Autopublication : vers une mise à l’écart progressive des éditeurs ?

Article  par  Marc JAHJAH  •  Publié le 08.10.2010  •  Mis à jour le 11.01.2011
Depuis quelques semaines, les auteurs peuvent publier facilement leurs livres sur les plateformes en ligne d'Apple, Amazon, Barnes & Nobles et bientôt Google. Avec quelles conséquences pour la profession éditoriale ?

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Les quatre principaux diffuseurs en ligne de livres numériques - Apple, Amazon, Google et Barnes & Noble - proposent depuis quelques semaines des services de publication, avant tout adressés aux auteurs. Désormais, l'écrivain débutant, découragé par les refus successifs de ses manuscrits et l’écrivain confirmé, souhaitant accroître ses gains, ont accès à des plateformes de distribution et de commercialisation. En contrepartie, les diffuseurs nourrissent leurs catalogues et leurs tablettes numériques, sans passer par les éditeurs, jugés trop contraignants. Mais comment se passer d’eux alors qu’ils assurent notamment la validité d’un texte, sa commercialisation, sa promotion et limitent les risques d’inflation de la production en opérant un premier filtre sur les oeuvres ?

De nouveaux outils de publication

Le 1er octobre dernier, Barnes & Noble annonçait sa plateforme d’autopublication en ligne, Pubit!, pour l’instant réservée au public américain. Si ce service peut paraître neuf et novateur, cette grande librairie, équivalent de la Fnac aux États-Unis, n’innove pas mais rattrape son retard.

Car depuis le 27 août 2010, Apple a considérablement facilité la création de fichiers epub, format standard de l’édition en ligne, via son traitement de textes, Pages. Bien plus, l’entreprise permet de publier le fichier obtenu en passant par sa plateforme. Dans le but de le diffuser et le commercialiser sur iBookstore.

Un mois plus tard, Google réagissait : sa suite bureautique sera bientôt disponible sur l’iPad et favorisera la publication. Quant à Amazon, il facilite depuis le 2 octobre la mise en ligne vers sa plateforme, Digital Text Plateform, grâce à un plugin Kindle pour Adobe InDesign. Ce dernier permettra de créer directement un fichier AZW, format propriétaire du libraire. En simplifiant ainsi les procédures de conversion, il entend valoriser son propre format face à l’epub, très apprécié.
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Nourrir les tablettes numériques à tout prix

Cet investissement d’acteurs avant tout connus pour leurs tablettes numériques (l’iPad, le Kindle, le Nook) n’est pas étonnant. Depuis l’arrivée de l’iPad, ils se livrent en effet à une concurrence serrée pour le contrôle des ressources de livres. Car ce que vendent les constructeurs, ce ne sont pas seulement des liseuses, mais des supports qui doivent être alimentés par des nouveautés. Il y a même urgence pour un libraire comme Barnes & Noble dont le catalogue (700 000 titres) est constitué pour l’essentiel d’un fonds gratuit de Google...

Or, les éditeurs, notamment français, ne facilitent pas le travail des diffuseurs. En débutant son programme de numérisation il y a 6 ans, Google s’est confronté à leur hostilité. Le 24 septembre 2009, La Martinière attaquait ainsi l’entreprise, estimant son système illégal et dommageable pour les éditeurs. Première victoire : le 18 décembre 2009, le tribunal de grande instance de Paris interdit Google de numériser des ouvrages sans consultation préalable.

Contre ces diffuseurs, la profession s’organise donc : ePagine, plateforme en ligne qui regroupe un grand nombre d’éditeurs français, est lancée en 2008, tandis que Numilog (rachetée la même année par Hachette), en proposant une marque blanche à Darty et Carrefour, étend son influence. C’est bientôt le tour des libraires, avec la sortie fin octobre 2010 de 1001librairies, portail de vente de livres géré par les librairies indépendantes, de marquer leur territoire.

Certes, leurs catalogues feront l’objet d’applications sur les principales tablettes numériques. Apple, Google, Amazon et Barnes & Noble devraient en profiter. ePagine propose déjà son application sur l’iPad et Numilog vend sur l’iPhone (une version pour iPad est attendue). Des acteurs plus modestes, comme Leezam (librairie numérique), ont trouvé une place sur des créneaux et des critères originaux (le roman à un euro par exemple). Une façon pour eux de garder le contrôle sur le prix des livres, au risque de se couper de plateformes plus connues. C’est pourquoi des éditeurs, comme Armand Colin, s’ils sont bien présents sur ePagine ou Numilog n’ignorent pas pour autant Apple et Amazon.

Les contrats que proposent les deux entreprises varient. Celui d’Amazon (proche de Google), jugé trop contraignant (le diffuseur fixe le prix d’un livre), a été plus ou moins écarté au profit de celui d'Apple (l’éditeur fixe le prix). Or, bien que plus avantageux (70 % pour l’éditeur, 30 % pour le diffuseur), le modèle d’agence ne fait pas non plus l’unanimité de la profession qui a fait saloir à plusieurs reprises son mécontentement. Pire : aussitôt passés, les accords sont défaits. Le 24 février 2010, 6500 auteurs, éditeurs et agents américains demandent à être retirés de Google Books en raison d'une utilisation désavantageuse que pourrait éventuellement faire Google des textes numérisés dans un avenir proche. Trop d’incertitudes pèsent donc sur l’établissement des catalogues. Comment, dans ces conditions, fournir durablement de nouveaux contenus ?
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Le prix du livre et la colère des auteurs

La réponse pourrait être prochainement trouvée grâce aux auteurs, ces grands oubliés de l’édition. En leur proposant de passer directement par eux, les diffuseurs leur garantissent de toucher 70 % du revenu d’un livre (contre les 10 % actuels). Le message est assez répété sur la page du programme de publication d’Amazon pour inciter les auteurs fébriles à franchir le pas [+] NoteeUn nouveau format d'édition court, le Kindle Singles, a même fait son apparition le 14 octobre 2010. Il pourrait intéresser la communauté des chercheurs, écrivains, hommes politiques ou blogueurs soucieux de partager une idée, un article ou une histoire.XX [1]. Puisqu’il ne signe pas de contrat d’édition, l’auteur n’entraîne plus un transfert de ses droits d’exploitation vers un éditeur : il réalise lui-même l’édition de son oeuvre.

                    


La manoeuvre des diffuseurs est habile : elle organise la colère des auteurs. Car depuis quelques temps, leur voix se fait davantage entendre. Des exemples réussis, comme celui de Marc-Edouard Nabe [+] NoteEn 2010, l’auteur lance une plateforme « d’antiédition » pour réagir contre les « misérables 10 % de droits d’auteur » qui lui sont reversés.X [2], ont permis à la profession de prendre conscience de sa valeur ; le numérique lui a donné les moyens de l’exprimer individuellement, sans le concours des éditeurs. Des guides [+] NoteCROUZET, Thierry, « Comment publier sur l’Ibookstore ? »X [3], proposés par les auteurs, font maintenant leur apparition pour faciliter les démarches de leurs confrères (format à utiliser, obtention d’un numéro ISBN, etc.).

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Vers une inflation de la production ?

Quelles conséquences pourrait avoir une massification de la publication amateure ? Car les diffuseurs ne filtrent pas : ils accueillent, sans les sélectionner à partir de critères qualitatifs, toutes les oeuvres, pourvu qu’elles respectent la charte imposée (conformité aux « bonnes moeurs » pour Apple).

En écartant l’éditeur de la chaîne éditoriale, traditionnellement chargé de réaliser une première sélection, les diffuseurs risquent l’inflation de la production et la désorientation du lecteur. Que lire, que choisir ? Si l'émergence de l’imprimerie au XVème siècle a autorisé une multiplication par trois du nombre d’auteurs au siècle de Molière, et l’explosion du nombre de livres, celle de l’édition en ligne rendra les rythmes de publication, dont on se plaint déjà, impossibles à suivre. D’autant qu’on ne supprime plus à notre époque : on entasse, par précaution, au cas où un historien ou un sociologue voudrait s’intéresser à tel aspect de la production éditoriale à une époque donnée. Le tri (le « canon ») n’existe plus.

Dans ce labyrinthe, comment se repérer ? Une forme de critique collaborative (« Les livres les mieux notés », « Les plus lus », « Les plus débattus », etc.) et de critique professionnelle ou éclairée, plus personnelle aussi, sera naturellement encouragée par le consommateur, désireux d’y voir un peu plus clair dans ce fourre-tout. Il devrait ainsi redécouvrir le rôle de personnages qu’il s’était habitué à côtoyer jusque-là sans s’interroger réellement sur leurs fonctions et leur utilité.

Mais pourra-t-on, si facilement, écarter l’éditeur voire le supprimer ? Non. Ou plutôt : il devrait réapparaître sous une forme méconnue, sans doute plus modeste, celle qui est la sienne depuis le XIXème siècle et que recouvre la notion d’édition critique. L'éditeur est en effet chargé d'établir un texte et de vérifier, entre autres, son orthographe, sa ponctuation et sa syntaxe. Dans le cas d’oeuvres plus anciennes, il est amené à comparer un nombre important de manuscrits pour fixer un texte fiable. Quand on voit la mauvaise qualité des écrits classiques proposés sur l’Ibookstore, via le projet Gutenberg, avec des fautes d’orthographe ou de ponctuation, on saisit plus que jamais le rôle essentiel de l’éditeur, qui est aussi celui d’un correcteur professionnel (en plus d’assurer l’impression, la diffusion, la promotion et le dépôt légal du livre).

Que cet éditeur soit incarné par une maison d’édition n’est pas obligatoire. Des professeurs à la retraite, spécialistes d’un domaine, d’un auteur, des érudits ou des amateurs passionnés, pourraient le remplacer et se montrer tout à fait convaincants dans l’établissement d’une oeuvre. L’édition collaborative a même été encouragée par Gallica, via un accord passé avec Wikipédia [+] NoteLe 4 avril 2010, 1400 textes ont été rendus disponibles sur Wikimédia. La transcription, automatique, a été réalisée par Gallica. Or, elle est parfois imparfaite : des erreurs ont pu se glisser à cause de l’automatisation. Les internautes sont ainsi chargés de les corriger.X [4]. L ’entreprise a en effet estimé que le lecteur devrait pouvoir décider de ce qu’il voulait lire et que les auteurs devraient pouvoir vendre leurs propres livres, épuisés et non-réédités (par les éditeurs). Une manière bien charitable d’aider son prochain, l’auteur, mais surtout d’étendre le marché aux niches et de circonscrire les rôles des maisons, éléments de frustration pour les lecteurs.

Grâce à l’autopublication, l’éditeur se questionne donc, se redécouvre et se rapproche sans doute de sa fonction première. Il pousse aussi le consommateur-lecteur, étonné par la lecture d’un texte imparfait, à découvrir naturellement, parce qu’il est alors dans une situation inconfortable, des fonctions jusque-là invisibles, admises sans questionnement. Il amène l’auteur, en le «maltraitant» économiquement, à saisir son rang et à élever sa voix. Et ce dernier fournit aux diffuseurs des arguments pour vendre leurs tablettes et gagner en indépendance les uns vis-à-vis des autres. Il reste à Google, Apple, Amazon et Barnes & Noble à organiser cette nouvelle main- d’oeuvre et aux maisons d’édition de redéfinir leur place ou de se diviser en une multitude de métiers éditoriaux qu’elles regroupent encore sous leur patronage. Non, décidément, l’éditeur n’est pas mort : il se redécouvre avec le numérique.
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Bibliographie

Serge, EYROLLES, Les 100 mots de l’édition, PUF, 2009

Elisabeth, PARINET, Une histoire de l’édition à l’époque contemporaine, Seuil, 2004

Anne-Marie, BERTRAND, Les Bibliothèques, La Découverte, coll. Repères, 2007

Alain JACQUESSON, Google Livres et le futur des bibliothèques numériques, Editions du Cercle de La Librairie, 2010
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  • 1. eUn nouveau format d'édition court, le Kindle Singles, a même fait son apparition le 14 octobre 2010. Il pourrait intéresser la communauté des chercheurs, écrivains, hommes politiques ou blogueurs soucieux de partager une idée, un article ou une histoire.X
  • 2. En 2010, l’auteur lance une plateforme « d’antiédition » pour réagir contre les « misérables 10 % de droits d’auteur » qui lui sont reversés.
  • 3. CROUZET, Thierry, « Comment publier sur l’Ibookstore ? »
  • 4. Le 4 avril 2010, 1400 textes ont été rendus disponibles sur Wikimédia. La transcription, automatique, a été réalisée par Gallica. Or, elle est parfois imparfaite : des erreurs ont pu se glisser à cause de l’automatisation. Les internautes sont ainsi chargés de les corriger.
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