Des e-books à durée de vie limitée en bibliothèque | InaGlobal

Des e-books à durée de vie limitée en bibliothèque

Article  par  Céline ALARÇON  •  Publié le 29.03.2011  •  Mis à jour le 31.03.2011
[ACTUALITÉ] HarperCollins a annoncé que ses e-books vendus aux bibliothèques devront être rachetés après 26 prêts. La décision fait scandale dans un contexte de restrictions budgétaires et pose la question de l'avenir des bibliothèques à l'ère du numérique.
Le 25 février 2011, l’éditeur américain HarperCollins a annoncé dans le Library Journal sa décision d’imposer aux bibliothèques de nouvelles restrictions sur l’usage de ses livres numériques : dorénavant un e-book acheté par une bibliothèque ne pourra être prêté que 26 fois avant d’expirer. Si elle souhaite remettre à disposition l’ouvrage numérique concerné, la bibliothèque devra alors le racheter à l’éditeur, pour un nouveau cycle de 26 prêts maximum - soit environ un an de prêts continus. Cette contrainte, qui vient s’ajouter à l’obligation de ne prêter un même e-book qu’à une seule personne à la fois et pour une durée limitée, ne s’applique qu’aux fichiers numériques vendus aux bibliothèques depuis le 6 mars 2011, sans rétroactivité.
 
Cette mesure a été peu commentée en France car les e-books sont encore presque totalement absents des bibliothèques françaises. Cependant, aux États-Unis, 66 % des bibliothèques proposent déjà des livres numériques à leurs usagers. Et la demande est en forte augmentation : à la New York Public Library, l’usage d’e-books est aujourd’hui 36 % plus élevé qu’il y a un an. Les collections d’e-books sont accessibles à tout moment aux inscrits, qui n’ont plus besoin de se rendre physiquement dans leur bibliothèque pour emprunter : il leur suffit de se connecter depuis chez eux sur une plateforme de téléchargement. Celle-ci est fournie par une société de distribution de contenus numériques jouant le rôle d’intermédiaire entre l’éditeur et la bibliothèque (pour HarperCollins, il s’agit de la société Overdrive).
 
Pourtant, cette décision de l’un des plus grands éditeurs américains a eu un fort retentissement Outre-Atlantique. Elle est jugée inacceptable par la plupart des bibliothécaires, et certains sont d’ores et déjà déterminés à boycotter les e-books publiés par HarperCollins. En effet, alors que les fichiers numériques sont impérissables, l’éditeur semble vouloir leur attribuer artificiellement le caractère de vulnérabilité propre au livre physique. Comment justifier une telle décision ? HarperCollins affirme dans un communiqué que continuer à vendre des e-books à perpétuité aux bibliothèques pourrait « mettre en danger l’écosystème émergent des livres numériques, affecter la croissance de la distribution d’e-books, imposer une pression supplémentaire sur les librairies physiques » et donc à terme, entraîner une diminution des revenus reversés aux auteurs. Obliger les bibliothèques à racheter ses e-books permettrait donc à l’éditeur de compenser la perte de ses revenus liés au rachat de livres physiques devenus inutilisables.
 
Cependant, bibliothécaires et commentateurs fustigent cette décision : plutôt que de transposer au livre numérique un défaut du livre physique, il vaudrait mieux créer de nouveaux modèles adaptés au numérique. De plus, en réalité, de nombreux livres physiques sont prêtés plus de 26 fois avant d’être inexploitables : HarperCollins chercherait donc à augmenter ses profits au détriment des bibliothèques, qui subissent déjà actuellement des restrictions budgétaires liées à la diminution des subventions publiques. Le poids des contraintes liées à l’achat d’e-books, déjà très lourd, risque de leur devenir insupportable : lors d’un achat de livres numériques, les réductions de prix valables pour l’achat de gros volumes de livres physiques ne s’appliquent pas ; les bibliothèques ne peuvent pas revendre les livres lorsqu’ils sont retirés de la circulation ; enfin, la compatibilité des e-books avec les supports de lecture n’est pas garantie. Avec cette contrainte supplémentaire, l’éditeur risque donc de se mettre à dos des institutions qui représentent 7 à 9 % de ses revenus.
 
Le point de vue d’HarperCollins se fonde sur l’idée que les emprunts en bibliothèque cannibalisent les ventes en librairie, ce que certains contestent. En effet, les particuliers peuvent également se tourner vers le piratage, ou bien simplement renoncer aux ouvrages recherchés. En outre, la bibliothèque a un rôle de promotion de la lecture et de prescription auprès des lecteurs que les éditeurs ne doivent pas oublier : par la valorisation de leurs ouvrages, elles contribuent donc aux ventes réalisées.
 
C’est pourquoi de nouveaux modèles doivent être créés afin de développer et de pérenniser la présence des bibliothèques dans le monde des e-books. Certains se mettent déjà en place : aux États-Unis, le modèle Ebrary permet à l’usager de rechercher un livre au sein d’une plateforme proposant des dizaines de milliers de titres, la plupart académiques. Il peut ensuite le consulter pendant 10 jours sans que la bibliothèque n’ait de frais à payer. Ce n’est qu’au bout de la quatrième utilisation du titre que la bibliothèque l’achète et le met à disposition de tous les usagers. Ainsi, les coûts d’acquisition des ouvrages sont inférieurs aux coûts traditionnels pour la bibliothèque, et l’usager participe à la création de la collection. Mais afin d’éviter que seuls les titres les plus demandés ne soient disponibles, il serait intéressant de combiner les titres demandés par les usagers avec une présélection faite par les bibliothécaires. Il existe également le modèle de LibraryBin d’Overdrive : sur le site de la New York Library, en parallèle des emprunts, il est possible d’acheter des e-books dont une partie du prix est ensuite reversé à la bibliothèque.
 
De telles initiatives sont donc un premier pas vers la mise en place de modèles économiques innovants et durables pour la diffusion des e-books en bibliothèque. Comment les bibliothèques pourraient-elles se trouver exclues de l’univers du numérique, si proche en ceci qu’il décuple lui aussi les possibilités d’accès et de diffusion des savoirs (conservation illimitée, moteurs de recherche, gratuité, partage d’informations, recommandations entre utilisateurs) ? « Il faut cesser de considérer les bibliothécaires comme des gens qui sélectionnent et conservent dans un monde clos, alors qu'ils deviennent, dans le monde du numérique, des propulseurs de contenus », estime Silvère Mercier, chargé de médiation numérique à la Bibliothèque Publique d’Information (Paris)[+] NoteSilvère Mercier intervenait lors du débat « L’impact du numérique sur les métiers et les compétences des bibliothécaires » au Salon du Livre le 18 mars 2011. Il est cité dans LivresHebdo.fr.X [1].
 
Il est en effet essentiel de garantir une place aux bibliothèques dans l’univers numérique : tout comme dans le monde physique, elles doivent assurer leurs missions de conservation et de mise à disposition des oeuvres pour tous les usagers, de façon gratuite. Ce sont elles également qui permettent les recherches documentaires approfondies, en garantissant l’accessibilité à des titres peu connus et non seulement à des best-sellers. Elles diffusent les savoirs par « la rencontre entre informations et usagers ». Les compétences des bibliothécaires ainsi que leur rôle de médiateur, voire de prescripteur, sont, à l’heure de la profusion des contenus et de la confusion des usagers pour sélectionner et profiter de ces flux, particulièrement précieux et déterminants. Ici se joue l’avenir d’un acteur incontournable du monde du livre.
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Crédit photo : Flickr / Jazza2
  • 1. Silvère Mercier intervenait lors du débat « L’impact du numérique sur les métiers et les compétences des bibliothécaires » au Salon du Livre le 18 mars 2011. Il est cité dans LivresHebdo.fr.
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