Le cinéma britannique : entre modèle européen et empire américain

Article  par  Axel SCOFFIER  •  Publié le 31.03.2014  •  Mis à jour le 31.03.2014
Le succès du modèle de production britannique, très intégré au système hollywoodien, interroge l’avenir des industries du cinéma en Europe et les stratégies de développement qui s’offrent à elles.

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L’année 2012 a vu le cinquantième anniversaire de James Bond, qui, sous les traits de Daniel Craig, a su s’afficher aux côtés de la Reine d’Angleterre dans la vidéo d’ouverture des Jeux Olympiques et qui a dominé le box-office mondial grâce au succès du vingt-troisième épisode de la franchise, Skyfall.
 
Le phénomène James Bond est en un sens emblématique de ce qu’est devenu le cinéma britannique aujourd’hui : international, financé par les studios américains, et déployant malgré tout certains traits de culture proprement britanniques. Cette industrie puissante, qui laisse peu de place à la diversité économique et culturelle de ses productions, représente un certain horizon du cinéma européen qu’il est bon de mettre en perspective.

Un marché dynamique et concentré

Le marché du cinéma au Royaume-Uni est un des marchés européens les plus gros et les plus dynamiques : il représente 172,5 millions d’entrées en 2012 pour une population de 62,9 millions d’habitants, soit une moyenne de 2,7 entrées par personnes et par an. Le parc d’exploitation, composé de 769 cinémas et 3 817 écrans, est concentré autour de trois sociétés gérant 70 % des salles : les groupes Odeon (100 salles, 850 écrans), Cineworld (101 salles, 800 écrans) et Vue (80 salles, 755 écrans). Les salles de cinémas indépendantes comme Curzon (4 salles à Londres) existent mais peinent à faire face à l’offre de divertissement des multiplexes. Elles ciblent une niche de population plus âgée et cultivée, ouverte aux cinémas d’art ou de langue étrangère. Le principal réseau indépendant Picturehouse (21 salles) a été racheté en 2012 par Cineworld dans une optique de diversification de son offre. Les cinquante-quatre salles indépendantes qui appartiennent au réseau Europa Cinémas renforcent quelque peu la diffusion du cinéma européen (53 % des films qui y projetés sont européens ou britanniques). Cependant, sur les 647 films sortis au Royaume-Uni en 2012, seuls 25 % sont britanniques et 35 % de langue étrangère (ces derniers ne représentant que 2 % du box-office, contre 15 % pour le cinéma britannique). Le cinéma américain domine donc le box-office avec plus de 80 % des recettes. Un film européen n’est distribué en moyenne que dans dix-sept salles, en dehors d’Intouchable qui a été le plus grand succès en langue étrangère de l’année 2012 (2 millions £ au box-office dans 150 cinémas).
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Les succès du cinéma de divertissement

En 2012, les vingt premiers succès publics au Royaume-Uni sont des films produits par des studios américains, dont plusieurs coproductions britanniques : Skyfall (Sam Mendes), The Dark Knight Rises (Christopher Nolan), Prometheus (Ridley Scott)… En Europe et ailleurs, plusieurs films britanniques rencontrent leur public, comme The Best Exotic Marigold Hotel (John Madden), Anna Karenina (Joe Wright), The Iron Lady (Phyllida Lloyd), Salmon Fishing in the Yemen (Lasse Hallström), ou encore Shame (Steve McQueen)… L’opposition entre films de studios américains et films britanniques n’est pas si évidente : sur les vingt premiers films au box-office en 2012, dix sont issus d’une collaboration anglo-américaine et treize sont basés sur des personnages et histoires créées par des écrivains britanniques… ce qui est révélateur de la puissance de la culture britannique et de sa proximité avec la culture américaine. Le cinéma britannique s’exporte plutôt bien : la comédie romantique, incarnée par les films de Richard Curtis, est un genre identifié et apprécié partout dans le monde. C’est un cinéma qui est aussi historiquement, économiquement et culturellement très intégré au cinéma américain. Les acteurs britanniques y ont par exemple souvent le premier rôle : il est amusant de noter que les icônes populaires américaines que sont Batman, Superman et Spiderman sont interprétées par des britanniques dans les dernières adaptations cinématographiques !
 
La faible présence du cinéma européen au Royaume-Uni est commentée par le producteur Julien Planté (Minky Productions), ancien directeur de la chaîne Cinémoi : « côté cinéma, les principaux distributeurs indépendants sont Artificial Eye et StudioCanal UK. Il existe moins de cinémas d’art et d’essai qu’en France, et ils sont principalement basés à Londres. Les cinémas PictureHouse ont une programmation très éclectique, et la petite chaine Curzon à Londres, qui dépend d’Artificial Eye, est aussi très ouverte. Mais en dehors de cela, les multiplexes britanniques ne diffusent que les très gros films européens. Même sur les plateformes de vidéo à la demande comme LoveFilm, il y a très peu de films européens. Je n’ai longtemps trouvé sur Netflix qu’un seul film d’Almodovar, La Piel que Habito ! ». Pour Bertrand Faivre, producteur et fondateur de la société anglaise The Bureau, l’explication est en partie linguistique : « du point de vue britannique, les films en français, italien ou espagnol sont des language movies ! Il y a une vraie barrière linguistique. »
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Une production très internationale

La production de films britanniques a représenté 1,075 milliard £ en 2013 pour un total de 239 films (en augmentation par rapport aux 929 millions £ investis en 2012 pour 249 films). 166 de ces films sont domestiques, 36 sont des coproductions et 37 des films issus d’investissements étrangers. On observe que les capitaux d’origine extérieure investis dans les productions britanniques comptent pour bien plus de 50 % des fonds et sont en réalité des films de studios hollywoodiens (20 films représentant 759 millions £). Les productions 2013 sont à paraître en 2014 et 2015, comme Les Gardiens de la Galaxie, nouvelle adaptation Marvel chez Warner Bros, ou encore Cinderella de Kenneth Branagh chez Disney. Cependant, la majorité de ces films sont qualifiés de britanniques (seulement sept films sur 37 sont qualifiés d’étrangers) dans la mesure où ils réussissent le test culturel mis en place par le BFI (British Film Institute) à la demande du Secrétariat d’État à la Culture, aux Médias et au Sport. Du côté du cinéma indépendant britannique, une majorité de films ont des budgets inférieurs à 500 000 £ (104 films, contre 62 films au-dessus de ce seuil). Ces chiffres placent le Royaume-Uni en tête des producteurs de films en Europe aux côtés de la France (279 films) et de l’Allemagne (154 films). Mais le système est plus concurrentiel, et il y a de plus gros écarts de budget entre projets qu’ailleurs en Europe: selon Bertrand Faivre, « le système anglais donne accès à de meilleures capacités de financement et de distribution pour les projets internationaux. Alfonso Cuaron vit à Londres, il réalise Gravity sur le modèle d’un film hollywoodien tout en jouant avec les limites du système ». Les principales sociétés de production sont Working Title (12 films représentant 250 millions £ en 2012), Scott Free Productions (5 films pour 135 millions £), Press On Features (9 films pour 12 millions £) ou encore Vertigo Films (7 films pour 18 millions £). Plusieurs d’entre elles travaillent avec les studios américains : Scott Free Productions est la société du réalisateur Ridely Scott (Prometheus). Heyday Films, la société de David Heyman, est à l’origine de la série Harry Potter (avec Warner Bros) et plus récemment de la production de Gravity (avec Universal Studio). Ces sociétés travaillent aussi avec des studios anglais compétents, modernes et de plus en plus internationaux (Pinewood, Leavesden, Shepperton…). Les principaux distributeurs sont des filiales de studios américains (20th Century Fox, Universal Pictures, Paramount Pictures, Lionsgate Uk), mais aussi Entertainment Film, Momentum Pictures, StudioCanal Uk et Artificial Eye. Récemment, la société française StudioCanal, déjà présente dans la distribution avec Optimum Releasing, a développé une activité de coproduction en langue anglaise à destination d’un marché international (par exemple en 2011 Tinker Tailor Soldier Spy, en coproduction avec Working Title).
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Un soutien public ciblé

Depuis 2011, l’ensemble de la politique audiovisuelle britannique est gérée par le British Film Institute, qui absorbe les fonctions du UK Film Council. Créé en 1933 par une charte royale, le BFI joue à la fois un rôle industriel, créatif et culturel et soutient tous les échelons de l’industrie britannique (production, distribution, éducation, recherche, conservation…). Depuis 2000, l’aide au cinéma britannique était orchestrée par le UK Film Council, dont le budget était voté chaque année autour de 20 millions £. Depuis 2011, le British Film Institute a absorbé une partie de ses fonctions. Son budget est plus équilibré : il vient en grande partie du ministère de la Culture, des Médias et du Sport, qui le vote chaque année, mais aussi de ses activités commerciales (projections, librairie, café), et enfin de dons, notamment via la National Lottery (29 millions £ en 2012). Ce système reste malgré tout assez instable puisque le budget est soumis aux aléas des arbitrages politiques. Ainsi en 2013, la donation de l’État semblait maintenue en janvier, mais a subi une érosion de 15 % en juin pour passer de 16 millions £ à 13 millions £… Par ailleurs, le Royaume-Uni propose un crédit d’impôt international de l’ordre de 16 % à 20 %, à hauteur de 80 % des dépenses effectuées sur le territoire britannique. L’enveloppe ainsi distribuée est de plus de 111 millions € en 2009 sur 170 films.
 
Cependant, malgré les succès de We need to talk about Kevin, The Iron Lady, The King’s Speech, ou encore The Inbeetweeners, la profitabilité du cinéma britannique est sans cesse interrogée et le soutien public au cinéma remis en cause. Dans un article du 3 décembre 2013, le Guardian rapporte les chiffres avancés par le BFI sur la rentabilité des films britanniques entre 2003 et 2010 : seulement 7 % d’entre eux auraient été bénéficiaires, sur un total de 613 films produits ! Et à peine 3 % des films dont le budget est inférieur à 500 k£ sont profitables… Ces données confortent les partisans d’une réduction de l’aide publique, notamment dans l’entourage du Premier ministre conservateur David Cameron, qui a récemment déclaré vouloir voir le Royaume-Uni produire « plus de films du type Harry Potter ».


Le cinéma britannique très internationalisé complexifie donc l’équation européenne. Très proche du marché américain, il est capable de produire des films proprement britanniques (les comédies de Richard Curtis, comme Love Actually ou The Boat that Rocked) tout en attirant à lui des projets hollywoodiens dont l’ensemble de la production a lieu au Royaume-Uni. C’est le cas notamment de la saga James Bond, produite par la Metro Goldwyn Mayer, ou encore de la franchise Harry Potter, financée par Warner Bros et tournée dans les studios Leavesden. L’originalité du modèle britannique est ainsi de parvenir à exporter son cinéma dans les deux cas, qu’il soit de culture britannique ou américaine. La langue et la culture anglo-saxonne sont des facteurs clés, mais il faut aussi compter avec l’offre logistique des studios britanniques qui, couplée à une politique fiscale attractive et à un savoir-faire professionnel, est de plus en plus convaincante pour les producteurs américains. Une partie des pays européens semble tentée par ce modèle, développe des incitations fiscales et soutient la modernisation (ou la création) de studios : les récents Monument Men de George Clooney et The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson ont ainsi été produits en Allemagne, dans les studios Babelsberg…

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Crédit photo : undercoverfilms / Flickr

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