Au cœur de la Silicon Valley | InaGlobal

Au cœur de la Silicon Valley

Article  par  Laetitia MAILHES  •  Publié le 27.04.2011  •  Mis à jour le 27.05.2011
Royaume de l'innovation, la Silicon Valley forme un écosystème unique : vivier de talents scientifiques, grâce à des liens ténus avec le monde universitaire, emblème de la culture américaine de l'entreprise et paradis des capital-risqueurs.

Sommaire

L’autoroute 101 qui longe la Silicon Valley est perpétuellement engorgée. Tandis que l’économie américaine peine à se remettre de la récession et que les médias scrutent avec anxiété l’évolution mensuelle des créations d’emplois et du chômage, le berceau américain de l’innovation tourne à plein régime. En 2010, les investissements de capital-risque aux États-Unis ont atteint 21,8 milliards de dollars, soit une augmentation de 19,4 % par rapport à l’annus horribilis qui avait précédé, selon la National Venture Capital Association. À elle seule, la Silicon Valley a attiré 39 % de cette manne. Ses 11 200 entreprises répertoriées dans l’industrie high-tech tous secteurs confondus pèsent environ 343 000 emplois, dont plus de 200 000 ingénieurs et scientifiques, selon le 2011 Silicon Valley Index publié par Joint Venture: Silicon Valley Network et la Silicon Valley Community Foundation (voir schéma ci-dessous). Elles propulsent une économie locale de 1,3 millions d’emplois.



La Silicon Valley s’étend au sud de San Francisco, le long de la péninsule qui ferme la baie éponyme de la ville aux 46 collines. Elle doit son nom à Ralph Vaerst, un entrepreneur californien qui avait observé à la fin des années 1960 la concentration d’entreprises locales dans le secteur des semi-conducteurs, une technologie fondée sur la conductivité électrique des cristaux de silicium (« silicon » en anglais). Le nom a ensuite été popularisé par une série d’articles publiés en 1971 dans le magazine spécialisé Electronic News.


 
Selon l’histoire officielle, le premier investissement de capital-risque dans la région a été réalisé en 1909 par le président de l’université de Stanford, David Starr Jordan : un investissement de 500 dollars dans la société de Lee deForrest, l’inventeur du tube à vide (ou tube électronique) et aujourd’hui reconnu comme le père de l’électronique moderne. La « Vallée de l’Enchantement du Cœur » était alors une zone rurale périphérique de la ville de San Francisco, embaumée par les orangers et qui comptait moins de 100 ingénieurs avant la Seconde Guerre mondiale. Il a fallu attendre plusieurs décennies et l’intervention déterminante d’individus comme Frederick Terman, doyen du département d’ingénierie de Stanford puis doyen de l’université entre 1946 et 1965, pour que s’élabore la Silicon Valley actuelle, pépinière de start-ups cultivée par le réseau de capital-risqueurs le plus dense au monde. « Le temps est le secret le mieux gardé qui explique la vitalité exceptionnelle de la Valley », souligne Stephen Adams, professeur de management à l’université de Salisbury (Maryland), historien de la Silicon Valley et auteur, notamment, de Follow the Money: Engineering at Stanford and UC Berkeley During the Rise of Silicon Valley.

L’héritage de Frederick Terman

Professeur au département d’ingénierie électrique de Stanford dans les années 1930 et troublé par l’absence d’emplois pour les diplômés de l’université, Frederick Terman était parvenu à convaincre ses étudiants William Hewlett et David Packard de ne pas suivre le flux classique de brain drain (fuite des cerveaux) vers la côte Est mais de créer leur entreprise dans la région - ils s’installèrent donc à Palo Alto.
 
Devenu doyen du département, Frederick Terman profita, pour attirer les entreprises dans le voisinage de l’université, de la vague d’investissement dans les technologies de défense amorcée par le gouvernement fédéral pendant la Seconde Guerre mondiale (la côte pacifique était un emplacement stratégique), et dont Stanford était l’un des principaux bénéficiaires. Les plus de 3 230 hectares dont l’université était propriétaire lui permirent d’inviter les entreprises à installer leurs activités de recherche. À l’argument de l’espace disponible, Frederick Terman en ajouta un autre, de sa propre initiative : le Honors Cooperative Program, créé en 1955, donnait aux ingénieurs des entreprises locataires un accès favorisé aux programmes de l’université. Le climat idyllique de Californie fit le reste. Les entreprises affluèrent dans la région à tel point que la population de Palo Alto doubla dans les années 1950.
 
À partir de 1957, la firme créée par les deux anciens étudiants de Frederick Terman, Hewlett-Packard, installa naturellement ses laboratoires de recherche au Stanford Industrial Park, ainsi que ses bureaux administratifs et son usine. Le groupe a toujours son siège à Palo Alto. La même année, la Fairchild Semiconductor Corporation y ouvrait ses portes à l’initiative des « huit traîtres »[+] NoteLes « huit traîtres » (« Traitorous Eight ») désignent Julius Blank, Victor Grinich, Jean Hoerni, Eugene Kleiner, Jay Last, Gordon Moore, Robert Noyce et Sheldon Roberts. Employés comme ingénieurs chez Shockley Semiconductor Laboratory, ils décident de fonder leur propre société lorsqu’en 1957, William Shockley fait le choix d’abandonner les recherches sur le silicium.X [1]. La présence de cette entreprise pionnière des circuits intégrés en silicium a favorisé l’émergence de dizaines de start-ups dont Intel en 1968 et Advanced Micro Devices (AMD) en 1969, donnant naissance à l’industrie des semi-conducteurs. La présence locale de géants tels que H.P. et IBM, intimement liés à Stanford, a également joué un rôle crucial dans le développement quantitatif et qualitatif d’une population active dotée d’une solide expérience professionnelle. « Ce n’est qu’à la fin des années 1970 que les start-ups commencèrent véritablement à émerger et à puiser dans ces ressources existantes », précise Stephen Adams.
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Le paradis des capital-risqueurs

Une autre ressource essentielle s’était alors suffisamment développée dans la région pour accompagner l’éclosion et la croissance des start-ups : le capital-risque. Ce modèle de financement privé, alimenté par les fonds levés auprès d’investisseurs diversifiés, est né après la Seconde Guerre mondiale pour stimuler notamment la création d’entreprises par et pour les combattants revenus du front. En échange d’un investissement dans une jeune pousse à fort potentiel, le capital-risqueur détient un pourcentage négocié de la valeur de l’entreprise. Son retour sur investissement est déterminé par la stratégie de « sortie » de ladite entreprise, lorsque celle-ci fait l’objet d’une acquisition ou est introduite en bourse. Le but du jeu est d’obtenir un multiplicateur aussi élevé que possible.
 
L’industrie du capital-risque a été officiellement institutionnalisée en 1958 avec le Small Business Investment Act. Cette loi permettait à l’Agence américaine des petites et moyennes entreprises (U.S. Small Business Administration) d’accréditer des sociétés d’investissement dans les PME (Small Business Investment Companies ou SBIC) afin de soutenir le financement et la gestion de la création d’entreprises. Les SBIC recevaient une grande partie de leurs fonds de la part du gouvernement.
 
William Henry Draper III, qui a créé en 1959 la première firme officielle de capital-risque de la Silicon Valley, Draper, Gaither & Anderson (DGA), a souvent crédité ce programme gouvernemental d’un rôle décisif dans son initiative. Il fut rejoint par nombre d’autres acteurs au fur et à mesure que l’industrie du capital-risque, largement issue de la tradition des riches familles industrielles de la côte Est et qui avait privilégié jusqu’alors le technopôle née du MIT (Massachusetts Institute of Technology) dans la région de Boston, répondait à l’appel du nouveau champ d’opportunités en plein essor autour de l’université de Stanford. Parmi eux, on trouve notamment Arthur Rock (Davis & Rock : Intel, Apple Computer, Scientific Data Systems,...) et Tommy Davis (Mayfield Fund : 3Com, Amgen, Atari, Compaq, Genentech, Sandisk, etc.).
 
À la fin des années 1960, le club des capital-risqueurs de la Silicon Valley comptait une vingtaine d’individus. Leur nombre a rapidement augmenté dans les années 1970, parallèlement à l’industrie des semi-conducteurs. Les nouveaux venus, dont Kleiner, Perkins, Caufield & Byers et Sequoia Capital, ont peuplé Sand Hill Road, la fameuse route qui longe Stanford et maintient aujourd’hui sa réputation de mecque mondiale du capital-risque. La Silicon Valley compte aujourd’hui plus de 400 entités, firmes indépendantes et fonds d’entreprises confondus.


 
Source : MoneyTree Report (PricewaterhouseCoopers, National Venture Capital Association, Thomson Reuters) - 4ème trimestre 2010.
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Stanford bat au cœur de la Silicon Valley

L’université de Stanford continue à cultiver ses relations avec l’industrie technologique qui vit à ses portes. « Stanford a conscience de la valeur essentielle de faire partie intégrante de la Silicon Valley », souligne Leslie Berlin, historienne spécialisée dans l’histoire des technologies et auteur d’un ouvrage sur l’inventeur du circuit intégré (puce électronique), Robert Noyce, The Man Behind the Microchip. « L’université a développé un habitat idéal pour l’innovation, en initiant un cercle vertueux : éducation et recherche, capital-risqueurs qui se sont installés de l’autre côté de la route du Parc de recherche de Stanford, entrepreneurs et leurs contributions financières à l’université. Le succès engendrant davantage de succès »,ajoute-t-elle. Les fondateurs de Yahoo! et Google font partie des nombreux anciens élèves de Stanford qui font vivre la Silicon Valley.
 
L’actuel président de l’université, John Hennessy, est un ancien professeur d’ingénierie qui a quitté pendant un temps le monde de l’enseignement et de la recherche pour créer une start-up. « Il est revenu dans le cadre d’une tentative délibérée de l’université de renforcer ses liens avec les entrepreneurs de la Silicon Valley », raconte Leslie Berlin. En 1999, l’université a lancé un programme destiné à former à l’entreprenariat tout étudiant qui le souhaite : le Stanford Technology Ventures (STV). « Même un ingénieur doit savoir lire un bilan et avoir une conversation avec les gens du marketing »,affirme Tina Seelig, co-fondatrice et directrice du programme STV. Avant son initiative, seuls les étudiants dûment inscrits à l’école de commerce avaient accès à ce type de formation. « Je voulais explorer les potentialités de mes travaux de recherche au-delà du laboratoire et acquérir des notions commerciales et d’entreprenariat, indique l’ancienne chercheur en neurosciences, et j’étais très frustrée de ne pas pouvoir y avoir accès. Je me suis rendue compte surtout que je n’étais pas la seule ». Le programme STV accueille chaque trimestre 1 500 étudiants issus de tous les départements. Il offre des conférences, des cycles intensifs et des possibilités de stage professionnels, et s’enorgueillit d’un site Internet qui rend ses cours accessibles dans le monde entier. « Ce lieu restera un lieu d’innovation parce que c’est quelque chose en quoi ici tout le monde croit », affirme Leslie Berlin.
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Dans un mouchoir de poche

De fait, la région s’épanouit grâce au flux ininterrompu d’individus venus de toutes les contrées pour participer au bouillonnement intellectuel et d’affaires local. Selon le 2010 Silicon Valley Index publié par Joint Venture: Silicon Valley Network et la Silicon Valley Community Foundation, 60 % des ingénieurs et autres talents scientifiques de la Silicon Valley sont nés à l’étranger (voir tableaux ci-dessous).


Part des personnes nées à l’étranger parmi les employés 
au sein de la Silicon Valley et aux États-Unis
(activités scientifiques et ingénierie)



Origines géographiques des employés de la Silicon Valley (hors États-Unis)

 
Ce melting-pot est concentré sur un territoire exigü entre la baie de San Francisco et une petite chaîne de montagnes océaniques. « Quiconque s’imagine que les distances ne comptent plus à l’ère numérique ferait bien de venir faire un tour dans la Silicon Valley pour se rendre compte à quel point la proximité géographique est un facteur fondamental du succès de cette région », déclare Paul Duguid, professeur à la School of Information de l’université de Berkeley. Si la région compte moins d’ingénieurs que la zone métropolitaine de Los Angeles, elle regorge de start-ups. « Il est plus difficile de garder le secret sur ses idées et ses projets que de s’en ouvrir avec ceux qu’on côtoie ou qu’on croise régulièrement ; or le volume des interactions est tel que les alliances se font naturellement », ajoute-t-il.

 

View Silicon Valley in a larger map
 
 Le « networking », ou l’art d’accroître et cultiver son réseau de contacts, est une pratique qu’on ne peut ignorer ici qu’à ses risques et périls. C’est aussi l’une des raisons essentielles pour lesquelles nombre d’entrepreneurs étrangers ambitieux viennent s’implanter dans la région. Leur objectif : se frotter directement aux acteurs potentiels dont ils ont besoin (partenaires et investisseurs) pour réaliser leurs rêves. Les lieux et les événements ne manquent pas pour permettre aux nouveaux venus de s’infiltrer dans l’écosystème, de l’université de Stanford aux incubateurs spécialisés par secteur, en passant par les conférences, ateliers et rassemblements « sociaux » innombrables qui jalonnent le calendrier.
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L’amour du risque

Dans la tradition de la Ruée vers l’or, les membres de cette communauté multinationale accueillent le risque comme un élément naturel du quotidien. « Tout repose dans la juste évaluation du risque pris : pas assez et rien ne se passe, trop et c’est la destruction. La Silicon Valley a essentiellement trouvé l’équilibre juste mais fragile où on risque assez, quitte à perdre souvent, mais où on survit pour repartir à l’assaut », explique le futurologue Paul Saffo.
 
Ainsi, l’écosystème local est respectueux des échecs dont il se nourrit et qui forment le terreau d’où émergent les succès créateurs d’innovation et de richesse. « Si nous sommes aussi fascinés par le succès d’un Google ou d’un Apple, c’est précisément parce qu’il s’agit d’une exception », remarque Paul Saffo.
 
Que les aventuriers en herbe, donc, ne se bercent guère d’illusions : leur projet originel sera probablement déçu. Mais qu’importe si le succès ne se présente qu’à la troisième tentative. « C’est exceptionnel, ce qui peut être accompli, dans un climat dominé par la conviction que tout est possible à condition d’essayer, et où l’initiative individuelle est systématiquement respectée et encouragée », déclare Jeff Clavier, un investisseur français arrivé dans la Silicon Valley en 2000 et dont la firme de capital-risque SoftTech VC est spécialisée dans le financement de nouvelles jeunes pousses. Avec 65 investissements à son actif, il est considéré comme un acteur majeur de l’innovation sur le web. Il avertit néanmoins que la Silicon Valley n’est pas un Eldorado : « Le sacrifice personnel et familial est énorme et le déséquilibre d’un style de vie dominé par le travail, poussé à l’extrême », dit-il.
 
« Ici, la fluidité et la flexibilité de l’écosystème sont des clés du succès. Rien ne vous empêche de quitter ce que vous êtes en train de faire pour vous réinventer le lendemain », observe Jacques Vallée, partenaire de la firme de capital-risque Astrolabe Ventures. La fluidité qui caractérise la Silicon Valley garantit la diversité de l’écosystème scientifique, financier et entrepreneurial développé autour de l’université de Stanford, et par là-même, sa capacité à rebondir et sa pérennité.[2]


Ainsi, la transformation du Web au cours de cette dernière décennie, marquée par l’explosion des réseaux et des médias sociaux (Web 2.0 puis Web 3.0), a été largement favorisée par l’implosion de la bulle des « dot-coms » en 2000-2001 qui avait libéré de vastes ressources de matière grise soudain privées d’emploi. Quant à la poussée sur la même période du secteur des énergies renouvelables, qui a reçu 16,5 % des investissements de capital-risque en 2010, elle s’explique « en grande partie parce que réinventer l’usage de l’électron de l’informatique vers l’électricité était une évolution naturelle », note Paul Saffo, futurologue et expert des développements technologiques dans la Silicon Valley.



Vagues d’innovation dans la Silicon Valley de 1950 à nos jours
Source : Collaborative Economics, Inc.

Écosystème vertueux, fort de son ancrage universitaire et du succès de ses progénitures, la Silicon Valley fascine et fait des émules. Des clusters d’industries de pointe prometteurs ont émergé, en Asie notamment : la Silicon Valley y voit surtout une occasion rêvée d’avancer encore plus vite et plus loin mais ne se repose pas sur ses lauriers. Comme le souligne Paul Saffo : « Ce qui m’inquiète le plus, en Chine comme en Inde, ce sont les jeunes employés des grosses entreprises américaines établies là-bas : on ne peut exclure que ce soit eux qui créent les start-ups de demain ».
 
 
Clusters d'innovation dans le monde
Source : Juan Alacer, Harvard Business School et New York University ; analyse McKinsey

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Crédit photo : El Caganer / Flickr
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Données clés

  • Surface du territoire : 5 km² ;
  • Entreprises de l’industrie high-tech : 11 200 ;
  • Employés de l’industrie high-tech : 343 000 ;
  • Employés de l’ensemble de la Silicon Valley : 1 300 000 ;
  • Origines des employés de la Silicon Valley : 35 % non américains ;
  • Investissements de capital-risque dans la Silicon Valley : 8,5 milliards de dollars ;
  • Sociétés d’investissements de capital-risque : +400.
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Références

2010 Silicon Valley Index, Joint Venture : Silicon Valley Networket Silicon Valley Community Foundation.
 
2011 Silicon Valley Index, Joint Venture : Silicon Valley Networket Silicon Valley Community Foundation.
 
Leslie BERLIN, The Man Behing The Microchip: Robert Noyce and the Invention of Silicon Valley, Oxford University Press, 2005.
 
Stephen B. ADAMS, « Follow the Money: Engineering at Stanford and UC Berkeley during the Rise of Silicon Valley », Minerva 47, no. 4, 2009.  

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Témoignages recueillis par Laetitia Mailhes.
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  • 1. Les « huit traîtres » (« Traitorous Eight ») désignent Julius Blank, Victor Grinich, Jean Hoerni, Eugene Kleiner, Jay Last, Gordon Moore, Robert Noyce et Sheldon Roberts. Employés comme ingénieurs chez Shockley Semiconductor Laboratory, ils décident de fonder leur propre société lorsqu’en 1957, William Shockley fait le choix d’abandonner les recherches sur le silicium.
  • 2.
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