Le déclin de l’empire québécois

Article  par  Arnaud MIQUEL  •  Publié le 05.09.2012  •  Mis à jour le 06.09.2012
Drapeau québécois
[ACTUALITÉ] Nul n’est prophète en son pays. Les productions québécoises du premier semestre 2012 n’ont pas su trouver leur public sur le territoire canadien. À l’inverse, elles s’exportent bien en France et dans les festivals du monde entier.
Coincé au nord des États-Unis, le Canada est un immense territoire au sein duquel se positionnent deux cinématographies aux cultures et aux économies distinctes. L’une est anglophone, d’influence hollywoodienne et représente la majorité des productions audiovisuelles et cinématographiques du pays. L’autre est québécoise, francophone et très largement minoritaire. Crédité de 4 % de part de marché au début des années 1990, ce cinéma a su se transformer en moins d’une décennie pour se stabiliser autour d’une moyenne établie à 11 %. Dans cette continuité, 2012 pourrait marquer une rupture en raison d’un box-office de premier semestre très difficile.

Avec seulement 3,5 % de PDM en six mois, il faut remonter à 2001 pour obtenir un démarrage aussi laborieux. Entre-temps, la production québécoise s’est transformée et nous avait habitué à des performances plus honorables sous l’impulsion de succès tant critiques que commerciaux : Les invasions barbares en 2003, J’ai tué ma mère de Xavier Dolan en 2009, Incendies de Denis Villeneuve un an plus tard. Dans cette série, 2005 est l’année du record. Avec 16,2 % de part de marché, la production québécoise atteint son plus haut niveau historique avec des films tels que C.R.A.Z.Y de Jean-Marc Valée, Aurore de Luc Dionne ou encore la biographie du joueur de hockey Maurice Richard. Depuis cet âge d’or, les statistiques ont progressivement retrouvé des chiffres plus réalistes oscillant entre 9,5 et 12,5 %.
 
Faisant suite à une année battant tous les records en termes de nombre de titres distribués, 2012 avait de nombreux atouts pour réussir. Pourtant, à la fin de l’été, seul Omertà, un film policier à suspense, parvenait à franchir la barre du million $ de recettes avec près de 220 000 entrées au compteur. En 2011, ils étaient six. Un chiffre désormais difficilement égalable. Bien loin derrière, le documentaire Dérapages signe la deuxième performance québécoise de l’année avec 85 000 entrées, soit plus du double de ses poursuivants Laurence Anyways et La peur de l’eau désormais arrivés en bout de course. Certains échecs sont presque de véritables catastrophes industrielles. L’Empire Bossé et Liverpool, respectivement 5,5 et 5,3 millions $ de budget, ne dépasseront même pas les 160 000 $ de recettes alors que tous deux ont bénéficié d’une importante campagne de promotion. Les producteurs et les distributeurs voulaient y croire mais les spectateurs n’ont pas suivi.
 
 
Au vu de ces résultats, nous pourrions presque parler d’une véritable désaffection du public pour son cinéma. Pourtant, d’après un sondage daté de mars 2012, 83 % des québécois ont un préjugé plutôt favorable envers leur cinématographie nationale. Malgré tout, près des trois quarts d’entre eux reconnaissent apprécier davantage les productions américaines que leurs films nationaux. Pour autant, cette concurrence hollywoodienne a toujours existé et n’explique pas à elle seule ces mauvais résultats. Nous pouvons notamment évoquer un contexte social difficile où les manifestations étudiantes ont accaparé pendant de long mois toute l’attention du pays alors que dans le même temps les coupes budgétaires se multipliaient au niveau fédéral. La province francophone connait en outre depuis plusieurs années une perte constante du nombre d’infrastructures proposant des films. En 2011, le Québec comptait 118 établissements cinématographiques pour 773 écrans actifs. C’est une perte de 6 établissements et 9 écrans par rapport à 2010. Très prochainement, le cinéma ONF-Montréal fermera à son tour ses portes. Avec lui, c’est une trentaine de festivals dont les Rendez-vous du cinéma québécois qui perdent un espace de diffusion. Enfin, comment ne pas remarquer que ce début d’année 2012 est pour le moins pauvre en surprise cinématographique. En effet, en marge des superproductions, ce sont généralement les petits films que l’on n’attend pas qui peuvent faire les plus beau succès populaires. Ce fut notamment le cas de Monsieur Lazhar, sorti au Canada en 2011, et en France à la rentrée 2012.


Bande-annonce de Monsieur Lazhar, un film de Philippe Falardeau.

Car, si le cinéma québécois connait un premier semestre difficile sur son territoire, sa production continue de séduire à l’international. En festivals, les films brillent régulièrement dans les plus prestigieuses compétitions : deux prix pour Laurence Anyways  à Cannes dans la section Un certain regard, un pour Rebelle de Kim Nguyen lors du Festival de Berlin et de belles promesses pour Tout ce que tu possèdes et Inch’Allah sélectionnés au Festival de Toronto. Les salles françaises sont également parmi les plus accueillantes : fréquentation mitigée pour Laurence Anyways mais plus de 370 000 entrées pour Starbuck. Fort de son succès, le film connaitra prochainement un remake hollywoodien sous la direction du même réalisateur Ken Scott.

À mi-chemin de cette année pour le moins difficile, les regards commencent déjà à se porter sur 2013 et ses compressions budgétaires annoncées. Société Radio-Canada, Téléfilm Canada et l’Office national du film du Canada, les trois principales institutions publiques participant au financement de l’industrie audiovisuelle, savent qu’elles devront composer à l’avenir avec un budget annuel amputé de 10 % de ses ressources. De la production à la distribution, tout le milieu est concerné et les conséquences devraient être nombreuses à court, moyen et long terme.
 
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Crédit photo : paul_appleyard / Flickr
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