Les chiffres en trompe-l’œil du cinéma brésilien

Article  par  Emmanuel RUFI  •  Publié le 21.02.2014  •  Mis à jour le 21.02.2014
Le cinéma brésilien dispose désormais de ressources financières suffisantes pour s’imposer sur son marché domestique et gagner en visibilité à l’étranger. Mais les défis restent nombreux…

Sommaire

Le cinéma brésilien figure d'ores et déjà parmi les leaders de l'industrie cinématographique en Amérique latine. Sur un continent encore largement dominé par le cinéma américain, le Brésil et l’Argentine sont les deux principaux producteurs de films de la région.
 
Cependant, les défis restent nombreux pour cette industrie prometteuse. Le réseau de salles est modeste comparé à la taille du marché intérieur, qui justifierait que le pays domine à la fois la production et l'exploitation de films en Amérique latine. Si les chiffres sont globalement satisfaisants, ceux-ci cachent néanmoins de grandes disparités et parfois des contradictions dans le système de soutien du gouvernement fédéral au cinéma national. Bien que la qualité des films brésiliens ait nettement augmenté depuis une dizaine d’années, le secteur est encore trop peu financé pour s’exporter à l’étranger et ne parvient pas à se démarquer dans les festivals internationaux, alors que son voisin argentin est régulièrement primé dans les plus prestigieux festivals internationaux.
 
Comment le cinéma brésilien peut-il achever ce modèle en construction ? 

Le Brésil, 2e producteur de films de la région

En 2012, le gouvernement fédéral brésilien a investi 174 millions de reals (60 millions d’euros) dans la production de 83 films brésiliens. Grâce à cet effort, le Brésil est le deuxième producteur de films en Amérique latine, derrière l’Argentine.

La production de films en Amérique latine
Source : UNESCO Institue for Statistics (UIS), Données 2012


Avec 10,6 % de parts de marché (en nombre d’entrées en salles), le Brésil est le pays d’Amérique latine qui résiste le mieux à la domination du cinéma américain, tout en restant néanmoins sous influence : on trouve ainsi 26 films américains dans le top 30 du box-office brésilien, les productions étatsuniennes concentrent 85 % des recettes en salles et les filiales de distribution des majors en captent 65 %.
 
Si le Brésil témoigne d’un cinéma national fort en comparaison de ses voisins d’Amérique latine, il convient néanmoins de rappeler que les cinémas nationaux en Europe ou en Asie sont nettement plus présents sur leur marché intérieur.


Source : UNESCO Institue for Statistics (UIS), données 2012


Avec 192 millions d’habitants en 2012, le Brésil est de loin le pays le plus peuplé en Amérique latine. Mais si le réseau de salles brésilien (2517 écrans) est moins alarmant que chez ses voisins d’Amérique du sud, il n’exploite pas le potentiel d’un marché intérieur de cette taille.
 
Le Mexique, par exemple, possède un réseau de plus de 5000 salles pour 143 millions d’habitants. Avec une moyenne de 1,8 entrée par habitant, la population mexicaine va presque 2 fois et demi plus au cinéma qu’au Brésil. Néanmoins, ce succès de billetterie est surtout porté par les blockbusters américains, les films mexicains n’ayant attiré que 6,5 % des spectateurs en 2012.

L’exploitation de films
Source : UNESCO Institue for Statistics (UIS), données 2012


Par ailleurs, la répartition des salles de cinémas sur le territoire brésilien témoigne d’un important déséquilibre entre les États les plus riches et les autres. Ainsi, Rio de Janeiro et Sao Paulo, les deux États les plus riches du pays, concentrent 46 % des salles de cinéma alors qu’ils ne rassemblent que 28 % de la population du pays. Une grande partie de la population se trouve ainsi marginalisée, ce qui explique que 87 % des Brésiliens ne soient jamais allés au cinéma (étude IBGE, 2010).
 
L’écart est encore plus flagrant lorsqu’il s’agit de la production des films, puisque les deux États principaux captent plus de 80 % des aides accordées. Il est donc extrêmement difficile de produire des films dans d’autres régions au Brésil.
 
Les aides publiques constituent 95 % du financement du cinéma au Brésil. Pas de préachat des chaînes de télévision (car pas d’obligations), ni de minima garantis versés par le distributeur. En outre, le « Premio Adicional de Renda » et le « Premio de qualidade » sont les deux seules aides non sélectives et déclenchées par de bons résultats en salles (au-delà de 100 000 entrées) ou dans les festivals internationaux (au moins une sélection dans un grand festival international). Or, ces aides ne représentent que 3,6 % du montant total des aides, pour un soutien moyen par film éligible de 120 000 reals, soit 5,7 % seulement du budget moyen d’un film brésilien (2,1 millions de reals en 2012), contre 1,9 million de reals concernant les procédures sélectives financées par le gouvernement fédéral, soit 90 % du budget total des films nationaux.
 
Cette prédominance des procédures sélectives a pour conséquence de produire des films déconnectés du marché, du public et sans obligation de résultats de la part des producteurs, qui se rémunèrent sur la production du film et quasiment jamais sur sa diffusion. Dans les faits, cela se traduit par un nombre important de films qui ne sont diffusés que sur une ou deux copies (22 films en 2012, soit 26 % de la production nationale), souvent sans distributeur et de façon artisanale.
 
Par ailleurs, la relative pénurie d’écrans de cinéma à travers le pays laisse peu de place aux films d’auteurs, qui constituent pourtant la très grande majorité des films brésiliens. En effet, pour répondre à la demande du public, les salles diffusent en priorité les blockbusters américains et les quelques comédies grand public nationales. Au Brésil, le label cinéma d’art et d’essai n’existe pas et les aides apportées au secteur de l’exploitation sont attribuées sans distinction entre une salle d’art et d’essai et un multiplexe de 18 salles. Dès lors, la viabilité d’une petite salle indépendante se révèle extrêmement difficile au Brésil. Ceci constitue probablement la plus grande contradiction du système brésilien, qui soutient majoritairement des films exigeants mais ne développe pas le réseau de salles permettant de les diffuser.
 
On constate une forte domination des comédies dans la production nationale : en 2012, sept films (dont six comédies) ont concentré 82% de parts de marché domestiques (en nombre d’entrées en salles), pour 20 % des aides. Le cinéma brésilien repose donc entièrement sur le succès de quelques comédies et semble incapable de produire des succès de box-office s’écartant du carcan de la comédie de 4-5 millions de reals de budget.
 
Parmi les 7 principaux succès nationaux de 2012, 6 étaient des comédies

À l’extrême opposé, les 47 films ayant attiré moins de 10 000 spectateurs en salles (57 % de la production nationale) n’ont rassemblé que 122 000 spectateurs au total (soit 0,6 % de parts du marché domestique), alors qu’ils ont concentré plus de 20 % des aides. Même si cette dépense publique permet de défendre l’indispensable diversité du cinéma brésilien et le renouvellement des talents, la question de l’efficacité de la dépense publique doit être posée face à un tel néant de spectateurs.
 
Répartition des aides selon le nombre de spectateurs des films


Source : ANCINE/Observatorio do Cinema e do Audiovisual, (OCA), données 2012
 
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Une faible notoriété du cinéma brésilien à l’étranger

Au regard des résultats décevants des films brésiliens dans les festivals internationaux, il semble que le système ne soit pas plus apte à produire des succès critiques que des succès au box-office.
 
Le Brésil est très peu représenté dans les festivals internationaux et on voit beaucoup plus de films venus de Roumanie ou d'Iran à Cannes, Berlin ou Venise, que de films brésiliens. Le tableau ci-dessous recense les quinze pays dont les films ont reçu le plus de prix ces trois dernières années aux festivals de Cannes, de Berlin, de Venise et de Locarno.Si le Brésil n’apparaît pas dans le classement ci-dessous, c’est tout simplement parce qu’aucun film brésilien n’a obtenu de prix dans l’un de ces quatre festivals ces trois dernières années.

Palmarès des grands festivals par pays (2010-2013)
Source : sites internet des festivals concernés

S’agissant des sélections en festival, le bilan n’est pas beaucoup plus encourageant. Ainsi, en 2013, un seul film brésilien (Educação Sentimental de Júlio Bressane) a été sélectionné en compétition officielle d’un des sept festivals suivants (Cannes, Berlin, Venise, Locarno, San Sebastian, Toronto et Sundance), en l’occurrence à Locarno.
 
Par ailleurs, seuls trois autres films brésiliens ont été sélectionnés dans les sélections secondaires de l’un de ces sept festivals : deux films dans la sélection « contemporary world cinéma » à Toronto (Faroeste Caboclo de René Sampaio et O Lobo atrás da Porta de Fernando Coimbra), un film ayant reçu le prix « horizontes » au festival de San Sebastian (O Lobo atrás da Porta de Fernando Coimbra) et un film sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes (Até ver a luz de Basil da Cunha).
 
On peut par ailleurs mentionner le prix reçu par le film Uma história de amor e fúria de Luiz Bolognesi au festival international du film d’animation d’Annecy, puisqu’il a reçu le prix le plus prestigieux du festival, le cristal du long-métrage.

Les cinq films brésiliens sélectionnés dans des grands festivals internationaux en 2012

Contrairement aux telenovelas, les films brésiliens ne se vendent quasiment pas à l’étranger. Il faut dire que le Brésil souffre d’une relative pénurie de stars internationales : les réalisateurs (citons Walter Salles, Fernando Meirelles, José Padilha) bénéficient de peu de visibilité à l’étranger, et s’agissant des acteurs (citons Wagner Moura, Rodrigo Santoro, Alice Braga) aucun ne semble pouvoir porter un film jusqu’aux festivals internationaux, ce qu’un Ricardo Darin (pour l’Argentine) ou un Gaël García Bernal (pour le Mexique) font extrêmement bien.
 
Par ailleurs, peu de producteurs brésiliens entrent en contact avec les distributeurs internationaux avant que le film ne soit terminé. Leurs conseils sont pourtant essentiels pour développer le potentiel d’exportation d’un film mais cela nécessite que le contact soit établi suffisamment en amont pour que la dimension internationale soit prise en compte avant le tournage.
 
Enfin, ce désintérêt des distributeurs internationaux prive les films brésiliens non seulement de recettes à l’étranger mais aussi d’une forte visibilité dans les festivals, dans la mesure où les vendeurs internationaux sont aussi souvent des interlocuteurs privilégiés des programmateurs des grands festivals et peuvent ainsi attirer leur attention sur un film qu’ils auraient estimé particulièrement réussi.
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Le rôle fondamental joué par l’ANCINE

Le cinéma brésilien a changé de visage depuis la création de l'ANCINE (Agence nationale pour le cinéma) en 2001. L'Agence a mis en place le système de soutien au cinéma national tel qu'il existe aujourd’hui. Malgré ses multiples défauts, ce système a permis un renouveau du cinéma brésilien. Aujourd'hui, ANCINE doit continuer d'affiner son système pour pallier les faiblesses de son organisation.
 
Le système brésilien est construit sur un modèle singulier où l’argent public est dépensé par les entreprises privées, qui financent les films en échange d’un crédit d’impôt correspondant à 100 % des dépenses engagées[+] NoteDans le respect d’un plafond définit par la loi 8.685 de 1993 appelée « Lei do audiovisual »X [1]. Outre le fait qu’on peut légitimement questionner l’efficacité d’une politique publique exécutée par des entreprises privées, les crédits d’impôts accordés par l’État sont une véritable aubaine pour celles-ci qui s’offrent ainsi un outil de communication financé par l’État (logo au générique, communication institutionnelle, jusqu’aux partenariats des grands festivals brésiliens).
 
 
En 12 ans d’existence, l’ANCINE a façonné un système qui a permis un développement rapide de la production locale. À sa création en 2001, le Brésil ne produisait que 30 films contre 83 en 2012.
 
Évolution de la production de films brésiliens depuis la création d’ANCINE en 2001

Source : ANCINE/ OCA
 
 
Dernièrement, l’ANCINE a réussi à convaincre les pouvoirs publics de renforcer le soutien à l’industrie cinématographique, avec la création d’une nouvelle taxe sur les services de télévision (qui touche notamment les opérateurs de téléphonie et de télévision câblée) à travers la nouvelle loi n°12 485. Ainsi, en 2012, la CONDECINE (Contribution pour le Développement de la Cinématographie Nationale, c’est la taxe qui constitue la principale ressource de l’ANCINE) a capté un montant de taxe 16 fois supérieur à celui de l’année 2011.
 
Évolution des ressources du CONDECINE depuis 2010

Source : ANCINE/ OCA

Or, cette même année, l’ANCINE n’a utilisé que 48 millions de reals de la CONDECINE en 2012, ce qui signifie que l’Agence a aujourd’hui à sa disposition des fonds qui dépassent largement ses capacités d’exécution.
 
En d’autres termes, il est désormais nécessaire de mettre en place des nouveaux mécanismes mettant à disposition du secteur audiovisuel les financements nécessaires au développement d’une industrie audiovisuelle forte.
 
Ce changement radical des moyens à disposition de l’ANCINE s’est accompagné de la définition d’un plan d’objectifs à horizon 2020, publié en aout 2012, qui prévoit de faire du Brésil le 5ème producteur de contenus audiovisuel (cinéma, télévision, web) en 8 ans, alors que le pays est actuellement à la 10ème position[+] NoteSelon un classement fait par l’’ANCINE.X [2].
 
Pour ce faire, l’Agence devra faire évoluer son système mais aussi sa propre organisation interne, à commencer par les lourdeurs administratives dont l’accusent les professionnels du secteur. Le tableau ci-dessous, réalisé en 2011, indique le nombre d’années nécessaires pour obtenir les fonds nécessaires à la production d’un film au Brésil. Ces délais particulièrement longs démontrent les limites du système de financement brésilien et la nécessité de le transformer pour le rendre plus agile, sans quoi la production de films nationaux ne pourra se renforcer.



Source :
ANCINE/ OCA, d’après un échantillon de 30 films brésiliens produits avant 2011
 
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Les défis à venir

Aujourd’hui, les aides automatiques ne représentent que 3,6 % des aides accordées. S’il ne s’agit évidemment pas de renoncer aux aides sélectives qui assurent la diversité de la production nationale et des idées, la mise en place d’aides automatiques permettrait :
-   d’alléger les démarches administratives et de raccourcir les délais de financement d’un film,
-   d’intéresser les producteurs au succès du film,
-   de favoriser l’émergence d’un plus grand nombre de films à fort potentiel commercial.
 
La Rio Filme (entreprise publique de l’État de Rio) a lancé en février 2013 un programme de soutien automatique à destination des producteurs cariocas, qui rencontre d’ores et déjà un franc succès auprès des producteurs. Par ailleurs, l’ANCINE a annoncé en décembre 2013 un nouveau plan d’investissement de 400 millions de reals, dont 40 millions destinés au soutien automatique. 
 
Par ailleurs, face aux lenteurs de l’administration de l’ANCINE, les producteurs (mais aussi les autres professionnels du secteur) devraient pouvoir accéder à un crédit bancaire facilité afin de pouvoir commencer le tournage sans attendre le versement des aides. Concrètement cela reviendrait à utiliser une partie de l’argent de la CONDECINE pour garantir les crédits contractés par les producteurs auprès des banques ou établissement financiers, afin d’escompter les subventions à recevoir.
 
En outre, l’ANCINE pourrait mettre en place petit à petit un vrai réseau de salles indépendantes qui permettrait aux salles existantes de prendre plus facilement le risque de diffuser un film d’auteur et qui permettrait à de nouvelles salles indépendantes d’ouvrir. L’aide aux salles indépendantes les plus fragiles assurerait ainsi un meilleur réseau de diffusion pour les films d’auteurs à petit ou moyen budget qui peinent aujourd’hui à être distribués dans un nombre convenable de salles.
 
Enfin, il s’agirait d’assurer l’accès au cinéma à la grande majorité de la population brésilienne qui en est aujourd’hui privée, notamment en renforçant le soutien déjà existant à la construction d’un réseau de salles plus dense et mieux réparti sur tout le territoire, pour désenclaver les régions ou les villes aujourd’hui marginalisées.
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Chiffres-clés 2013

Population brésilienne : 201 millions
Nombre de films produits : 127
Parts de marché : 18,6 %
Nombre d’écrans : 2679
Nombre d’entrées en salles : 149,5 millions
Revenus générés : 1 753 millions de reals (536 millions d’euros)
Aides publiques au cinéma : 174 millions de reals (60 millions d’euros)
Part de la population étant déjà allé au cinéma : 9 %

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Références

Roque GONZALES, Les marchés émergents et la numérisation de l’industrie cinématographique, UNESCO, 2013
 
Charles AQLAND, Des superproductions internationales aux succès nationaux, UNESCO, 2010
 
Frédéric MARTEL, Mainstream, enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde, Flammarion, 2010
 
Ana Lúcia DA COSTA E SILVA, Ana SALLAI, Claudio BELELI, Fábio PERRUT, et Marcos DE REZENDE (dir.), Mapeamento das salas de exibição, Superintendência de Acompanhamento de Mercado (SAM) da ANCINE, 2011
 
Murilo César RAMOS et Lara HAJE « Panorama da produção de conteudo audiovisual no brasil e o direito a comunicação » in Produção de conteúdo nacional para mídias digitais, Presidencia da Republica, Secreataria de assuntos estrategicos, 2011
 
Paulo RICARDO ZILIO, Plano de diretrizes e métas para o audiovisual, ANCINE, 2012
 
Luiz gonzaga ASSIS DE LUCA, A hora do cinema digital – democratização e globalização do audiovisual, Imprensa official do estado de São Paulo, 2009
 
Christian BOUDIER, « Le cinéma brésilien à la re-conquête de son public », brésil.aujourdhuilemonde.com, 2011
 
Trois entretiens (réalisés en septembre 2013) ont appuyé cet article :
-       interview d’Adrien Muselet, directeur des investissements à la Rio Filme ;
-       interview de Tuinho Schwartz, producteur fondateur de Focus Films ltda ;
-       interview de Thierry Peronne, fondateur de la société Investimage.

Crédits photo :
- Illustration principale : Overmundo / Flickr

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  • 1. Dans le respect d’un plafond définit par la loi 8.685 de 1993 appelée « Lei do audiovisual »
  • 2. Selon un classement fait par l’’ANCINE.
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