable de la monétisation et des partenariats. Tous deux nous expliquent le fonctionnement de ces réseaux sociaux de lecteurs.

Quelle influence exerce votre réseau social sur la trajectoire d’une œuvre ? Avez-vous observé des exemples d’œuvres dont la notoriété a explosé grâce au bouche-à-oreille sur le site ? 
 
Pierre Fremaux : Le bouche-à-oreille est un vecteur historique remarquable de diffusion du livre, Babelio ne fait que transférer sur Internet ces mécanismes de prescription entre lecteurs. Mais ce faisant, cela rend visible les échanges, cela les inscrit durablement comme écrits accessibles à tous et permet de faciliter les recommandations entre amateurs de livres. Plus prosaïquement, Babelio exerce une influence d'une double nature : il est pour les grands lecteurs un outil de découverte via des échanges entre passionnés de livres, et pour l'internaute de passage la première base d'informations sur les livres, avec notamment 500 000 critiques de lecteurs.
 
Nous avons étudié la progression de titres via le bouche-à-oreille et on voit qu'il concerne principalement 3 types d'œuvres : les best-sellers de littérature générale pour lesquels les lecteurs initient ou entretiennent le succès en parallèle des médias traditionnels (ex : David Foenkinos), des nouveaux auteurs découverts au premier roman par les lecteurs, comme Joël Dicker, ou encore des auteurs de genre comme Antoine Rouaud avec Le livre et l'épée ou Avant Toi de Jojo Moyes. 
 
Guillaume Boutin : Nous avons pensé SensCritique en partant du constat que le levier le plus important pour consommer une œuvre culturelle est le bouche-à-oreille. Rien n'est plus efficace que le conseil d'un proche vous encourageant à voir un film ou à lire un livre. Ainsi le site est fait de telle manière que, si votre entourage, voire la communauté, interagit de manière importante avec une œuvre, vous serez forcément au courant de l'intérêt qu'il lui porte. On a pu constater récemment ce phénomène avec le film Her de Spike Jonze. C'est le film le plus populaire de l'année sur SensCritique. Il s'est diffusé grâce au bouche-à-oreille très positif qu'il a reçu. Avant sa sortie, il était déjà attendu par quelques centaines de personnes, curieuses de l'œuvre, alors même que le distributeur communiquait peu dessus. Les premiers retours ayant été particulièrement positifs, le phénomène s’est amplifié et le film est devenu le plus populaire de cette année et aussi l’un des mieux notés.
 
À l’inverse, avez-vous déjà été confronté à un « bad buzz », c’est-à-dire à un phénomène de bouche-à-oreille négatif qui aurait concerné une œuvre ou un auteur ?
 
Pierre Fremaux : Quelques éléments chiffrés tout d'abord : il y a 7 fois plus de critiques très positives que très négatives sur Babelio, et les avis positifs sont jugés plus utiles (appréciés par 3,5 lecteurs en moyenne) que les avis négatifs (appréciés par 2,2 lecteurs en moyenne). On peut se risquer à interpréter ces chiffres en disant d'une part, que la lecture d'un livre est un investissement important en temps, pour lequel les lecteurs sur Babelio se renseignent beaucoup en amont afin d'éviter la déception et, d'autre part, que les réseaux de lecteurs sont plus un outil de qualification que de disqualification. Un échec éditorial vient d'un livre qui ne trouve pas son lectorat plus que d'un livre très lu mais qui ne plaît pas.
 
Guillaume Boutin : Bien sûr, cela peut arriver et ça aide à mettre en garde les internautes contre une œuvre « polémique ». Ainsi nous avions noté une très forte attente sur la série Marvel’s Agent of Shield. La puissance de la licence Marvel est telle que leurs productions sont toujours très attendues. Mais en l'occurrence, les premiers retours mitigés sur le site ont clairement fait chuter les attentes des internautes.
 
Comment les avis des internautes sont-ils distribués sur votre réseau ? Est-ce qu’ils se concentrent surtout sur le « star system » ou sur des œuvres moins connues, qui bénéficient du phénomène de « longue traîne » ?
 
Pierre Fremaux : Nous n'avons pas réalisé d'étude sur la distribution exacte des avis de lecteurs. Néanmoins les livres les plus critiqués sur Babelio font aussi mécaniquement de très bonnes ventes : Hunger Games de Suzanne Collins, Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates d'Annie Barrows et La vérité sur l'affaire Harry Québert de Joël Dicker étant sur le podium. Mais le star system des plus critiqués n'est pas le même que celui des plus lus sur Babelio (Le Petit Prince ou L'Étranger par exemple) et reste encore différent des meilleures ventes : la typologie des livres sur lesquels on s'exprime est particulière. Par ailleurs, il y a clairement un phénomène de longue traîne avec 600 000 œuvres différentes lues par les membres de Babelio, dans des styles très diversifiés, des sous-genres du manga à la philosophie antique, en passant par la littérature jeunesse.
 
Guillaume Boutin : On retrouve la fameuse règle du 80/20, à savoir que 20 % des œuvres concentrent 80 % de l'activité. Néanmoins, on observe de vrais engouements sur certaines œuvres peu connues ou sorties il y a longtemps, notamment les jeux indépendants ou les grands classiques cinématographiques que les plus jeunes ne connaissent pas. C'est une des forces du site que d'amener nos membres à s'intéresser à des œuvres moins connues : si un ami vous encourage à voir un film peu connu et/ou sorti il y a longtemps, il y a de fortes chances que vous suiviez son conseil.
 
Babelio et SensCritique proposent des systèmes de contacts (amis, éclaireurs). De quelle façon les internautes les utilisent-ils ?
 
Pierre Fremaux : Historiquement, Babelio proposait un système asymétrique où l'on pouvait suivre l'activité d'un lecteur (découvrir ses dernières lectures, ses avis littéraires, les chroniques qu'il ou elle a appréciées, etc.) sans être suivi. Mais les lecteurs souhaitant échanger et converser horizontalement, nous proposons désormais un lien symétrique qui favorise les interactions. Pour reprendre une métaphore du monde physique, les relations sur Babelio s'apparentent davantage à des amitiés littéraires qu'à la lecture des chroniques d'un journaliste. Et nous constatons que le système de contact est ainsi largement prolongé, par des messages privés ou publics.
 
Guillaume Boutin : Concrètement, c'est vous qui choisissez quel est votre bouche-à-oreille : vous décidez de suivre des membres qui deviennent vos éclaireurs. On commence généralement par suivre ses amis présents sur le site (l'inscription Facebook facilite leur recherche) et très vite SensCritique vous conseille de nouveaux éclaireurs avec lesquels vous avez de bonnes affinités en livres, en films, en séries, etc. Libre à vous également d'ajouter en éclaireurs des membres croisés au hasard de la navigation. Ce bouche-à-oreille organisé autour de vos éclaireurs se retrouve partout sur le site : vous suivez leur activité et êtes ainsi êtes au courant de leurs derniers coups de cœur ou de leurs attentes, mais vous retrouvez aussi les notes et les avis détaillés de vos éclaireurs sur la fiche d'une œuvre, à côté de sa note globale, par exemple.
 
Des blogs aux forums de discussion en passant par les avis postés sur des sites d’e-commerce, les espaces de recommandation culturelle ont beaucoup changé depuis les débuts du web. Aujourd’hui, les réseaux dédiés à la culture connaissent un succès grandissant et diversifient les outils qu’ils proposent. Quelles sont les prochaines évolutions en vue ?
 
Pierre Fremaux : Nous pensons tout d'abord que ces espaces sont aujourd'hui plus structurés et pérennes qu'ils ne l'étaient par le passé, à la fois car les usages sont maintenant inscrits durablement dans les habitudes des lecteurs et car des modèles économiques ont été trouvés qui permettent de maintenir et améliorer notre plateforme. Les prochaines évolutions sont potentiellement de plusieurs ordres. De plus en plus de lecteurs seront amenés à utiliser ces réseaux pour découvrir leur prochaine lecture, nous prévoyons donc de nous adapter aux différentes plateformes : en mobilité avec des applications dédiées ou au cœur du livre en favorisant les passerelles entre le livre numérique et notre réseau de lecteurs ; mais aussi aux différents usages : au delà des critiques de lecteurs, nous devons trouver des moyens de découverte qui répondent à des questions plus ouvertes telles qu'on en pose au-delà d'Internet, permettant par exemple de trouver « les bandes dessinées sur le Moyen Âge qui pourraient plaire à un enfant d'une douzaine d'années ». Enfin, nous pensons que ces réseaux sociaux seront amenés à dynamiser les échanges entre lecteurs et auteurs. Le défi est autant celui de la technologie que du lien social.
 
Guillaume Boutin : SensCritique a pour but de vous accompagner au mieux dans vos découvertes culturelles. La magie opère, mais aujourd'hui nous sommes surtout présents sur le web. Nos évolutions vont donc être concentrées sur les usages, c'est-à-dire sur l'expérience SensCritique en mobilité, au-delà de la webapp que nous proposons déjà. Une application native smartphone est prévue bientôt sur iOS et Android, et nous travaillons sur des expériences tablettes (iPad) pour l'année prochaine. Nous souhaitons être présents partout où nos utilisateurs le sont, donc nous allons également faire une incursion au sein de certaines box TV. En parallèle, nous allons essayer d'accompagner les offres légales de consommation dématérialisée, en donnant aux internautes la possibilité de visionner une œuvre directement à partir de SensCritique sur l'ensemble des services proposant une offre légale.
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