Quand les blockbusters d’Hollywood s’adaptent au marché chinois

Article  par  Arnaud MIQUEL  •  Publié le 18.04.2013  •  Mis à jour le 10.02.2016
Affiche chinoise de Looper
[ACTUALITÉ] Alors que la sortie de Django Unchained est repoussée, Marvel annonce une version d’Iron Man 3 spécialement conçue pour la Chine. Entre adaptation, autocensure et coproduction, Hollywood met tout en œuvre pour accroître sa présence dans le pays.
2012 a été l’année du basculement pour l’export du cinéma américain dans le monde : pour la première fois, la Chine devance le Japon et devient le deuxième marché mondial avec 2,7 milliards de dollars de recettes au box office, une progression de 36 % par rapport à l’année précédente. Ces chiffres, dévoilés le 21 mars 2013 par la Motion Picture Association of America (MPAA), sont révélateurs d’une mutation culturelle et industrielle en cours, tant du côté de la Chine que des États-Unis.
 
Car si ce résultat est une bonne nouvelle pour le cinéma nord-américain, il n’en est pas moins le signe d’un système protectionniste à bout de souffle. Alors que le pays maintient depuis de nombreuses années des barrières à l’importation de produits culturels sur son territoire, jusqu’à présent, personne n’était encore parvenu à faire vaciller Pékin sur cette question, pas même l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Au contraire, à la fin du mois de juin 2012, constatant un premier semestre alarmant pour ses producteurs de cinéma nationaux, l'Administration d'État chinoise en charge de la radio, du film et de la télévision (SARFT[+] NoteState Administration of Radio, Film and Television.X [1]), impose une période de blocage des principaux longs métrages hollywoodiens pendant les deux mois d’été. Si la mesure est efficace quelques semaines, ses effets n’en seront pas moins limités : la fréquentation globale des salles est affectée jusqu’à ce que de nouvelles superproductions américaines soient à nouveau disponibles sur les écrans. Ainsi, pendant ce blocus partiel, seuls quelques films étrangers sélectionnés au compte-goutte ont pu être diffusés. La sortie de L’Âge de Glace 4, finalement autorisée, a été une bouffée d’air pour les salles qui permit au film de réaliser le meilleur démarrage pour un film d’animation en Chine. L’échec de cette expérience est représentatif des nouvelles attentes d’un public chinois avide de blockbusters.
 
En 2012, L’Âge de Glace 4 réalise le meilleur démarrage de tous les temps
pour un film d’animation en Chine
 
Afin de satisfaire ce vaste public et réaliser leur meilleure performance sur le territoire chinois, les studios américains ont dû composer avec des quotas d’exploitation de films étrangers extrêmement stricts et une censure particulièrement attentive aux idées véhiculées ainsi qu’à la représentation de la culture chinoise à l’écran.
 
Annoncé sur les écrans chinois pour le 11 avril 2013, Django Unchained est certainement une des dernières victimes de la censure chinoise. Dixième réalisation de Quentin Tarantino mais première de ses œuvres à être autorisée sur les écrans de cinéma chinois, le western a officiellement été déprogrammé au dernier moment pour cause de « problèmes techniques ». Cette thèse est contrebalancée par le témoignage de plusieurs sites évoquant une réprobation des autorités chinoises des scènes de nudités du film. China Film Group, la société qui détient le monopole de l'importation des films étrangers en Chine, n’a pas souhaité commenter ce retrait des écrans. Pourtant, le réalisateur s’était plié au système chinois d’approbation préalable des œuvres en acceptant de montrer moins de sang à l’image et d’en assombrir la couleur. Ces adaptations, présentées alors comme « des progrès plutôt que des compromis » par le directeur de la branche chinoise de Sony Picture, Zhang Miao, sont peut-être à reconsidérer aujourd’hui. Jusqu’à présent, il n’avait jamais été question d’amputer l’œuvre d’une seule de ses séquences.
 
 Le coup de ciseaux n’est cependant jamais loin pour les œuvres étrangères en Chine. Le coup de ciseaux n’est cependant jamais loin pour les œuvres étrangères en Chine. Au début de l’année, la version chinoise de Skyfall s’était notamment vue délestée d’une scène tournée à Shanghai. Dans cette séquence coupée au nouveau montage, un agent de sécurité chinois est tué dans un ascenseur, ce qui constituait une atteinte à l’autorité intolérable pour Pékin. Plus tard dans le film, les images et la bande son restent intactes mais les sous-titres prennent des libertés avec la traduction des dialogues. Ainsi, à Macao, James Bond questionne le personnage de Bérénice Marlohe sur l’origine de ses tatouages. Dans la version originale, le héros évoque la prostitution de la ville tandis que dans la variante chinoise il est question seulement de la mafia locale. Dans une autre scène, c’est toute l’évocation des actes de tortures subis par Raoul Silva, interprété par Javier Bardem, lors de son interrogatoire par les services secrets chinois qui est passée sous silence.
 
Plus récemment, près de 40 minutes de Cloud Atlas d’Andy et Lana Wachowski ont dû être supprimées avant les premières projections en Chine. D’après les dires de Dreams of the Dragon, le distributeur, ces coupes visaient à la fois à préserver le film de la censure du régime mais également à rendre l’œuvre conforme aux attentes de « popcorn movie » du public.
 
Au fil des années, les studios hollywoodiens ont appris à anticiper ces contraintes, allant jusqu’à s’autocensurer en amont de la première sortie mondiale. C’est le cas notamment de World War Z, l’un des blockbusters les plus attendus de l’été 2013. Dans une des séquences originales du film, plusieurs personnages discutent de l’origine de l’épidémie transformant les citoyens en zombies et l’un d’eux évoque la Chine. Afin d’éviter toute polémique pouvant nuire à la sortie du film en Asie, Paramount s’est aussitôt saisie de l’affaire et a fait modifier la source de la pandémie dans la séquence.
 
La sortie d’Iron Man 3 sur les écrans chinois comptera également plusieurs remaniements. À la différence des films précédents, le prochain blockbuster de Marvel bénéficiera de scènes supplémentaires faisant référence à la culture chinoise et mettant notamment en scène l’actrice Fan Bingbing, star du petit et du grand écran en Chine. Outre les opportunités marketing évidentes, ces infléchissements sont le prix à payer pour un film financé et tourné en coproduction entre la Chine (DMG Entertainement) et les États-Unis (Disney-Marvel). De surcroît, ce partenariat est également un atout afin de se prémunir contre toute critique ou censure concernant le « vilain » de ce troisième volet des aventures de Tony Stark, appelé « Le Mandarin ». Enfin, cette alliance est également explicable car elle exclue Iron Man 3 des films soumis au quota annuel des œuvres étrangères autorisées en distribution dans le pays. En ce sens, Disney ne fait que reproduire une stratégie déjà adoptée plus tôt par les films Looper et The Karate Kid. Depuis, Paramount Pictures s’est également lancée à travers un double partenariat avec China Movie Channel (CCTV-6, l'une des chaînes du groupe de télévision CCTV dirigée par la SARFT), et Jiaflix Enterprises, pour la production de Transformers 4.
 
Pourquoi un tel engouement pour ce type de partenariat ? Du côté des studios américains, ce sont toujours les mêmes arguments qui prévalent : un accès direct et sécurisé au marché, un apport conséquent de liquidité mais aussi l’autorisation et la prise en charge du tournage sur le territoire chinois. À l’inverse, pour les professionnels de l’audiovisuel chinois, ces accords sont l’espoir d’acquérir une nouvelle expertise dans la réalisation de film, d’évoluer et de rencontrer une nouvelle audience.
 
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Crédits photos :
dcmaster / Flickr
天蠍1994 / Flickr

 
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  • 1. State Administration of Radio, Film and Television.
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