Extension de la lutte pour les noms de domaine

Article  par  Mathilde RIMAUD  •  Publié le 21.03.2013  •  Mis à jour le 21.03.2013
[ACTUALITÉ] Amazon profite de l’ouverture de nouveaux domaines de premier niveau pour briguer le monopole sur .book, .read ou .author. Le secteur du livre se mobilise.
Amazon a demandé l’exploitation de 76 extensions dont la plupart sont des noms communs à vocation universelle. Son projet est clairement d’en garder le monopole. Les acteurs du livre du monde entier réagissent à ce qu’ils estiment être un renforcement de position dominante, à l’opposé des buts poursuivis officiellement par l’Internet Corporation Assigned Names and Number (ICANN). Or cela fait plus de sept ans que l’ICANN prépare la mise en vente de nouveaux noms de domaine de premier niveau, autrement dit les noms de domaines génériques (les generic Top Level Domain, ou gTLD : .com, .net, etc.) et nationaux (les country code Top Level Domain, ou ccTLD : .fr, .eu, etc.) aussi appelés racines ou extensions.
 
Cette société américaine, fondée en 1998, a pris la suite de l’Internet Assigned Numbers Authority (IANA) et gère pour le compte du gouvernement des États-Unis le système des noms de domaine (DNS) et des serveurs racines du DNS, l’attribution d’adresses IP (Internet Protocol) et l’allocation d’espace pour ces adresses. Cet organisme à vocation internationale, composé de représentants des différents utilisateurs d’Internet dont les gouvernements, cherche à élargir son assise mondiale et a annoncé début mars 2013 à Paris la création de trois hubs à Singapour, Istanbul et Los Angeles. Cependant certains pays préfèreraient transférer ses compétences à un organisme sous l’égide de l’ONU comme l’Union internationale des télécommunications (UIT). 
 
Il faut dire que l’enjeu est de taille : on compte pas moins de 246 millions de noms de domaines déposés dans le monde, pour environ 300 domaines de premier niveau distincts (chiffres Verisign, décembre 2012). En janvier 2012, l’ICANN a lancé un appel à candidatures : toute structure ou entité publique désirant introduire et exploiter un nom de domaine de premier niveau spécifique pouvait en faire la demande jusqu’au 12 avril 2012. Si la demande est acceptée, la structure devient le « registrant » : c’est elle qui autorise ou non l’utilisation de l’extension pour un nom de domaine, pour une durée comprise entre un et dix ans. De fait, pour des noms commerciaux, cela revient à rendre l’entreprise propriétaire de l’usage de ce nom et potentiellement son unique utilisateur.
 
L’ICANN avait déjà élargi le répertoire des noms de domaines en 2000 et 2004, introduisant des gTLD supplémentaires comme .coop, .pro, .asia, etc. La longue concertation entamée depuis 2005 a abouti à ce programme, visant à accélérer l’application des racines non latines et à augmenter les extensions « personnalisées ». Le but affiché est de répondre à un besoin important de la communauté sur Internet mais aussi de favoriser la croissance et la concurrence. Le programme ouvre un marché non négligeable : le prix du ticket d’entrée est de 185 000 dollars (frais d’inscription), puis 25 000 dollars annuels (frais de registre), sans compter les frais de transaction. Les frais de lancement et d’exploitation sont à la charge de l’entité qui gère le domaine.
 
Un an après l’appel à candidatures, l’organisme annonce des chiffres éloquents : 1 930 demandes reçues, dont 47 % viennent d’Amérique du Nord et 35 % d’Europe, représentant 60 pays ; 751 demandes portent sur 230 noms de domaine similaires et feront l’objet de négociations ; 116 demandes concernent des noms en alphabet non latin. Mais ce bel engouement soulève des inquiétudes pour ce qui concerne les noms communs faisant l’objet de demandes. À lui seul, Amazon a manifesté son intérêt pour 76 gTLD, dont la plupart ont une importance stratégique : .buy, .mobile, .mail, .author, .song, etc. 23 sont en compétition avec Google, qui a pour sa part déposé 101 demandes.
 
Or Amazon est très clair sur l’usage qu’il fera des registres qui lui reviendront. Le contrôle de .book doit permettre à l’entreprise de « constituer une plateforme unique spécialisée, permettant de protéger la marque, de favoriser l’innovation, de sécuriser les échanges ». Amazon précise en outre que l’ensemble des noms de domaines en .book lui appartiendront et qu’il ne sera confié à « aucune autre entreprise, organisation ou institution le soin de gérer le domaine ». Autrement dit, .book serait exclusivement réservé à Amazon. L’argumentaire est le même pour les autres extensions.
 
Akram Atallah, directeur des opérations de l’ICANN, assure qu’« il ne suffit pas d’avoir le nom pour avoir le marché. Le nom ne fait pas le nom. » Ce n’est pourtant pas l’avis des professionnels de la chaîne du livre américains : éditeurs, auteurs, libraires ont adressé à l’ICANN, par la voix de leurs associations respectives, des lettres de contestation soulignant combien l’octroi du registre à un acteur déjà monopolistique du secteur défavoriserait en réalité la concurrence et in fine les consommateurs, renvoyant l’ICANN à ses principes.
 
Le même argument revient sous toutes les plumes : donner la main à Amazon sur ces noms de domaines, c’est renforcer leur toute puissance, qui deviendrait « sans limite » et « étoufferait » le secteur. Or le géant de la vente en ligne est déjà épinglé par les acteurs du secteur comme ayant « de l’expérience en matière d’anticompétitivité ». Les libraires notamment soulignent que de lui offrir cet avantage absolu pour la recherche en ligne est en réalité défavorable aux consommateurs, car ceux « qui recherchent des livres et des contenus numériques associés veulent avoir le choix et non tomber sur les services et les produits d’une seule entreprise ».
 
De nombreux acteurs se mobilisent partout dans le monde. La Fédération des éditeurs européens rappelle que le fait que neuf entités différentes concourent pour le domaine .book, malgré le coût élevé des droits, indique clairement « le haut degré d’intérêt que revêt ce domaine particulier et donne une idée de l’énorme potentiel que cela offrirait à un propriétaire unique. » Le danger sous-jacent est également que la position de monopole rendrait impossible au public de « participer en déposant et utilisant des noms de domaines sous cette racine. Ce qui pourtant, permettrait le développement de noms de domaines thématisés, dans l’intérêt de l’ensemble des usagers d’Internet. »

À la mi-avril 2013, l’organisme à but non lucratif devra donner une réponse aux questions soulevées par les acteurs du livre très inquiets. En attendant, « .book », en anglais et en japonais, fait partie des 242 noms racines qui pourront donner lieu à un dépôt de plainte en avril prochain par le Comité gouvernemental consultatif (GAC) en cas de maintien de candidature.

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Crédits image :
Sylvie Lartigue
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