Quelle stratégie pour l’édition numérique dans les pays en développement ?

Article  par  Claire HEMERY  •  Publié le 23.11.2011  •  Mis à jour le 23.11.2011
Couverture de l'étude réalisée par Octavio Kulesz sur l'édition numérique
[ÉTUDE] Comment l'édition numérique se construit-elle dans les pays en développement ? L'enquête d'Octavio Kulesz apporte un éclairage inédit sur les technologies et les usages du livre numérique au « Sud ».

Sommaire

 
Les médias sont en ébullition lorsqu’il s’agit de couvrir l’actualité du livre numérique en Europe, aux États-Unis, au Canada ou au Japon. En revanche, le traitement réservé à l’édition numérique ailleurs dans le monde reste anecdotique. Pour pallier cette méconnaissance des initiatives venues du « Sud », l’Alliance internationale des éditeurs indépendants a commandé à Octavio Kulesz, philosophe et éditeur argentin, http://www.inaglobal.fr/sites/default/files/user_uploaded/547image/Octavio%20kulesz.jpgune étude sur l’édition numérique dans les pays en développement (PED)[+] Note« Pays en développement » ou « pays du Sud » sont ici compris dans leur acception la plus large puisque cette étude inclut le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, puissances émergentes regroupées sous le sigle BRICS.X [1]. Soutenue par la Fondation Prince Claus, l’enquête a été mise en ligne en février 2011, éditée sous la forme d’un site interactif ouvert aux commentaires et aux contributions. Le rapport est aujourd’hui téléchargeable gratuitement, en espagnol, anglais et français. 

Les résultats de l’étude, présentés à l’Université d’été du Centre pour l’édition électronique ouverte (UE-Cléo) en septembre 2011 puis à la Foire de Francfort le 13 octobre suivant, apportent unéclairage inédit sur la spécificité du numérique dans les PED.

Le numérique comme alternative aux difficultés de l’édition traditionnelle

Dans ces pays, le numérique n’est pas nécessairement perçu comme une menace par des éditeurs traditionnels qui déplorent les failles de leur industrie : « Nombreux sont les obstacles caractéristiques de l’édition dans les pays du Sud qui peuvent être dépassés grâce à l’incorporation de la technologie digitale à la chaîne du livre », explique Octavio Kulesz.
 
En Afrique subsaharienne, dont la production éditoriale ne représente que 3 % de la production mondiale, l’industrie du livre demeure très fragile. Le coût des matériaux notamment freine toute velléité dans ce secteur : le papier continue en effet d’être imposable dans de nombreux pays, malgré l’accord de Florence. Les éditeurs africains souffrent également d’un piètre réseau de distribution, à l’instar de la Russie, pénalisée, elle, par la dimension continentale de son territoire. « Notre pays est gigantesque ; il est difficile et onéreux de transporter les marchandises. À Vladivostok ou à Magadan, on ne peut pas trouver mon livre », témoigne l’écrivain Andrei Guelassimov. Dans le monde arabe, c’est l’absence de standardisation des bases de données et de référencement des ouvrages qui limite la distribution en compliquant toute facturation ou envoi de livres. En Égypte, Octavio Kulesz relève ces chiffres éloquents : 10 % des titres sont disponibles dans l’ensemble du circuit de distribution, 10 % sont introuvables, et 80 % ne sont disponibles que dans un rayon de 5 km autour des bureaux de l’éditeur ou de l’auteur.
 
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L’attachement au livre papier, qui suscite de nombreux débats en Occident et nourrit les plus sceptiques, n’a pas de correspondance dans les pays du Sud où il reste l’apanage des classes aisées. La problématique essentielle n’est donc plus « papier ou numérique » mais celle de l’accès aux livres. Rodney Saint-Éloi, directeur de la maison d’édition québécoise Mémoire d’encrier, rappelle qu’« il existe en Haïti une grande tradition littéraire ; le problème, c’est la ségrégation de classes. La littérature reste liée à la notion de classe sociale. Liée aux personnes qui mangent, vont à l’école, s’habillent, voyagent…C’est la distinction sociale. (…) Le papier existe, mais il n’est pas popularisé, pas démocratisé. Le numérique permettrait d’élargir la sphère de la citoyenneté ». Confortant ces propos, Radhika Menon de la maison d’édition jeunesse Tulika mise sur le numérique pour toucher l’ensemble de la population : « En Inde, il y a des écoles qui n’ont pas de murs, comment alors les élèves peuvent-ils avoir accès aux livres ? ».
 
Enfin, c’est la censure dont sont victimes les éditeurs traditionnels qui fait du numérique une opportunité spécifique dans les pays en développement. Certes efficaces, les interventions étatiques de cyber-censure le sont toutefois moins que celles opérées sur la circulation des livres papier. Au Moyen-Orient, l’attribution des numéros ISBN dépend d’agences liées aux organismes gouvernementaux. La plateforme égyptienne d’e-books Kotobarabia, riche de 10 000 titres en ligne, héberge ses serveurs HTTP aux États-Unis pour contourner la censure. En Russie et en Chine également, des auteurs se sont saisis du Web pour diffuser la version non censurée de leurs romans et essais publiés en version papier. 
 
L’industrie papier des pays en développement, loin d’être sacralisée comme en Occident, fait face à de grandes difficultés que le numérique, pour beaucoup, semble pouvoir corriger.
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Technologies occidentales, réalités du Sud

« La conclusion à laquelle on arrive, dans de nombreux articles ou au cours des conférences internationales, est donc que, pour promouvoir l’édition électronique, les pays du Sud ne peuvent rien faire de plus qu’attendre qu’atterrissent chez eux les modèles à succès du Nord. Mais cette conclusion est grandement contestable. »
 
Octavio Kulesz s’ingénie donc à montrer à quel point les technologies développées dans les pays du Nord ne conviennent pas nécessairement aux usages et aux besoins des pays du Sud ; il exhorte les acteurs locaux à éviter l’imitation pure et simple de dispositifs occidentaux. Innover en fonction du contexte qu’ils connaissent lui semble plus judicieux.
 
S’agissant du e-commerce des livres papier et numériques, le problème du paiement sur les plateformes en ligne revient pour chaque zone géographique, et plus spécifiquement en Amérique latine, Afrique subsaharienne et dans le monde arabe. Le faible taux de pénétration des cartes de crédit, le manque d’habitude de paiement en ligne, la méfiance vis-à-vis de ces procédés et le surcoût lié aux frais de port et de douane contribuent au peu de succès que rencontre la vente de livres sur Internet. En Afrique du Sud, pour ne citer qu’un exemple, la plateforme Little White Bakkie (LWB) commercialise ses ouvrages via Scribd, dont les options de paiement circonscrivent l’achat de leurs ouvrages aux seuls États-Unis.
 
Concernant les dispositifs de lecture numérique tels que e-readers (liseuses) ou tablettes, ils ne touchent, dans la plupart des pays étudiés, que les classes opulentes et sont encore perçus comme des produits inaccessibles. Le Kindle n’est vendu que dans sept pays d’Afrique : Afrique du Sud, Namibie, Botswana, Kenya, Gabon, Niger et Ghana. Comme en Amérique latine, les frais de port et de douane sont dissuasifs et peuvent doubler, à l’achat, le coût de l’objet. L’iPad est lui considéré comme un objet de luxe et pénètre très difficilement le marché des pays en développement.
 
Ce sont donc des liseuses et tablettes locales qui commencent à voir le jour et atteindre les consommateurs. La Chine et la Russie sortent du lot et s’affirment comme des producteurs leaders sur leurs marchés nationaux tout en entrant dans la concurrence mondiale. En Afrique subsaharienne, un jeune entrepreneur congolais a surpris en présentant la première tablette africaine. En Inde comme en Chine, les dispositifs conçus prennent l’avantage sur leurs rivaux nord-américains en proposant des interfaces en langue régionale pour des prix moins élevés.
 
L’écueil linguistique pose également problème aux éditeurs dans leur usage de logiciels occidentaux. Pour les pays de langue arabe, la conversion au format ePub ou bien l’utilisation des systèmes de reconnaissance optique des textes (OCR) sont problématiques : dans les deux cas, le flux d’écriture de la droite vers la gauche, la police de caractères, les nuances d’accentuation font de la numérisation un véritable casse-tête.
 
Enfin, l’offre disponible sur Internet se heurte, elle aussi, aux barrières de la langue. En Inde, « seuls 12 % des Indiens sont à l’aise quand ils lisent l’anglais. Internet constitue de loin le passe-temps favori des adolescents indiens vivant dans des foyers urbains. http://www.inaglobal.fr/sites/default/files/user_uploaded/547image/Livres%20par%20terre%20Inde.jpgCes jeunes demandent – et vont demander de plus en plus – des textes qui soient écrits dans leurs langues et traitent de thématiques qui les concernent directement. En ce sens, l’édition locale bénéficiera d’un avantage considérable, au moins dans un premier temps, au moment d’entrer en concurrence avec les acteurs nord-américains ou européens », précise Octavio Kulesz. Outre la question de la langue, c’est la pertinence du contenu proposé qui détermine l’acte d’achat. Dans le cas de l’Amérique latine, où la plupart des plateformes sont fournies par des agrégateurs étrangers, l’offre de livres ne satisfait pas la demande. Malgré le fait d’avoir en commun la langue espagnole, les choix éditoriaux ibériques ne répondent pas systématiquement aux réalités des sociétés sud-américaines et aux goûts de son lectorat.
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Les pays en développement doivent emprunter leur propre voie

Face à une offre (technologique et de contenus) inadaptée en provenance des pays occidentaux, les pays en développement font leurs propres explorations dans l’édition numérique.
 
La téléphonie mobile, qui connaît un taux de pénétration bien supérieur à celui d’Internet dans les pays en développement, est devenue un protagoniste majeur de l’édition numérique dans ces pays.
MXit, société sud-africaine prestataire d’un service de chat mobile utilisé par 27 millions de personnes, a lancé la série m-books en 2009. Les œuvres s’achètent chapitre par chapitre et en micro-paiements. Octavio Kulesz note aussi l’initiative m4Lit, site qui a distribué un récit en ligne en 2009 et qui depuis 2010 héberge avec Yoza, bibliothèque virtuelle, d’autres textes écrits spécifiquement pour les téléphones portables. « Si ce que les jeunes ont entre les mains, ce sont des téléphones portables, alors c’est avec cela que nous devons travailler », raconte Steve Vosloo, responsable du projet m4Lit chez MXit. Des initiatives similaires se sont développées avec succès en Inde où certaines maisons d’édition traditionnelles, comme HarperCollins India ou Penguin ont franchi le cap en s’associant avec l’opérateur Reliance Communications. La platefome Kotobaria en Égypte a, elle aussi, commencé la distribution d’e-books via les téléphones mobiles. En Chine, où les sinogrammes se prêtent facilement au jeu, les contenus pour téléphones portable ont constitué, en 2009, 40 % du total de l’édition numérique et ravivé le goût pour des genres littéraires comme le roman court et la poésie.
 
Pour Octavio Kulesz, il est primordial que les acteurs du livre numérique parviennent à former de véritables écosystèmes locaux autonomes et ne se contentent pas de la seule production ou de la seule vente, ni ne se limitent à un seul maillon de la chaîne : contenus, software ou hardware. Il prend notamment pour exemples l’Inde et la Chine qui sont engagées dans cet effort. En Inde, EC Media, entreprise fondée en 2009, a lancé un e-reader, le Wink, qui fonctionne en anglais et dans 15 langues parlées en Inde. Mais au-delà du dispositif, EC Media a créé le WinkStore qui contient plus de 200 000 e-books et projette de nouveaux développements : une revue personnalisable, un réseau social de recommandations d’ouvrages, une maison d’édition, une application pour les téléphones portables et un concours littéraire.
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Son directeur exécutif explique : « Le contenu est roi. Une compagnie dont les revenus gravitent exclusivement autour du dispositif n’est pas viable. Seuls prospéreront les business models qui fonctionnent à partir des contenus, des communautés de clients et de la valeur ajoutée ». En Chine, l’exemple de Shanda est aussi probant : Shanda Interactive Entertainment, entreprise de jeux vidéo, s’est forgée une réputation mondiale avec Shanda Literature, présentée à la Foire de Francfort de 2009. Rassemblant des centaines de milliers d’écrivains et 10 millions de lecteurs actifs, leur « Librairie dans les nuages » permet aux utilisateurs d’interagir entre eux, voire avec l’auteur, et peut être consultée sur un téléphone portable. Shanda ne s’est pas arrêtée en si bon chemin et a lancé en 2010 son propre e-reader, le Bambook. Elle a pris des parts dans des maisons d’édition pour tester les ventes papier de ses titres les plus lus, ouvert un site d’audio-livres qui comptent 300 000 inscriptions et grâce à ses compétences multimédia d’origine, Shanda a décliné certains textes en jeux vidéos et en films. 
 
 
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Octavio Kulesz encourage tous les pays en développement à utiliser les ressources à disposition, localement et à combiner un maximum d’activités possible. Il se montre ainsi plutôt critique à l’égard des ONG telles que Worldreader qui distribue des Kindle dans les écoles ghanéennes ou One Laptop per Child (OLPC) qui a développé le XO, un ordinateur de faible coût. Selon lui, l’intention est bonne mais la technologie est « parachutée » sans « business model pensé pour créateurs et entrepreneurs locaux ». Et une fois de plus, les e-books mis à disposition ne répondent pas aux besoins réels des populations, tant en terme de contenus que de langue. 
 

Ce qui freine l’édition numérique dans les pays en développement reste, selon l’auteur de cette étude, la frilosité des éditeurs. La peur du piratage est présente sur tous les continents – un argument plutôt faible pour Octavio Kulesz qui rappelle que le fléau touche déjà l’édition papier et souligne le cercle vicieux que cette peur engendre : les éditeurs, effarouchés par le piratage, ne numérisent pas leurs contenus, si bien que les consommateurs déçus d’une offre  quasi inexistante se tournent vers les fichiers illégaux. Ainsi en Russie, dotée de tous les dispositifs nécessaires (e-readers, software et plateformes d’e-commerce viables), la pénurie de contenus pour ces nouveaux supports paralyse le secteur de l’édition. La frilosité des professionnels traditionnels s’explique aussi par leur manque de savoirs et savoir-faire pour entrer dans l’ère numérique. Tous expriment un besoin urgent en formation technique, juridique et en networking, pour échanger avec leurs collègues, actualiser leurs méthodes de travail, être capables d’utiliser les logiciels adéquats, prendre connaissance de solutions open source, et mettre au point de nouveaux types de contrats (avec les auteurs et avec les agrégateurs étrangers). 


L’étude menée par Octavio Kulesz a le mérite d’attirer l’attention sur des pays souvent oubliés dès qu’on s’intéresse à l’édition numérique. Leur expérience est pourtant riche d’enseignements. On observe que ce ne sont pas les acteurs de l’édition traditionnelle qui ouvrent la voie mais plutôt les professionnels d’autres secteurs (software, jeux vidéo, téléphonie mobile), dotés d’une forte capacité d’innovation. On comprend que calquer des modèles testés en Occident n’est pas toujours pertinent, les usages, les opportunités et les difficultés liées au numérique étant bien spécifiques dans les PED. Si ailleurs, l’édition numérique peut n’être qu’un enjeu commercial, elle constitue dans les pays du Sud un potentiel outil de développement, où la lutte « papier / numérique » n’a pas autant de sens que celle pour l’accès au livre et à la connaissance. 


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Crédits photos : OpenEdition / Flickr ; Ruifipieggio / Flickr ; Paperghost / Flickr ; novica / Flickr.
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  • 1. « Pays en développement » ou « pays du Sud » sont ici compris dans leur acception la plus large puisque cette étude inclut le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, puissances émergentes regroupées sous le sigle BRICS.
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