Le financement public du cinéma britannique change de direction(s)

Article  par  Dovilé DAVELUY  •  Publié le 07.04.2011  •  Mis à jour le 08.04.2011
Movie clapboard
[ACTUALITÉ] Dans un contexte économique tendu, le gouvernement britannique réorganise le financement de l’industrie cinématographique pour optimiser des ressources en baisse.

Les professionnels du cinéma en Grande-Bretagne ont poussé un soupir de soulagement quand le cabinet du maire de Londres a annoncé qu’il continuerait à financer le Film London, avec toutefois des coupes budgétaires de 22 %. Unique rescapé du réseau des agences régionales du cinéma créées par l’UK Film Council (UKFC)[+] NoteOrganisme chargé de développer et promouvoir l’industrie du film. X [1], le Film London réaffirme dans son communiqué de presse que le maintien du financement lui permettra de mener à bien ses missions principales : attirer des productions et générer des investissements de manière à préserver la place de Londres parmi les capitales cinématographiques du monde. L’agence s'engage aussi à utiliser ces fonds pour s’assurer que l’industrie du film exploite au mieux les opportunités qu’offrent les Jeux Olympiques de 2012.
 
Boris Johnson, le maire de Londres, a déclaré au Guardian qu’il était ravi de continuer à soutenir l’industrie du cinéma, qui rapporte chaque année près de 4 milliards de livres sterling à l’économie de la capitale.
 
Désormais, le rôle du Film London dans l’industrie cinématographique en Grande-Bretagne s’étend au-delà de la promotion de la capitale anglaise, dans la mesure où le gouvernement a récemment décidé de supprimer l’UK Film Council (UKFC). L’établissement, fondé en 2000 et soutenu par le gouvernement, avait pour objectif de créer une industrie du film autonome et s’assurer que le cinéma britannique, dans ses aspects économiques, culturels et éducatifs, soit bien représenté au niveau national et international. Récemment, les principales inquiétudes portaient sur la transition numérique. L’UKFC était aussi en charge de la distribution des fonds de la Loterie nationale aux réalisateurs. Depuis 2000, ces fonds ont ainsi reversé 160 millions de livres sterling à plus de 900 productions – dont certaines meilleures que d’autres, selon les critiques. Le triomphant Discours d’un roi de Tom Hooper, lauréat en 2011 de nombreuses récompenses en Angleterre et à l’étranger, avait par exemple bénéficié du soutien de l’UKFC. En 2010, l’agence avait vu son budget diminuer de 25 millions de livres sterling.
 
L’annonce de la fermeture de l’UKFC par le ministre de la Culture Ed Vaizey en novembre 2010 a suscité de nombreuses critiques. Andrew Pulver, responsable de la rubrique cinéma du Guardian, a rappelé que « l’UKFC était, à l’évidence, l’organisme le mieux structuré et la tentative la plus sérieuse pour faire un usage approprié des bénéfices de la Loterie». L’ancien producteur David Putnam a déclaré que le Film Council était le « ciment stratégique » consolidant les liens entre les divers professionnels du secteur. Cinquante comédiens britanniques ont d’ailleurs signé une pétition, et quelques grands noms du cinéma américain, dont Clint Eastwood et Steven Spielberg, sont également intervenus contre cette suppression.
 
Le gouvernement a justifié sa décision en révélant les coûts exorbitants que l’agence générerait. Le secrétaire d’État à la Culture Jeremy Hunt a précisé que les frais généraux de l’UKFC s’élevaient à 24 % de ses revenus, et que cela couvrait les salaires annuels à six chiffres des directeurs. Le Film Council a toutefois rappelé sur son site Internet que ses investissements dans les productions britanniques avaient toujours été couronnés de succès, rapportant 5 livres pour chaque livre investie.
 
Les missions principales de l’UK Film Council ont été transférées au British Film Institute (BFI)[+] NoteLe BFI promeut la culture et le patrimoine cinématographiques et télévisuels. Créé en 1933, l’Institut a des missions variées : archivage, distribution, organisation d’expositions, publications, éducation et recherche.X [2] qui sera dorénavant en charge de la distribution des fonds de la Loterie. Le BFI est surtout connu pour son soutien au cinéma expérimental plus qu’aux films grand public. Le travail sur les investissements étrangers de l’UKFC a été quant à lui transféré au Film London à travers un partenariat public-privé avec, entre autres, le Syndicat des producteurs, UK Screen, et les studios Pinewood Shepperton, transformant ainsi l’agence régionale en un acteur-clé des investissements étrangers dans l’industrie du cinéma en Grande-Bretagne.
 
Malgré une situation économique morose et une baisse des financements publics dans le secteur du cinéma, les investissements étrangers sont montés en flèche, faisant du Royaume-Uni une localisation prisée pour les tournages. Les réalisateurs sont incités par des avantages fiscaux représentant 16 à 20 % du budget de leur film, à condition que le film puisse être qualifié de britannique en ceci qu’il fait appel aux talents et compétences du pays. Le rapport 2010 d’Oxford Economics, The Economic Impact of the UK Film Industry, défend fermement cette réduction fiscale pour les films sans laquelle leur contribution au PIB du pays baisserait de 1,4 milliard de livres sterling. Selon le même rapport, le secteur du cinéma employait ainsi en 2009 directement 36 000 personnes, soutenait 10 000 autres emplois, et contribuait à hauteur de 4,5 milliards de livres à l’économie britannique.
 
Tout le monde, cependant, ne se réjouit pas de la situation. Le rédacteur « médias et technologies » du Guardian, Dan Sabbagh, signale qu’excepté les investissements étrangers, actuellement à leur apogée, l’industrie britannique du cinéma n’existe plus dans le sens où il n’y a quasiment plus de sociétés de productions anglaises. Selon ses mots, le cinéma est réduit à la « création d’emploi ». D’autres observateurs reconnaissent eux aussi que l’industrie cinématographique est encore loin de son objectif ultime : l’autonomie et l’indépendance vis-à-vis du puissant système hollywoodien.

Traduit de l'anglais par Claire Hemery

--
Références :
 
Ronan BENNETT, « Axing the Film Council: a move that impoverishes us all», The Guardian, 26 juillet 2010.
 
Xan BROOKS, «Where now for the British film industry? », The Guardian, 7 octobre, 2010.
 
Mark BROWN, « Economists defend UK film tax breaks », The Guardian, 7 juin 2010.
 
Charlotte HIGGINS, « British film funding takes a new direction », 31 mars 2010.
 
 
Andrew PULVER, « Ed Vaizey restarts the film funding merry-go-round», 29 novembre 2010.
 
Dan SABBAGH, « British film emerges largely unscathed - but is that fair?», 29 novembre 2010.
 
Dan SABBAGH, « Film-makers to be asked to help with funding shortfall », The Guardian, 28 novembre 2010.
 
UK Film Council, Statistical Yearbook, 2010.
 
UK Film Council, Annual Report and Accounts 2009-2010.

--
Crédit photo : garryknight / Flickr
  • 1. Organisme chargé de développer et promouvoir l’industrie du film.
  • 2. Le BFI promeut la culture et le patrimoine cinématographiques et télévisuels. Créé en 1933, l’Institut a des missions variées : archivage, distribution, organisation d’expositions, publications, éducation et recherche.
Vous souhaitez nous apporter un complément, rectifier une information ? Contactez la rédaction