Digital Book World : les métiers du livre face au défi du numérique

Article  par  Marc JAHJAH  •  Publié le 18.02.2011  •  Mis à jour le 25.02.2011
[ACTUALITÉ] Du 24 au 26 janvier 2011, 1 200 professionnels de l'édition se sont réunis à New York autour du Digital Book World pour discuter de l'avenir du livre numérique.

Depuis 2009, le Digital Book World, organisé par F+W Media, facilite la rencontre des professionnels en lien avec la chaîne du livre (éditeurs, établissements scolaires, médias, développeurs, distributeurs, etc.). Événement international de grande ampleur, où les cinq continents étaient représentés cette année, le Digital Book World a pour principale ambition d’apporter des clefs concrètes aux défis posés aux acteurs de l’édition à l’heure du numérique. Les diagnostics réalisés concernaient avant tout la situation aux États-Unis mais les tendances observées reflètent une réalité mondiale. Cinq grands thèmes ont notamment permis cette année d’articuler ces observations, confortées par des enquêtes d’envergure, autour des modèles économiques gagnants ou encore des évolutions de l’édition jeunesse.

Le Digital Book World 2011 a d’abord été marqué par la reconnaissance institutionnelle des eBooks. Les organisateurs de l'événement ont en effet créé une récompense (« The Publishing Innovation Awards ») pour consacrer les meilleures réalisations et ainsi encourager le développement de livres enrichis. C’est un message fort envoyé aux éditeurs, parfois accusés de numériser simplement leurs productions papiers, sans exploiter les possibilités offertes par le numérique. Les critères retenus par le jury portaient sur l’originalité du projet, son développement, sa conception, son design et sa commercialisation :

  • Dans la catégorie « Fiction », l’application sur iPad Dracula s’est ainsi démarquée. Si l’on peut regretter l’absence d’Alice au pays des merveilles parmi les nominés, Dracula a sans doute retenu l’attention par la place accordée au texte, son graphisme soigné et son marketing. Une bande-annonce promotionnelle avait en effet été réalisée :
 

  • Dans la catégorie « Non-Fiction », le jury a retenu Logos Bible Software, une application qui donne accès à 30 versions de la Bible et témoigne d’un souci d’intégration de fonctionnalités avancées (moteur de recherche, dictionnaire, outils de comparaison). Austère, elle est avant tout réservée aux exégètes et aux chercheurs.
  • L’application Star Walk for Ipad, récompensée dans la catégorie « Reference », est un outil de travail et d’exploration qui permet de trouver, en temps réel, l’étoile, la constellation ou le satellite observés dans le ciel.
  • Lauréat de la catégorie du livre pour enfants, l’application A Story Before Bedtime permet aux parents occupés d’enregistrer leur voix et de se filmer au-dessus d'un livre, de façon à laisser l’enfant suivre tout seul l’histoire avant de se coucher.
  • Les mangas, enfin, ont gagné leurs lettres de noblesse numérique avec l’application Robot 13 sur iPhone, assez statique.

Cette reconnaissance rend compte de l'extraordinaire dynamisme du marché. Selon l’étude de DBW/Verso, si 3 % des 3 819 sondés avaient un eReader en 2009, ils sont 8 % à en posséder un en 2010 (soit 10,5 millions de personnes aux États-Unis). Pour autant 40 % des sondés pensent ne pas acheter un eReader à l’avenir, ce qui semble confirmer la domination de la tablette tactile multifonctions (le Nook de Barnes & Noble satisferait le plus de monde) sur le lecteur dédié (Kindle ou Sony Reader) dans le domaine de la lecture numérique. Ce marché a représenté 1 milliard de dollars en 2010. En 2011, le cabinet Forrester prévoit un passage à 1,3 milliard de dollars et une population de lecteurs sur supports numériques (eReaders et tablettes) à 20 millions d'étasuniens.

Pour autant, la part des lecteurs sur support traditionnel ne devrait pas décroître. En effet, un sondage effectué auprès de 300 personnes montre que 46 % d’entre eux déclarent avoir envie de lire davantage de livres papier. L’eBook aurait, par conséquent, un effet stimulant sur la lecture (66 % des sondés lisent davantage, tous supports confondus, depuis qu’ils ont un eReader). Le numérique encouragerait donc la consommation de biens culturels.

Face à ce marché en plein essor, les éditeurs se montrent confiants (89 % selon le cabinet Forrester) quant à leur conversion numérique. Brian Napack, président de Macmillan, affirme même que cette période pourrait être « l’âge d’or » de l’édition. Bien que l’on dispose encore de peu de statistiques sur le marché européen, émergent, c’est sur le vieux continent, où la langue anglaise est très présente, que les éditeurs étasuniens comptent se concentrer. Ils estiment cependant devoir relever quelques défis avant de pouvoir s’y implanter. Google, Amazon, Apple ou Kobo ont en effet pu constater une résistance à leurs règles commerciales, dans des pays semble-t-il attachés à leur marché local. Par ailleurs, la diversité des règles juridiques, d’un pays à l’autre, freinent l’implantation de ces grands groupes.

La conversion numérique ne se fera donc qu'au prix de plusieurs conditions. Les pouvoirs publics ont une part importante à jouer sur les questions législatives. Les éditeurs doivent quant à eux apprendre à exploiter économiquement le même livre sur plusieurs supports et en plusieurs temps. Un livre édité en version papier pourra ensuite faire l'objet d'une numérisation puis évoluer en application pour tablettes, grâce à la participation d'auteurs flexibles et intéressés par ces projets innovants. Ce rythme éditorial en trois temps doit pouvoir se faire avec le concours de tous les acteurs de la chaîne du livre, dont les librairies.

Elles n’ont cependant pas beaucoup de temps pour s’adapter. Au cours de la conférence intitulée « L’avenir des librairies », l’analyste Marianne Wolk a fait remarquer qu’Amazon, Apple et Google gagnaient toujours plus de part de marché, réalisant 40 à 50 % des ventes de livres numériques. Face aux distributeurs, les chaînes de librairies, comme Barnes & Noble, sont contraintes à la réduction de leurs effectifs et à la reconversion de leurs espaces de vente.

Les librairies indépendantes ont déjà amorcé des expérimentations, en permettant par exemple aux clients d’acheter en ligne puis d’aller chercher leurs livres en magasin (c’est le cas en France de 1001librairies.com). Grâce à leurs partenariats avec Google Books, elles ont gagné en visibilité et apparaissent toujours comme des intermédiaires importants, d’autant que 75 % des livres pour enfants sont encore achetés dans des lieux physiques par des parents prescripteurs et soucieux d’un dialogue avec les acteurs de l’édition. Le développement des libraires et des éditeurs dépend également de leur capacité à trouver d’autres partenaires que Google et Amazon, estime le consultant Mike Shatzkin. Fondé en 1986, OverDrive offre par exemple des solutions de distribution et de gestion de livres numériques sur sa plateforme Content Reserve, forte d’un partenariat avec 1 000 éditeurs.

Des expérimentations sont aussi attendues dans le domaine de la tarification (abonnement, modèle freemium, achat à l’unité, voire gratuité, importante pour stimuler l’acte d’achat). L’avantage du numérique est qu’il autorise un ajustement rapide des pratiques en fournissant des données et statistiques en temps réel sur les utilisateurs. Une certitude demeure dans cette période de transition : les éditeurs et les grandes chaînes de librairies auront à gérer aussi bien des contenus papier que des contenus numériques.

Enfin, l’intervention d’Abraham Murray, chef de produit de Google eBooks, a confirmé des tendances, aussi bien pour les nouveaux distributeurs (Amazon, Apple, Google, Kobo) que pour les acteurs traditionnels de la chaîne du livre. Ainsi, les données recueillies par l’entreprise pour son application Google eBooks montrent que la plupart des livres sont lus via les navigateurs et que les utilisateurs veulent pouvoir lire sur chacun de leurs supports (téléphone, ordinateur, tablette, eReader). L’interopérabilité, la synchronisation et la lecture dans le navigateur sont donc à développer en priorité. Le navigateur offre en effet des possibilités de travail combiné (plugins, liens, logiciels) que l’application sur tablettes, plus fermées, n’autorise pas. Celle de Google, téléchargée 1 million de fois quelques semaines après son lancement (en décembre 2010), peinerait à s’imposer face à un Amazon omniprésent et très réactif. À peine annoncée, la TouchPad d’Hp pouvait ainsi compter sur le développement d’une application Kindle pour son système d’exploitation WebOs.

L’édition 2011 du Digital Book World s’inscrivait donc, comme les années précédentes, dans une volonté d’accompagnement des acteurs de l’édition. Au moment où le livre numérique émerge enfin, après des tentatives infructueuses, il fallait leur présenter des outils pour s’adapter rapidement et un diagnostic pour les préparer à cette réalité. La reconnaissance de l’eBook comme oeuvre à part entière fait notamment partie de cette prise de conscience, sans laquelle les créations originales n’émergeront pas. Son développement se fera avec tous les maillons de la chaîne du livre (de l’éditeur au libraire), appelés à se redéfinir et à évoluer rapidement. Enfin, l’extension de l’eBook dépend sûrement de la capacité des professionnels à prendre en compte les nouveaux usages de leurs utilisateurs, habitués à lire le même livre sur plusieurs supports. Ainsi, le Digital Book World 2011 n’a pas révolutionné l’édition numérique. Mais ce n’est pas sa vocation : il s’agit plutôt de livrer quelques observations stratégiques et quelques bonnes pratiques.

Les acteurs plus audacieux se sont sans doute tournés cette année vers la conférence Tools of Change for Publishing - O’Reilly, qui a eu lieu du 14 au 16 février à New York. Marqué par la vibrante intervention de Margaret Atwood sur la situation des auteurs, par l’évolution des métiers et par la nécessité d’adopter de nouveaux modèles économiques, cet événement a en effet dessiné l’avenir de l’édition et proposé aux professionnels présents les moyens de transformer leurs activités à l’heure pressante du numérique.

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Crédit photo : capture d'écran du site officiel.

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