Le triomphe de "The Artist" ou l'apogée du cinéma français ?

Article  par  Céline ALARÇON  •  Publié le 12.03.2012  •  Mis à jour le 12.03.2012
[ACTUALITÉ] Le triomphe de The Artist aux oscars a mis le cinéma français à l’honneur. Pourtant, son système de financement unique n’écarte pas toutes les préoccupations des professionnels.
La France a été à l’honneur lors de la remise des oscars  à Los Angeles, le 26 février dernier. Le film de Michel Hazanavicius The Artist, après avoir été primé à de multiples festivals (dont Cannes, où Jean Dujardin a reçu le prix de la meilleure interprétation masculine), y recevait cinq statuettes : les très convoités oscars du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur acteur, ainsi que  ceux de la meilleure musique et des meilleurs costumes. C’est la première fois depuis la création de la cérémonie en 1927 qu’un film non anglo-saxon y est sacré et Jean Dujardin est le premier acteur français à être récompensé comme meilleur acteur aux Academy Awards. Deux films tournés en France ont également été récompensés : Hugo Cabret de Martin Scorsese a remporté cinq oscars techniques et Midnight in Paris de Woody Allen a reçu le prix du meilleur scénario original.

Cette réussite est le reflet de la bonne santé du cinéma français en salles, qui n’a pas été affecté par la crise économique. La fréquentation des cinémas en France a atteint des records en 2011  avec 215,6 millions d’entrées (une progression de 11 % par rapport à 2010), le meilleur chiffre atteint depuis 1967. Cette performance est portée par quelques productions à succès : Intouchables, qui avec ses 19,6 millions de spectateurs et son césar du meilleur acteur a rapporté 30 millions € pour un budget de 10 millions, mais aussi Rien à déclarer (8,1 millions d’entrées) et des films à plus petit budget comme Polisse de Maïwenn (2,4 millions d’entrées) ou La guerre est déclarée de Valérie Donzelli (833 000 entrées). Grâce à ces résultats, la part de marché des films français dans l’Hexagone a atteint 41,6 %, chiffre sans équivalent dans les autres pays d’Europe. En Allemagne par exemple, la part de films allemands en 2010 était de 16,8 % seulement.
 
Cette vitalité du cinéma français provient d’une tradition de cinéphilie : « La France reconnaît le cinéma comme faisant partie de notre culture. Nous l’avons créé, il fait partie de nous », a déclaré Franck Priot le directeur des opérations de Film France. Le pays dispose en effet un réseau de salles particulièrement dense (70 % des Français ont un cinéma à proximité de chez eux) et bénéficie du meilleur équipement cinématographique d’Europe. Elle est le seul pays à sortir autant de films en salles et est le leader européen dans la production avec environ 230 films produits par an. 
 
Le cinéma français s’appuie aussi sur un système de financement complexe et aux multiples dimensions.
 
 
 
Il bénéficie de la législation française qui est très favorable au secteur, au nom de l’exception culturelle française et de la protection de l’art cinématographique. Outre le crédit d’impôt à la production, le fonds de soutien du CNC[+] NoteAlimenté notamment par la taxe de 11 % sur le prix des tickets de cinéma, perçue non seulement sur les films français mais aussi étrangers.X [1], aide les producteurs en leur procurant des fonds propres. Les montants sont attribués sous forme d’un « soutien automatique » lié aux résultats des précédents films du producteur (nombre d’entrées en salles, diffusion télévisuelle, exploitation vidéo). Celui-ci reçoit également des apports étrangers en cas de coproduction internationale. D’autre part, le cinéma français est très dépendant des apports des chaînes de télévision notamment Canal+ qui a l’obligation d’investir 9 % de son chiffre d’affaires dans le préachat de films (contre 2,5 % pour TF1 par exemple). En échange, la chaîne bénéficie d’une fenêtre de diffusion exclusive, 10 mois après la sortie du film en salles, pendant laquelle la diffusion du film en VoD est interdite. Les chaînes ont aussi des obligations d’investissement sous forme de parts de coproduction. Les distributeurs doivent quant à eux verser des avances sur recettes au producteur pour avoir ensuite le droit de vendre le film en salles, en vidéo ou à l’étranger. Ils bénéficient également d’une aide du CNC, tout comme les exploitants de salles.
 
Le financement d’un film nécessite néanmoins l’apport de ressources publiques et privées additionnelles. Le CNC offre ainsi des aides sélectives, dont l’avance sur recettes : il s’agit d’un prêt sans intérêts, qui sera remboursé après la sortie du film en salles et qui a pour objectif de soutenir les premières œuvres et le cinéma indépendant. Cette aide a fait l’objet d’un débat suscité par le producteur de The Artist Thomas Langmann. Il n’y a pas eu droit et a accusé de partialité les membres de son comité d’attribution. Les aides régionales, mises en place par les collectivités locales, viennent compléter le dispositif d’aides publiques. En termes d’aides privées, les SOFICA[+] NoteSociétés de financement de l’industrie cinématographique et de l’audiovisuel.X [2] NoteSociétés de financement de l’industrie cinématographique et de l’audiovisuelX [3], créées en 1985, sont des sociétés d’investissement défiscalisées « destinées à la collecte de fonds privés consacrés exclusivement au financement de la production cinématographique et audiovisuelle ».  Elles investissent annuellement environ 50 millions € dans de nouvelles productions. Enfin, des organismes de crédit spécialisés tels que Natixis-Coficiné, Cofiloisirs ou l’IFCIC, et des banques permettent au producteur de clore son budget.
 
Les cinéastes français semblent donc particulièrement privilégiés. Pourtant, certains dénoncent des failles dans le système. Vincent Grimond, Président de la société de distribution Wild Bunch, a en effet souligné le large déficit de la caisse de chômage des travailleurs du cinéma et la crainte de voir les chaînes diminuer leurs investissements dans les films afin de lutter contre la menace de la vidéo en ligne. Pour Juliette Prissard, déléguée générale du Syndicat des producteurs indépendants (SPI), « les très bons résultats de 2011 sont trompeurs » car l’écart entre gros et petits films se creuse : les entrées se concentrent sur quelques films et la multitude de petits films peine à se rentabiliser. La conséquence est la faillite de nombreux producteurs indépendants : sur les 451 nouveaux producteurs apparus de 2006 à 2010, 200 d'entre eux ont cessé leur activité (soit 44 %). Frédéric Goldsmith, délégué général de l'Association des Producteurs de Cinéma, dénonce la suppression de la carte professionnelle en 2009, qui a rendu l’accès à la production plus facile en mettant fin à la contrainte pour les producteurs entrants d’apporter un capital social minimum de 45 000 €. La multiplication du nombre de projets a rendu plus difficile l’accès aux ressources financières limitées.
 
Le passage des salles au numérique, déclaré trop brutal, est aussi incriminé et a mis en péril les petits exploitants : en 2010-2011, deux tiers des 5 465 salles de cinéma françaises ont été numérisées et la proportion de films tournés sur pellicule s'est réduite à 20 %. Ce changement de technologie a causé la faillite du leader de l’industrie technique du cinéma, Quinta Industries, qui tirait une partie conséquente de ses revenus du tirage de copies pellicules. De plus, le cinéma est directement exposé à la contrefaçon de contenus numérisés, qui génère des pertes de recettes conséquentes. 
 
La situation actuelle du cinéma français reste donc préoccupante malgré de bons résultats en termes de fréquentation. La reconnaissance à l’étranger reste à assoir : si les films français sortis dans le monde en 2011 ont généré 65,7 millions d'entrées, 62 % d'entre elles viennent de productions tournées en langue étrangère (l’anglais pour la plupart), tels que Colombiana, Carnage ou Sans identité. La  part de marché des films français dans le monde n’est d’ailleurs que de 3 %. Pourtant, la France est susceptible d’attirer des productions étrangères grâce à son système de crédit d’impôt qui leur permet de réduire leurs dépenses de 20 % si elles tournent sur le territoire : les films Hugo Cabret et Midnight in Paris en ont bénéficié. Il reste au cinéma tricolore à faire évoluer ses sources de financement pour assurer la survie des petites structures qui en assurent la diversité et à s’adapter aux nouveaux médias : à l’heure de la VoD et des plateformes de streaming, la chronologie des médias traditionnelle est-elle toujours appropriée ?
 
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Crédit photo : Beacon Radio / Flickr 

  • 1. Alimenté notamment par la taxe de 11 % sur le prix des tickets de cinéma, perçue non seulement sur les films français mais aussi étrangers.
  • 2. Sociétés de financement de l’industrie cinématographique et de l’audiovisuel.
  • 3.
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